Noctes Gallicanae

 

A u s o n e


 

D. Magnus Ausonius

 


J’ai téléchargé sur le site de la Bibliothèque nationale les œuvres d’Ausone, éditées par C. L. F. Panckoucke en 1842. Je reproduis en général le texte du traducteur, E. F. Corpet. J’ai revu ou refait moi-même certaines de ses traductions.


 

 

DVODECIM CAESARIBVS

PER SVETONIVM TRANQVILLVM SCRIPTIS.

AVSONIVS HESPERIO FILIO S. D.

 

Caesaros proceres, in quorum regna, secundis

Consulibus, dudum Romana potentia cessit,

Accipe bis senos : sua quemque monosticha signant,

Quorum per plenam seriem Suetonius olim

Nomina, res gestas, vitamque obitumque peregit.

 

SUR LES DOUZE CÉSARS

DONT SUÉTONE A ÉCRIT L’HISTOIRE.

AUSONE A HESPERIUS SON FILS, SALUT.

Les éminents Césars, au pouvoir desquels, plaçant au second rang

les consuls, passa jadis la puissance romaine,

je t’en adresse douze : chacun est résumé en un vers qui lui est consacré.

Suétone autrefois dans un récit complet et ordonné,

nous a exposé leurs noms, leurs actions, et leur vie et leur mort.

 


 

MONOSTICHA

DE ORDINE DVODECIM IMPERATORVM.

Primus regalem patefecit Iulius aulam

Caesar, et Augusto nomen transcripsit, et arcem.

Privignus post hunc regnat Nero Claudius, a quo

Gaius, cognomen Caligae cui castra dederunt.

Claudius hinc potitur regno ; post quem Nero saevus

Vltimus Aeneadum. Post hunc tres, nec tribus annis :

Galba senex, frustra socio confisus inerti ;

Mollis Otho, infami per luxum degener aevo ;

Nec regno dignus, nec morte Vitellius ut vir.

His decimus fatoque accitus Vespasianus ;

Et Titus imperii felix brevitate : secutus

Frater, quem Calvum dixit sua Roma Neronem.

 

MONOSTIQUES

SUR LE RANG DES DOUZE EMPEREURS.

Jules César ouvrit le premier la cour royale,

et transmit à Auguste son nom et son pouvoir.

Après lui, règne son beau-fils, Néron Claudius ; vint ensuite

Gaius, à qui l’armée donna le surnom de Caliga.

Claude ensuite s’empare du pouvoir, et après lui le cruel Néron,

le dernier de la race d’Énée. Après lui, trois empereurs, mais pas trois années :

le vieux Galba, qui se fia en vain à un allié incompétent ;

Othon l’efféminé, dégénéré par une vie infâme passée dans la débauche ;

et Vitellius, incapable de régner et de mourir en homme.

Vespasien fut le dixième des empereurs, appelé par le destin.

Et Titus, heureux grâce à la brièveté de son règne : il eut pour successeur

son frère, que Rome nomma son Néron à tête chauve.

 

TEMPVS IMPERII

DVODECIM CAESARVM.

Iulius, ut perhibent, drus trieteride regnat.

Augustus post lustra decem sex prorogat annos ;

Et ter septenis geminos Nero Claudius addit.

Tertia finit hiems grassantia tempora Gaii.

Claudius hebdomadem duplicem trahit ; et Nero dirus

Tantumdem, summae consul sed defuit unus.

Galba senex, Otho lascive, et famose Vitelli,

Tertia vos Latio regnantes nesciit aestas,

Interitus dignos vita properante probrosa.

Implet fatalem decadem sibi Vespasianus.

Ter, dominante Tito, cingit nova laurea Ianum

Quindecies, saevus potitur dum Frater habenis.

 

DURÉE DU RÈGNE

DES DOUZE CÉSARS.

Jules, dont l’histoire a fait un dieu, régna trois ans ;

Auguste dix lustres et six ans,

et Néron Claudius trois fois sept ans et deux années encore.

Le troisième hiver mit fin aux violences du règne de Gaius ;

Celui de Claude se prolongea deux fois sept années, et celui du cruel Néron

tout autant, moins la durée d’un consulat.

Vieux Galba, voluptueux Othon, infâme Vitellius,

trois étés ne vous ont pas vu régner sur le Latium :

les débauches de votre vie avancèrent votre digne trépas.

Vespasien accomplit ses dix ans de règne pour obéir à sa destinée.

Trois fois un nouveau laurier ceignit le front de Janus sous l’empire de Titus,

et quinze fois pendant que son frère inhumain garda les rênes.

 

DE MORTIBVS EORVM

Iulius interiit Caesar grassante senatu.

Addidit Augustum Divis matura senectus.

Sera senex Capreis exsul Nero fata peregit.

Exegit poenas de Caesare Chaerea mollis.

