Noctes Gallicanae

 

A u s o n e


 

D. Magni Ausonii

 

Tituli varii

 


J’ai téléchargé sur le site de la Bibliothèque nationale les œuvres d’Ausone, éditées par C. L. F. Panckoucke en 1842. Je reproduis en général le texte du traducteur, E. F. Corpet. J’ai revu ou refait moi-même certaines de ses traductions.


 

27. De Noibe in Sipylo monte iuxta fontem sepulta

Thebarum regina fui, Sipyleia cautes

quae modo sum. Laesi numina Letoidum,

Bis septem natis genetrix laeta atque superba

tot duxi mater funera quot genui.

Nec satis hoc divis: duro circumdata saxo

amisi humani corporis effigiem.

Sed dolor obstructis quamquam vitalibus haeret

perpetuasque rigat fonte pio lacrimas.

Pro facinus! Tantaene animis caelestibus irae?

Durat adhuc luctus matris, imago perit.

Niobé, enterrée sur le mont Sipyle, près d’une fontaine

Je fus reine de Thèbes, moi qui ne suis aujourd’hui

qu’un rocher du Sipyle. J’ai outragé la divinité des Latoïdes.

Mère de quatorze enfants, ma joie et mon orgueil,

j’ai mené le deuil de chacun de ceux que j’avais engendrés.

Et ce n’était point assez pour les dieux : enveloppée de la dure écorce du marbre,

j’ai perdu la forme d’un corps humain.

Mais si ma vie est étouffée, la douleur me reste,

et m’arrache éternellement de pieux ruisseaux de larmes.

O forfait ! les dieux ont-ils dans l’âme tant de haines ?

La douleur de la mère dure encore, quand la forme a péri.

 

28. Eidem

Vivebam : sum facta silex, quae deinde polita

Praxitelis manibus, vivo iterum Niobe.

Reddidit artificis manus omnia, sed sine sensu.

Hunc ego, quum laesi numina, non habui.

Pour la même

Je vivais, je suis devenue pierre : façonnée

des mains de Praxitèle, je revis, je suis encore Niobé.

La main de l’artiste m’a tout rendu, hors l’intelligence.

Je n’en avais point quand j’offensai les dieux.

 

29. Eidem

Habet sepulcrum non id intus mortuum ;

Habet nec ipse mortuus bustum super :

Sibi sed est ipse hic sepulcrum , et mortuus.

Pour la même.

Ce sépulcre n’a pas au dedans de cadavre,

et le cadavre, lui, n’a pas de monument au-dessus de lui :

mais sépulcre et cadavre, ici, ne font qu’un.

 

30. Didoni

Infelix Dido, nulli bene nupta marito :

Hoc pereunte fugis, hoc fugiente peris.

Didon

Quel malheur en maris, pauvre Didon, te suit !

tu t’enfuis quand l'un meurt, tu meurs quand l'autre fuit.

(Traduction de Corneille)

 

31. In Diogenis Cynici sepulcro, in quo pro titulo canis signum est

Dic, canis, hic cuius tumulus? Canis. At canis hic quis?

Diogenes. Obiit? Non obiit, set abit.

Diogenes, cui pera penus, cui dolia sedes,

ad manes abiit? Cerberus ire vetat.

At quonam? Clari flagrat qua stella Leonis

additus est iustae nunc canis Erigonae.

Sur le tombeau Diogène le Cynique, où se trouve pour épitaphe une statue de chien

Dis, chien, à qui ce tombeau ? – Au chien. – Mais quel chien se trouve ici ?

– Diogène. – Il nous a quittés ? – Il ne nous a pas quittés, il s’en est allé.

– Diogène, avec ses provisions dans une besace, avec une jarre pour demeure,

s’en est allé chez les Mânes ? – Cerbère lui défend d’entrer.

– Où donc est-il ? – Où brille du Lion l’étoile étincelante :

le chien s’est placé près de la juste Érigone.

 

32. IN TVMVLVM SEDECENNIS MATRONAE

Omnia quae longo vitae cupiuntur in aevo,

ante quater plenum consumpsit Anicia lustrum.

Infans lactavit, pubes et virgo adolevit,

nupsit, concepit, peperit, iam mater obivit.

Quis mortem accuset, quis non accuset in ista?

Aetatis meritis anus est, aetate puella.

Sur le tombeau d’une mère de famille, morte à seize ans

Tous les biens qu’on peut désirer dans le cours d’une longue vie,

Anicia les avait épuisés avant d’avoir accompli son quatrième lustre.

Enfant, elle fut nourrie de lait; puis elle grandit vierge et pubère ;

elle se maria, conçut, enfanta, devint mère et mourut.

Comment accuser la mort ? comment aussi ne pas l’accuser ?

Elle avait tous les dons de l’âge mûr, elle avait l’âge d’une jeune fille encore.

 

33. DE GLAVCIA INMATVRA MORTE PRAEVENTO

Laeta bis octono tibi iam sub consule pubes

cingebat teneras, Glaucia adulte, genas.

