A l c u i n
Sa vie et son oeuvre
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François Guizot, né à Nîmes en 1787, mort dans le Calvados en 1874,
élu en 1836 à l’Académie française. Guizot mène une double carrière d’homme politique
et d’historien. Il prend une part active à la révolution de 1830 et devient
ministre de l’Intérieur (1830) puis ministre de l’Instruction publique de
1832 à 1837. On lui doit la loi Guizot (1833) sur l’enseignement primaire qui
accorde la liberté de l’enseignement et fait obligation à chaque commune
d’ouvrir une école. Chef effectif du gouvernement à partir de 1840 et
jusqu’en 1848, il s’appuie sur la grande bourgeoisie d’affaires mais sa
politique conservatrice provoquera la révolution de 1848. |
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On a gardé de lui
un slogan resté célèbre : « Enrichissez-vous ! ».
Précisons que la formule a été tronquée par l’opposition et que la phrase
complète qu’il a prononcée était « Enrichissez-vous par le travail et
par l’épargne ». |
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Collection
des
MÉMOIRES
relatifs à
l’Histoire de France,
depuis la
formation de la monarchie française jusqu’au 13e siècle,
avec une
introduction, des suppléments, des notices et des notes
par M.
GUIZOT
professeur
d’Histoire moderne à l’Académie de Paris
à Paris
chez
J.-L.-J. Brière, libraire,
rue
Saint-André-des-Arts, n° 68.
1824
A L C U I N (735-804)
De la décadence intellectuelle dans la Gaule-Franque du Ve
au VIIIe siècle. -- De ses causes. - Elle cesse sous le règne de Charlemagne.
- Difficulté de peindre l’état de l’esprit humain à cette époque. --- Alcuin en
est le représentant le plus complet et le plus fidèle. - Vie d’Alcuin. -- De
ses travaux pour la restauration des manuscrits. - Pour la restauration des
écoles. - De son enseignement dans l’école du palais. - De ses relations avec
Charlemagne. - De sa conduite comme abbé de Saint-Martin de Tours. - De ses
ouvrages : -1e théologiques ; --- 2e
philosophiques et littéraires ;.---3e historiques ; - 4e poétiques.
- De son caractère général.
J’ai dit, et je tiens pour
établi que, du Ve au VIIIe siècle, la décadence a été,
dans la Gaule Franque, constante, générale ; qu’elle est le caractère
essentiel du temps, et ne s’est arrêtée que sous le règne de Charlemagne.
Si ce caractère a été quelque
part plus visible, plus éclatant que partout ailleurs, c’est dans l’ordre
intellectuel, dans l’histoire de l’esprit humain à cette époque. Rappelez-vous,
je vous prie, par quelles vicissitudes nous l’avons vu passer. A la fin du IVe
siècle, deux littératures, deux philosophies, la littérature profane et la
littérature sacrée, la philosophie païenne et la théologie chrétienne,
marchaient pour ainsi dire côte à côte. A la vérité, la littérature profane et
la philosophie païenne étaient mourantes, cependant elles respiraient encore.
Bientôt, nous les avons vu disparaître ; la littérature sacrée et la
théologie chrétienne sont restées seules. Nous avons continué de marcher ;
la théologie chrétienne et la littérature sacrée elles-mêmes ont disparu ;
nous n’avons plus rencontré que des sermons, des légendes, monuments d’une
activité intellectuelle toute pratique, vouée aux besoins de la vie réelle,
étrangère à la recherche et à la contemplation du vrai et du beau, c’est l’état
où est tombé l’esprit humain dans le VIIe et pendant la première
moitié du VIIIe siècle.
On a, en général, imputé cette
décadence à la tyrannie de l’Église, au triomphe du principe de l’autorité et
de la foi sur le principe de la liberté et de la raison. Des écrivains très
modernes, même et d’ailleurs impartiaux et savants, M. Tennemann, par exemple,
dans son Histoire de la philosophie ont adopté cette explication. Je
crains qu’elle ne soit prématurée. L’autorité absolue de l’Église et la
doctrine de la foi pure et simple, opposée à l’examen rationnel, ont, sans nul
doute, puissamment contribué à l’affaiblissement de l’esprit humain ; mais
c’est plus tard que s’est exercée leur influence ; à l’époque qui nous
occupe, cette cause, je crois, n’avait encore que bien faiblement agi.