Claudius ambiguo conclusit fata veneno.

Matricida Nero proprii vim pertulit ensis.

Galba senex periit saevo prostratus Othone ;

Mox Otho famosus, clara sed morte potitus.

Prodiga succedunt perimendi sceptra Vitelli.

Laudatum imperium, mors lenis, Vespasiano.

At Titus, orbis amor, rapitur florentibus auras.

Sera gravem perimunt, sed iusta piacula, fratrem.

 

LEUR GENRE DE MORT.

Jules César périt assailli par les sénateurs.

Une mûre vieillesse ajouta Auguste au nombre des dieux.

Néron Claudius, exilé à Capri, finit dans un âge avancé sa lente destinée.

L’efféminé Chéréa tira vengeance de Gaius.

Le poison, versé par une main inconnue, termina les jours de Claude.

Néron, qui avait tué sa mère, se perça lui-même de son épée.

Le vieux Galba périt sous les coups du cruel Othon ;

puis Othon lui-même, l’infâme ! eut pourtant un beau trépas.

Le sceptre vint ensuite au prodigue Vitellius qui devait mourir massacré.

Vespasien, après un règne louable, eut une douce fin.

Titus, les délices de la terre, fut enlevé à la fleur de ses ans,

et une expiation tardive, mais juste, frappa son insupportable frère.

 


 

TETRASTICHA

 

A IVLIO CAESARE

VSQVE AD TEMPORA SVA.

Nunc et praedictos, et regni sorte sequentes

Expediam, series quos tenet imperii.

Incipiam ab Divo, percurramque ordine cunctos

Novi Romanae quos memor historiae.

 

QUATRAINS SUR LES EMPEREURS

DEPUIS JULES CÉSAR JUSQU’AU TEMPS D’AUSONE.

Maintenant je vais parler et de ceux que j’ai déjà nommés, et de ceux qui les ont suivis sur le trône,

d’après l’ordre de leur avènement à l’empire.

Je commencerai par le Dieu, et je parcourrai successivement tous ces noms

que l’histoire romaine m’a fait connaître et qui sont restés dans mon souvenir.

 

I. IVLIVS CAESAR.

Imperium, binis fuerat sollemne quod olim

consulibus, Caesar Iulius obtinuit.

Sed breve ius regni, sola trieteride gestum,

Perculit armatae factio saeva togae.

 

1. Jules César.

Le pouvoir, autrefois dévolu par l’usage à deux

consuls, fut usurpé par Jules César.

Mais son autorité souveraine, qui ne dura que le court espace de trois ans,

tomba sous les armes ennemies de la toge conjurée.

 

II. OCTAVIANVS AVGVSTVS.

Vltor successorque dehinc Octavius, idem

Caesar ; at Augusti nomine nobilior.

Longaeva, et nunquam dubiis violata potestas,

In terris positum credidit esse Deum.

 

2. Octave Auguste.

Son vengeur et son successeur fut Octave, appelé aussi

César, mais plus célèbre sous le nom d’Auguste.

La longue durée de sa puissance, que nulle atteinte ne mit en péril,

le fit regarder comme un dieu placé sur la terre.

 

III. TIBERIVS NERO.

Praenomen Tiberi nactus Nero, prima iuventae

Tempora laudato gessit in impero.

Frustra dehinc solo Caprearum clausus in antro,

Qua prodit vitiis, credit operta locis.

 

3. Tibère Néron.

Néron, qui reçut le prénom de Tibère, dans les premiers temps de sa jeunesse,

porta dignement, le fardeau de l’empire.

En vain il s’enferme ensuite dans l’antre solitaire de Capri ;

il croit que la retraite le met à l’abri, mais il est trahi par ses vices.

 

IV. CAESAR CALIGVLA.

Post hunc castrensis caligae cognomine Caesar

Successit saevo saevior ingenio :

Caedibus, incestisque dehinc maculosus,

et omni crimine pollutum qui superavit avum.

 

4. César Caligula.

Après lui, et plus cruel encore que ce cruel génie,

régna César, qui prit d’une chaussure militaire le surnom de Caligula.

Souillé de meurtres et d’incestes,

il surpassa bientôt son aïeul pollué de tous les vices.

 

V. CLAVDIVS CESAR.

Claudius irrisae privato in tempore vitae,

in regno specimen prodidit ingenii.

Libertina tamen, nuptarum et crimina passus,

Non faciendo nocens, sed patiendo fuit.

 

5. César Claude.

Claude, la risée de Rome durant sa vie privée,

donna sur le trône des preuves d’intelligence.

Cependant il souffrit les crimes de ses affranchis et de ses femmes,

et il fut coupable, non par ses actes, mais par sa tolérance.

 

VI. NERO.

Aeneadum generis qui sextus et ultimus heres,

Polluit, et clausit Iulia sacra, Nero.