Et iam desieras puer anne puella videri,

cum properata dies abstulit omne decus.

Sed neque functorum socius miscebere volgo

nec metues Stygios flebilis umbra lacus,

verum aut Persephonae Cinyreius ibis Adonis

aut Iovis Elysii tu Catamitus eris.

Glaucias, mort avant l’âge.

Ta puberté fleurie, après deux fois huit consuls, jeune Glaucias,

entourait déjà de son duvet tes tendres joues ;

sur tes traits déjà on commençait à distinguer l’homme de la jeune fille,

quand le trépas, devançant l’heure, t’enleva tous ces dons.

Mais tu ne seras point confondu dans la compagnie des morts vulgaires,

et ton ombre plaintive n’a point à redouter les marais du Styx.

Tu seras ou le fils de Cinyré, l’Adonis de Proserpine,

ou le Ganymède du Jupiter de l’Élysée.

 

34. Callicratea

Viginti atque novem genitrici Callicrateae

Nullus semis mors mihi visa fuit.

Sed centum et quinque explevi bene messibus annos.

Intremulam baculo non subeunte manum.

Callicratea.

Callicratea, mère de vingt-neuf enfants,

je n’en ai pas vu mourir un seul de l’un ou de l’autre sexe.

Mais j’ai compté cent cinq moissons dans le cours complet de ma vie,

sans qu’un bâton ait jamais soutenu ma main tremblante.

Original grec dans l’Anthologie.

 

35. IVSSV AVGVSTI EQVO ADMIRABILI

Phosphore, clamosi spatiosa per aequora circi

septenas solitus victor obire vias,

inproperanter agens primos a carcere cursus,

fortis praegressis ut potereris equis

(promptum et veloces erat anticipare quadrigas,

victores etiam vincere laus potior).

Hunc titulum vani solacia sume sepulcri

et gradere Elysios praepes ad alipedes.

Pegasus hinc dexter currat tibi, laevus Arion

o funalis, quartum det tibi Castor equum.

Pour un cheval admirable, par ordre d’Auguste.

Phosphorus, tu parcourais toujours vainqueur, aux acclamations du Cirque,

les sept tours de sa vaste carrière ;

tu modérais ton premier élan en sortant de la barrière,

pour dépasser ensuite avec plus de vigueur les coursiers qui t’avaient précédé.

Tu devançais sans peine les rapides quadriges,

et tu mettais de préférence ta gloire à vaincre les vainqueurs eux-mêmes.

Reçois ces vers pour te consoler de la vanité du sépulcre,

et vole avec vitesse vers les coursiers ailés de l’Élysée.

Là, que Pégase coure à ta droite; Arion à gauche,

à la volée, le quatrième que Castor te le donne.

 

36. IN TVMVLO HOMINIS FELICIS

Sparge mero cineres bene olentis et unguine nardi,

hospes, et adde rosis balsama puniceis.

Perpetuum mihi ver agit inlacrimabilis urna

et commutavi saecula, non obii.

Nulla mihi veteris perierunt gaudia vitae, seu

meminisse putes omnia sive nihil.

Pour le tombeau d’un homme heureux.

Arrose mes cendres de vin, et d’huile parfumée du nard,

passant ; mêle aussi le baume à la rose de pourpre.

Les larmes ne doivent point mouiller cette urne

qui me donne un printemps éternel.

Je n’ai fait que changer de vie ; je ne suis point mort.

Aucune des joies de mes anciens jours n’a péri pour moi,

soit que tu penses que je me rappelle tout ou rien.

 

37. SEPVLCRVM CARI VACVOM

Me sibi et uxori et natis commune sepulcrum

constituit seras Carus ad exequias.

Iamque diu monumenta vacant, sitque ista querella

longior et veniat ordine quisque suo,

nascendi qui lege datus, placidumque per aevum

condatur, natu qui prior, ille prior.

Le tombeau vide de Carus

– Je suis le tombeau familial que pour lui, pour sa femme et pour ses enfants

Carus a fait construire pour leur future sépulture.

– Depuis longtemps déjà les emplacements restent vides : puisses-tu t’en plaindre

longtemps encore et que chacun vienne à son tour,

selon l’ordre que l’âge lui a donné, qu’au sein du repos éternel

soit enseveli le premier qui le premier reçut le jour.

 

38. Ex sepulcro Latinae viae.

Non nomen, non quo genitus, non unde, quid egi,

Mutus in aeternum sum, cinis, ossa, nihil.

Non sum ; nec fueram : genitus tamen e nihilo sum.

Mitte, nec exprobres singula : talis eris.

Sur un tombeau de la voie Latine

Pas de nom, ni mention de mon père, ni de mon pays d’origine, qu’est-ce que j’ai fait ?

Je suis muet pour l’éternité, cendre, ossements, rien.

Je ne suis pas, je n’avais pas été, et pourtant j’ai été engendré du néant.

Fais une offrande et ne me fais pas de reproches, tu seras comme moi.

 

 

 


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