Rappelez-vous le tableau que j’ai mis sous vos yeux de l’état de l’Église
chrétienne au Ve siècle ; la liberté y était grande. Or, du Ve
au VIIIe siècle, l’Église ne se constitua ni assez régulièrement ni
assez fortement pour exercer la tyrannie ; aucun des moyens de
gouvernement par lesquels elle a, plus tard, dominé les esprits, n’était alors
entre ses mains ; la papauté naissante ne possédait encore qu’un pouvoir
d’influence et de conseil ; l’épiscopat, bien qu’il fût le régime dominant
de la société ecclésiastique, était faible et désordonné ; les conciles
devenaient rares ; aucune autorité n’était générale et ferme : s’il y
eût eu dans les esprits une énergie véritable, sans nul doute elle se serait
fait jour aisément. Plus tard, au XIe, au XIVe siècle,
l’Église était forte ; son pouvoir était régulièrement organisé ; le
principe de la soumission implicite à ses décisions régnait dans les
esprits ; et pourtant l’activité intellectuelle fut bien plus
grande : il y eut alors un danger réel à lutter contre l’Église, et
pourtant on lutta ; on résista à ses prétentions, on attaqua même son
titre. Le VIIIe siècle ne fit aucune tentative d’attaque ni de
résistance ; le pouvoir ecclésiastique et la liberté de la pensée n’eurent
pas même occasion d’en venir aux mains.
Ce n’est donc pas à cette cause
qu’il faut s’en prendre de l’apathie et de la stérilité intellectuelle de cette
époque : la chute de l’Empire, ses désordres et ses misères, la
dissolution des rapports et des liens sociaux, les préoccupations et les
souffrances de l’intérêt personnel, l’impossibilité de tout long travail et de
tout paisible loisir, telles furent les véritables causes de la décadence
morale aussi bien que politique, et des ténèbres qui couvrirent l’esprit
humain.
Quoi qu’il en soit des causes,
le fait est indubitable : à considérer dans son ensemble l’Histoire de
l’esprit humain dans l’Europe moderne, du Ve siècle jusqu’à nos
jours, on trouvera, je crois, que le VIIe siècle est le point le
plus bas où il soit descendu, le nadir de son cours, pour ainsi dire. Avec la
fin du VIIIe siècle commença son mouvement de progrès.
Il est assez difficile de
caractériser ce mouvement avec précision, et de résumer en quelques traits
l’état intellectuel de la Gaule Franque, sous Charlemagne. Aucune idée simple
n’y do-mine ; les travaux qui occupèrent alors les esprits ne forment
point un ensemble, ne se rat-tachent à aucun principe ; ce sont des
travaux partiels, isolés ; l’activité est assez grande, mais ne se
manifeste point par de grands résultats. Toute tentative de systématiser ce
temps sous le point de vue moral, de le réduire à quelque fait général et
éclatant, le fausserait infailliblement.
Un autre procédé me paraît plus
propre à le faire connaître et comprendre. Un homme s’y rencontre, esprit plus
actif et plus étendu, sans aucun doute, que tout autre, Charlemagne
excepté ; supérieur en instruction et en fécondité intellectuelle à tous
ses contemporains, sans s’élever beaucoup au-dessus d’eux par l’originalité de
sa science ou de ses idées ; représentant fidèle en un mot du progrès
intellectuel de son époque, qu’il a devancée en toutes choses, mais sans jamais
s’en séparer. Cet homme est Alcuin. Il faut en général ne se confier qu’avec
une extrême réserve à cette tentation de prendre un homme pour image, pour
représentant d’une époque. De tels rapprochements sont plus ingénieux que
solides. D’une part, une société, quelque déchue et stérile qu’elle soit, est
presque toujours, intellectuellement parlant, plus grande et plus riche qu’un
individu ; elle renferme une foule d’idées, de connaissances, de faits et
de besoins moraux, qui ne se reproduisent point dans l’étroit espace d’une
existence individuelle ; d’autre part, un homme distingué, quand même
l’originalité n’est pas son caractère éminent, diffère toujours beaucoup de la
masse de ses contemporains ; il est lui même et non un peuple ; en
sorte que, sous un double rapport, la représentation est inexacte et l’image
trompeuse. Gardez-vous donc, je vous prie, dans le cas particulier qui nous
occupe, d’y ajouter trop pleine foi : elle est peut-être ici plus fidèle
que partout ailleurs ; Alcuin est peut-être un des hommes qui représentent
le mieux son époque : cependant il y aurait encore beaucoup de
restrictions à apporter ; et au moment même où je le veux mettre sous vos
yeux comme l’expression de l’état de l’esprit humain à la fin du VIIIe
siècle, j’ai besoin d’être sûr que vous réduirez cette comparaison à sa juste
valeur.