Nomina quot pietas, tot habet quoque crimina vitae.

Disce ex Tranquillo, qua meminisse piget.

 

6. Néron.

Sixième et dernier rejeton de la race d’Énée,

Néron profana l’héritage sacré des Jules, qui finirent avec lui.

Autant sa piété eut de noms à révérer, autant sa vie compte de crimes.

Suétone vous apprendra ce que je n’ose rappeler.

 

VII. SERVIVS GALBA.

Spem frustrate senex, privatus sceptra mereri

Visus, et imperio proditus inferior.

Fama tibi melior iuveni ; sed iustior ordo est,

Complacuisse dehinc, displicuisse prius.

 

7. Servius Galba.

Tu trompas l’espoir de Rome, ô vieillard : citoyen, tu paraissais digne du sceptre ;

empereur, tu révélas ton impuissance.

Ta réputation fut meilleure en ta jeunesse : mais il est plus naturel

de déplaire d’abord, et de plaire ensuite.

 

VIII. MARCVS OTHO.

Aemula polluto gesturus sceptra Neroni,

Obruitur celeri raptus Otho exitio.

Fine tamen laudandus erit, qui morte decora

Hoc solum fecit nobile, quod periit.

 

8. Marcus Othon.

Othon allait porter le sceptre à l’exemple de l’impur Néron,

mais une prompte mort entraîna sa ruine.

Sa fin pourtant mérite quelque éloge : il eut un beau trépas ;

et la seule noble action qu’il ait faite, c’est de se tuer,

 

IX. AVLVS VITELLIVS.

Vita ut sors, mors foeda tibi, nec digne, Vitelli,

Qui fieres Caesar : sic sibi fata placent.

Vmbra tamen brevis imperii ; quia praemia regni

Saepe indignus adit, non nisi dignus habet.

 

9. Aulus Vitellius.

Comme ta vie, ta mort fut honteuse, Vitellius : tu ne méritais pas

le rang des Césars ; mais tels sont les caprices du sort.

Cependant ton règne passa comme une ombre ; car souvent un homme indigne

atteint aux honneurs de l’empire, mais celui-là seul les conserve, qui en est digne.

 

X. DIVVS VESPASIANVS.

Quaerendi attentus, moderato commodus usa,

Auget nec reprimit Vespasianus opes.

Olim qui dubiam privato in tempore famam,

Rarum aliis, princeps transtulit in melius.

 

10. Le divin Vespasien.

Soigneux d’amasser, libéral dans l’emploi modéré de ses biens,

Vespasien accroît ses richesses et n’en est point avare.

Au temps de sa vie privée, sa réputation était équivoque ;

prince, il eut le talent, assez rare chez d’autres, de la rendre meilleure.

 

XI. TITVS VESPASIANVS.

Felix imperio, felix brevitate regendi,

Expers civilis sanguinis, orbis amor,

Vnum dixisti moriens te crimen habere

Sed nulli de te, non tibi credidimus.

 

11. Titus Vespasianus.

Heureux de commander, heureux du peu de durée de ton règne,

pur du sang de tes concitoyens, amour du monde entier,

tu disais en mourant que tu n’avais qu’une faute à te reprocher.

On t’accuserait que nous ne croirions personne : nous ne te croyons pas.

 

XII. DOMITIANVS.

Hactenus edideras dominos, gens Flavia, iustos.

Cur duo quae dederant, tertius eripuit ?

Vix tanti est habuisse illos : quia dona bonorum

Sunt brevia ; aeternum, quae nocuere, dolent.

 

12. Domitien.

Jusque-là, famille Flavia, tu nous avais donné des maîtres justes :

d’où vient que les bienfaits des deux premiers nous sont ravis par le troisième ?

Autant valait presque ne les point connaître : car les dons de la vertu passent vite,

mais les atteintes du vice laissent une douleur éternelle.

 

XIII. NERVA.

Proximus exstinctus moderatur sceptra tyranno

Nerva senex, princeps nomine, mente parens.

Nulla viro soboles : imitatur adoptio prolem,

Quam legisse iuvet ; quam genuisse velit.

 

13. Nerva.

Après la mort de ce tyran, le vieux Nerva gouverne le sceptre,

avec le nom d’empereur, avec le coeur d’un père.

Il n’avait point d’enfants : l’adoption lui donne un fils ;

et il est si heureux de l’héritier qu’il a choisi, qu’il en voudrait être le père.

 

XIV. TRAIANVS.

Aggreditur regimen viridi Trajanus in aevo,

Belli laude prior, cetera patris habens.

Hic quoque prole carens, sociat sihi sorte legendi,

Quem fateare bonum, diffiteare parem.

 

14. Trajan.

Trajan arrive au trône dans un âge encore vert.