Alcuin n’était pas français. Il
vous suffit de jeter un coup d’oeil sur le dernier des tableaux que j’ai eu
l’honneur de mettre sous vos yeux dans notre avant-dernière réunion, pour voir
que Charlemagne avait pris grand soin d’attirer dans ses États les hommes
distingués étrangers, et que, parmi ceux qui l’aidèrent à seconder, dans la
Gaule Franque, le développement intellectuel, plusieurs étaient venus du
dehors. Charlemagne faisait même davantage. On voit, au XVIIe
siècle, Louis XIV, non content de protéger les lettres dans son royaume, leur
adresser, dans toute l’Europe, ses encouragements et ses faveurs ; Colbert
écrit à des savants allemands, hollandais, italiens, pour leur annoncer, de la
part du roi, des gratifications, des pensions qui s’élèvent même jusqu’à 3,000
livres. Des faits analogues se rencontrent sous Charlemagne ; non
seulement il s’efforçait d’attirer dans ses États les hommes distingués, mais
il les protégeait et les encourageait partout où il les découvrait ; plus
d’une abbaye anglo-saxonne eut part à ses libéralités ; et les Saxons qui,
après l’avoir suivi en Gaule, voulaient retourner dans leur patrie, ne lui
devenaient point étrangers.
Ainsi l’éprouvèrent Pierre de
Pise et Paul Warnefried qui ne firent en Gaule qu’un assez court séjour.
Alcuin s’y fixa tout à fait. Il
était né en Angleterre, à York, vers 735. L’état intellectuel de l’Irlande et
de l’Angleterre était alors supérieur à celui du continent ; les lettres
et les écoles y prospéraient plus que partout ailleurs. Il est assez difficile
d’assigner à ce fait des causes un peu précises : voici, je crois, la
principale. Le christianisme avait été porté en Irlande par des missionnaires
grecs, et en Angleterre, par des missionnaires latins. En Irlande, dans les
premiers siècles qui suivirent son introduction, aucune invasion de barbares ne
vint arrêter ses progrès, disperser les monastères, les écoles, étouffer le
mouvement intellectuel qu’il avait imprimé. En Angleterre, quand arrivèrent les
missionnaires de Grégoire-le-Grand, l’invasion barbare était consommée ;
les Saxons étaient établis : là aussi donc le christianisme n’eut à subir,
du moins à cette époque et jusqu’aux grandes incursions des Danois, aucun
bouleversement social ; ses études, ses travaux de tout genre ne furent
pas violemment interrompus. J’ai mis sous vos yeux, en commençant ce cours, le
tableau de l’état intellectuel de la Gaule dans le IVe et au
commencement du Ve siècle ; ni les écoles ni les lettrés n’y
manquaient ; et si les Visigoths, les Bourguignons, les Francs n’y fussent
venus apporter le chaos et la ruine, l’esprit humain, bien qu’affaibli, n’y
serait pas tombé dans l’état où nous le trouvons au VIe siècle.
C’est là, Messieurs, l’avantage qu'avait à cette époque l’Angleterre ; la
société n’y avait pas été ravagée, dissoute par des invasions récentes,
continuelles ; les établissements d’étude et de science qu’y avait fondés
le christianisme étaient debout, et poursuivaient assez tranquillement leurs
travaux.
Que cette cause soit ou non
suffisante pour expliquer le fait, il est incontestable : les écoles
d’Angleterre, et particulièrement celle d’York, étaient supérieures à celles du
continent ; elle possédait même une riche bibliothèque où se trouvaient
plusieurs des grands ouvrages de l’antiquité païenne, entre autres ceux
d’Aristote, dont il ne faut point croire, comme on le répète sans cesse, que
l’Europe moderne ait dû la connaissance aux seuls Arabes, car, du Ve
au Xe siècle, il n’est aucune époque où on ne les trouve mentionnés
dans quelque bibliothèque, où ils n’aient été connus et étudiés de quelque
lettré. Alcuin nous informe lui-même de l’objet de l’enseignement qu’on donnait
clans l’école du monastère d’York ; on lit dans son poème intitulé : Des
Pontifes et des Saints de l’Église d’York :
Le docte Albert abreuvait, aux
sources d’études et de sciences diverses, les esprits altérés : aux uns,
il s’empressait de communiquer l’art et les règles de la grammaire ; pour
les autres, il faisait couler les flots de la rhétorique ; il savait
exercer ceux-ci aux combats de la jurisprudence, et ceux-ci aux chants
d’Aonie ; quelques-uns apprenaient de lui à faire résonner les pipeaux de
Castalie, et à frapper d’un pied lyrique les sommets du Parnasse ; à
d’autres, il faisait connaître l’harmonie du ciel, les travaux du soleil et de
la lune, les cinq zones du pôle, les sept étoiles errantes, les lois du cours
des astres, leur apparition et leur déclin, les mouvements de la mer, les
tremblements de la terre, la nature des hommes, du bétail, des oiseaux et des
habitants des bois ; il dévoilait les diverses qualités et les combinaisons
des nombres ; il enseignait à calculer avec certitude le retour solennel
de la Pâque, et surtout il expliquait les mystères de la Sainte-Écriture.
Ramenez cette pompeuse
description à des termes simples : la grammaire, la rhétorique, la jurisprudence,
la poésie, l’astronomie, l’histoire naturelle, les mathématiques, la
chronologie et l’explication des Saintes Écritures, c’est là, à coup sûr, un
enseignement assez étendu, plus étendu qu’on ne l’eût rencontré à cette époque
dans aucune école de Gaule ou d’Espagne. Celui qui le donnait, cet Albert que
célèbre Alcuin, devint archevêque d’York, et Alcuin lui succéda dans ses
fonctions.
Il avait déjà fait vers ce
temps, avant 766, un ou même deux voyages sur le continent. L’occasion et la
date de ces voyages sont assez difficiles à déterminer ; je ne vous
occuperai point de ces détails de critique minutieux et compliqués. Quelques
savants ont pensé que dès lors, à Pavie peut-être, Alcuin avait vu
Charlemagne ; si le fait est vrai, il est stérile, car on ne sait
absolument rien sur leurs premières relations. Mais, en 780, à la mort de
l’archevêque Albert et à l’avènement de son successeur Eanbald, Alcuin reçut de
lui la mission d’aller à Rome pour obtenir du pape et lui rapporter le Pallium.
En revenant de Rome, il passa à Parme où il trouva Charlemagne. Qu’il le vit ou
non pour la première fois, Charles le pressa de s’établir en France. Après
quelque hésitation, Alcuin s’y engagea, pourvu qu’il en obtînt la permission de
son évêque et de son roi. Il l’obtint en effet, et en 782 on le trouve établi à
la cour de Charlemagne, qui lui donne sur le champ trois abbayes, celles de
Ferrières en Gatinois, de Saint-Loup à Troyes, et de Saint-Josse dans le comté
de Ponthieu.
Alcuin fut, dès cette époque,
le confident, le conseiller, le docteur et, pour ainsi dire, le premier
ministre intellectuel de Charlemagne. Essayons de nous former une idée un peu
nette et complète de ses travaux.
Il faut distinguer son activité
pratique et son activité scientifique, les résultats immédiats de son influence
et ses écrits.
Sous le point de vue pratique,
comme premier ministre intellectuel de Charlemagne, Alcuin a fait surtout trois
choses : 1° il a corrigé et restitué les manuscrits de l’ancienne
littérature ; 2° il a restauré les écoles et ranimé les études ;
3 il a lui-même enseigné.