Plus célèbre comme guerrier que son père, il lui ressemble pour tout le reste.

Gomme lui sans enfants, il fit choix d’un associé,

qu’on doit avouer pour un bon prince, mais désavouer pour son égal.

 

XV. AELIVS HADRIANVS.

Aelius hinc subiit mediis praesignis in actis

Principia et finem fama notat gravior.

Orbus et hic, sociatque virum documenta daturum.

Adsciti quantum praemineant genitis.

 

15. Hadrien.

Élius, son successeur, illustra par de belles actions le milieu de son règne ;

mais les commencements et la fin brillent d’un fâcheux éclat.

Sans héritier, il associe à l’empire un homme qui devait prouver à quel point un fils adoptif

l’emporte souvent sur un enfant légitime.

 

XVI. ANTONINVS PIVS.

Antoninus abhinc regimen capit : ille vocatu

Consultisque pius, nomen habens meriti.

Filius huic fato nullus ; sed lege suorum :

A patria sumpsit, qui regeret patriam.

 

16. Antonin le Pieux.

Antonin, qui prit ensuite le pouvoir, reçut du peuple

et du sénat le nom de pieux, dû à ses mérites.

Le sort ne lui donna point de fils ; mais, suivant la loi de ses devanciers,

il tira du sein de la patrie, celui qui devait gouverner la patrie.

 

XVII. MARCVS ANTONINVS.

Post Marco tutela datur, qui scita Platonis

Flexit ad imperium, patre Pio melior.

Successore suo moriens, sed principe pravo.

Hoc solo patriae, quod genuit, nocuit.

 

17. Marc Antonin (Marc Aurèle).

On donne après lui le sceptre à Marcus, qui appliqua les doctrines de Platon

à l’art de régner, et fut meilleur encore que le pieux empereur son père.

Il laissa en mourant un héritier, mais un méchant prince,

et le seul mal qu’il ait fait à sa patrie, c’est d’avoir été père.

 

XVIII. COMMODVS.

Commodus insequitur, pugnis maculosus arenae.

Threcidico princeps bella movens gladio.

Eliso tandem persolvens gutture poenas,

Criminibus fassus matris adulterium.

 

18. Commode.

Commode lui succède : prince gladiateur, tout poudreux des combats de l’arène,

et toujours armé pour la lutte.

Étranglé enfin, il subit le châtiment de ses crimes,

après avoir, -par l’éclat de ses vices, trahi l’adultère de sa mère.

 

XIX. HELVIVS PERTINAX.

Helvi, judicio et consulto lecte senatus ;

Princeps decretis prodite, non studiis :

Quod doluit malefida cohors ; errore probato.

Curia quod castris cesserat imperio.

 

19. Helvius Pertinax.

ÉLu par jugement et par décision du sénat,

Helvius, un décret te proclama empereur, et non les suffrages des soldats :

ce qui blessa leur orgueil. Une cohorte infidèle prouva le vice de cette élection,

car le sénat avait cédé tous ses droits à l’armée.

 

XX. DIDIVS IVLIANVS.

Di bene, quod spoliis Didius non gaudet opimis,

Et cito periuro praemia adempta seni.

Tuque, Severe pater, titulum ne horresce novantis

Non rapit imperium vis tua, sed recipit.

 

20. Didius Julianus.

Les dieux sont justes ! Didius ne profita pas de ces dépouiller opimes,

et le parjure vieillard perdit bientôt le prix de sa trahison.

Et toi, Sévère, que ton coeur paternel ne redoute pas le nom d’usurpateur :

renverser cet homme, ce n’est point envahir le pouvoir, c’est le reprendre.

 

XXI. SEVERVS PERTINAX.

Impiger egelido movet arma Severus ab Istro.

Ut parricidae regna adimat Didio.

Punica origo illi : sed qui virtute probaret,

Non obstare locum, quum valet ingenium.

 

21. Sévère Pertinax. (Septime Sévère)

Des bords glacés de l’Ister, Sévère accourt, entraînant son armée,

pour arracher l’empire au parricide Didius.

Il était d’origine punique ; mais il prouva par sa vertu

que la naissance n’est point un obstacle quand on a la puissance du génie.

 

XXII. BASSIANVS ANTONINVS

CARACALLA.

Dissimilis virtute patri, et multo magis illi,

Cuius adoptivo nomine te perhibes ;

Fratris morte nocens, punitus fine cruento,

Irrisu populi tu, Caracalla, magis.

 

22. Bassianus Autoninus Caracalla.

Bien différent de ton vertueux père, et plus encore de celui

dont tu te vantais d’avoir adopté le nom,

coupable du meurtre de ton frère, tu trouvas ton châtiment dans une mort sanglante,

et plus encore, Caracalla, dans la risée du peuple.

 

XXIII. OPILIVS MACRINVS.