I. Les historiens ne parlent
qu’en passant, et sans y attacher aucune importance, d’un fait qui a joué dans
la renaissance de l’activité intellectuelle à cette époque, un rôle
considérable, je veux dire la révision et la correction des manuscrits sacrés
on profanes. Du VIIe au VIIIe siècle, ils étaient tombés
aux mains de possesseurs ou de copistes si ignorants, que les textes étaient
devenus méconnaissables : une foule de passages avaient été confondus ou
mutilés ; les feuillets étaient dans le plus grand désordre ; toute
exactitude d’orthographe et de grammaire avait disparu ; il fallait déjà,
pour lire et comprendre, une véritable science, et elle manquait davantage de
jour en jour. La réparation de ce mal, la restitution des manuscrits, surtout
de la grammaire et de l’orthographe, fut un des premiers travaux d’Alcuin,
travail dont il s’occupa toute sa vie, qu’il recommanda constamment à ses
élèves, et dans lequel Charlemagne lui prêta le secours de son autorité. On
lit, dans les capitulaires, une ordonnance conçue en ces termes :
Charles, avec l’aide de Dieu,
roi des Francs et des Lombards, et patrice des Romains, aux lecteurs religieux
soumis à notre domination :... Ayant à cœur que l’état de nos églises
s’améliore de plus en plus, et voulant relever par un soin assidu la culture
des lettres, qui a presque entièrement péri par l’inertie de nos ancêtres, nous
excitons, par notre exemple même, à l’étude des arts libéraux, tous ceux que
nous y pouvons attirer. Aussi avons-nous déjà, avec le constant secours de
Dieu, exactement corrigé les livres de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance,
corrompus par l’ignorance des copistes. Nous ne pouvons souffrir que, dans les
lectures divines, au milieu des offices sacrés, il se glisse de discordants
solécismes, et nous avons dessein de réformer les dites lectures. Nous avons
chargé de ce travail le diacre Paul, notre client familier. Nous lui avons
enjoint de parcourir avec soin les écrits des pères catholiques, de choisir,
dans ces fertiles prairies, quelques fleurs, et de former, pour ainsi dire, des
plus utiles une seule guirlande. Empressé d’obéir à notre Altesse, il a relu
les traités et les discours des divers pères catholiques, et choisissant les
meilleurs, il nous a offert, en deux volumes, des lectures pures de faute,
convenablement adoptées à chaque fête, et qui suffiront à toute l’année. Nous
avons examiné le texte de ces volumes avec notre sagacité ; nous les avons
décrétés de notre autorité, et nous les transmettons à votre religion pour les
faire lire dans les églises du Christ.
Pendant qu’il faisait ainsi
recueillir et corriger les textes destinés aux lectures religieuses, Alcuin
travaillait lui-même à une révision complète des livres sacrés. Il la termina
vers 801, dans l’abbaye de Saint-Martin de Tours, et l’envoya à
Charlemagne :
J’ai longtemps cherché, lui
écrivit-il, quel présent je pourrais vous offrir qui ne fût pas indigne de
l’éclat de votre puissance impériale, et qui ajoutât quelque chose à votre
trésor si opulent. Je ne voulais pas que, tandis que les autres vous
apportaient toutes sorte de riches dons, mon petit génie s’engourdît dans une
honteuse oisiveté, que le messager de mon humilité partît les mains vides
devant la face de votre béatitude. J’ai enfin trouvé, avec l’inspiration de
l’Esprit Saint, ce qu’il convenait à mon nom de vous offrir, et ce qui pouvait
être agréable à votre sagesse... Rien de plus digne de vous que les livres
divins que j’envoie à votre très illustre autorité, réunis en un seul corps et
corrigés très soigneusement... Si le dévouement de mon cœur avait pu trouver
quelque chose de mieux, je vous l’offrirais avec le même zèle pour
l’accroissement de votre glorieuse fortune.
Ce présent excita, à ce qu’il
parait, l’émulation de Charlemagne lui-même, car on lit dans Thégan,
chroniqueur contemporain, que l’année qui précéda sa mort, il corrigea
soigneusement, avec des Grecs et des Syriens, les quatre évangiles de
Jésus-Christ.
De tels exemples, à l’appui de
tels ordres, ne pouvaient manquer d’être efficaces ; aussi l’ardeur pour
la reproduction des anciens manuscrits devint-elle générale : dès qu’une
révision exacte de quelque ouvrage avait été faite par Alcuin, ou quelqu’un de
ses disciples, on en envoyait des copies dans les principales églises et
abbayes ; et là des copies nouvelles en étaient faites, pour être de
nouveau revues et propagées. L’art de copier devint une source de fortune, de
gloire même : on célébrait les monastères où se faisaient les copies les
plus exactes et les plus belles, et, dans chaque monastère, les moines qui
excellaient à copier. L’abbaye de Fontenelle en particulier, et deux de ses
moines, Ovon et Hardouin, acquirent en ce genre une véritable renommée. A
Reims, à Corbie, on s’appliqua à les égaler : au lieu du caractère
corrompu dont on s’était servi depuis deux siècles, on reprit l’usage du petit
caractère romain. Aussi les bibliothèques monastiques devinrent-elles bientôt
considérables : un très grand nombre de manuscrits datent de cette
époque ; et quoique le zèle s’appliquât surtout à la littérature sacrée,
cependant la littérature profane n’y demeura pas étrangère. Alcuin lui-même, à
en croire certains témoignages, revit et copia les comédies de Térence.
II. En même temps qu’il restituait
les manuscrits, et rendait ainsi en quelque sorte à l’étude de bons matériaux,
il travaillait avec ardeur au rétablissement des écoles partout déchues :
ici encore une ordonnance de Charlemagne nous instruit des mesures prises à ce
sujet, et que sans doute Alcuin lui suggéra :
Charles, avec l’aide de Dieu
etc. à Baugulf, abbé, et à toute la congrégation... salut.
Que votre dévotion agréable à
Dieu sache que, de concert avec nos fidèles, nous avons jugé utile que, dans
les épiscopats et dans les monastères confiés, par la faveur du Christ, à notre
gouvernement, on prît soin non seulement de vivre régulièrement et dans notre
sainte religion, mais encore d’instruire dans la science des lettres, et selon
la capacité de chacun, ceux qui peuvent apprendre avec l’aide de Dieu... Car,
quoiqu’il soit mieux de bien faire que de savoir, il faut savoir avant de
faire... Or, plusieurs monastères nous ayant, dans ces dernières années,
adressé des écrits dans lesquels on nous annonçait que les frères priaient pour
nous dans les saintes cérémonies et leurs pieuses oraisons, nous avons remarqué
que, dans la plupart de ces écrits, les sentiments étaient bons et les paroles
grossièrement incultes, car, ce qu’une pieuse dévotion inspirait bien
au-dedans, une langue malhabile, et qu’on avait négligé d’instruire, ne pouvait
l’exprimer sans faute. Nous avons dès lors commencé à craindre que, de même
qu’il y avait peu d’habileté à écrire, de même l’intelligence des
Saintes-Écritures ne fût beaucoup moindre qu’elle ne devrait être... Nous vous
exhortons donc non seulement à ne pas négliger l’étude des lettres, mais à
travailler, d’un cœur humble et agréable à Dieu, pour être en état de pénétrer
facilement et sûrement les mystères des Saintes Écritures. Or, il est certain
que, comme il y a, dans les Saintes Écritures, des allégories, des figures et
autres choses semblables, celui-là les comprendra plus facilement, et dans leur
vrai sens spirituel, qui sera bien instruit dans la science des lettres. Qu’on
choisisse donc pour cette oeuvre des hommes qui aient la volonté et la
possibilité d’apprendre et l’art d’instruire les autres... Ne manque pas, si tu
veux obtenir notre faveur, d’envoyer un exemplaire de cette lettre à tous les
évêques suffragants et à tous les monastères.
Beaucoup d’autres monuments
attestent que cette circulaire
impériale,
pour parler le langage de notre temps, ne demeura pas une vaine
recommandation : elle eut pour résultat le rétablissement des études dans
les cités épiscopales et dans les grands monastères. De cette époque datent la
plupart des écoles qui acquirent bientôt une grande célébrité, et d’où
sortirent les hommes les plus distingués du siècle suivant ; par
exemple : celles de Ferrières en Gatinois, ; de Fulde dans le diocèse
de Mayence ; de Reichenau dans celui de Constance ; d’Aniane en
Languedoc ; de Fontenelle ou Saint-Vandrille en Normandie ; et les hommes
qui les honorèrent avaient été presque tous au nombre des disciples d’Alcuin,
car indépendamment de ses soins pour rétablir les écoles, il enseigna lui-même,
et avec un grand éclat.
III. Ce ne fut point dans un
monastère ni dans aucun établissement public qu’eut lieu d’abord son enseignement :
de 782 à 796, durée de son séjour à la cour de Charlemagne, Alcuin fut à la
tête d’une école intérieure, dite « École du Palais », qui suivait
Charles partout où il se transportait, et à laquelle assistaient ceux qui se
transportaient partout avec lui. Là, outre beaucoup d’autres, Alcuin eut pour
auditeurs :
|
1°
Charles |
fils
de Charlemagne |
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2°
Pépin |
id. |
|
3°
Louis |
id. |
|
4°
Adalbard |
conseillers
habituels de Charlemagne |
|
5° Angilbert |
|
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6° Flavius Damoetas |
|
|
7°
Éginhard |
|
|
8°
Riculf |
archevêque
de Mayence |
|
9°
Rigbod |
archevêque
de Trèves |
|
10°
Gisla |
soeur
de Charlemagne |
|
11°
Gisla |
fille
de Charlemagne |
|
12°
Richtrude |
religieuse
à Chelles |
|
13°
Gundrade |
soeur
d’Adalbard |
Et avant tous, Charlemagne
lui-même qui prenait à ces leçons le plus vif intérêt.
Il est difficile de dire quel
en était l’objet ; je suis tenté de croire qu’à de tels auditeurs, Alcuin parlait
un peu au hasard et de toutes choses, qu’il y avait dans l’école du Palais plus
de conversations que d’enseignement proprement dit, et que le mouvement
d’esprit, la curiosité sans cesse excitée et satisfaite en était le principal
mérite. A de telles époques, Messieurs, aux jours de sa renaissance, dans la
joie de ses premières conquêtes, l’esprit n’est ni régulier, ni
difficile ; il s’inquiète peu de la beauté et de l’utilité réelle de son
travail ; ce qui lui en plaît surtout, c’est le jeu de la pensée ; il
jouit de lui-même plutôt qu’il n’étudie ; sa propre activité lui importe
plus que les résultats ; qu’on l’occupe, qu’on l’intéresse c’est tout ce
qu’il demande ; il est charmé pourvu qu’il découvre ou produise quelque
chose de nouveau, d’inattendu. Il nous reste de cet enseignement de l’école du
Palais un singulier échantillon : c’est une conversation, intitulée Disputatio,
entre Alcuin et Pépin, second fils de Charlemagne, qui avait probablement alors
quinze ou seize ans : j’en vais mettre textuellement sous vos veux la plus
grande partie : vous jugerez si c’est là de la science, et ce que nous
appelons aujourd’hui des leçons :
Interlocuteurs : PÉPIN, ALCUIN.
PÉPIN. Qu’est-ce que
l’écriture ?
ALCUIN. La gardienne de
l’histoire.
P. Qu’est-ce que la
parole ?
A. L’interprète de l’âme.
P. Qu’est-ce qui donne
naissance à la parole ?
A. La langue.
P. Qu’est-ce que la
langue ?
A. Le fouet de l’air.
P. Qu’est-ce que l’air ?
A. Le conservateur de la vie.
P. Qu’est-ce que la vie ?
A. Une jouissance pour les
heureux, une douleur pour les misérables, l’attente de la mort.
P. Qu’est-ce que la mort ?
A. Un événement inévitable, un
voyage incertain, un sujet de pleurs pour les vivants, la confirmation des
testaments, le larron des hommes.
P. Qu’est-ce que l’homme ?
A. L’esclave de la mort, un
voyageur passager, hôte dans sa demeure
P. Comment l’homme est-il
placé ?
A. Comme une lanterne exposée
au vent.
P. Où est-il placé ?
A. Entre six parois.
P. Lesquelles ?
A. Le dessus, le dessous, le
devant, le derrière, la droite, la gauche
P. Qu’est-ce que le
sommeil ?
A. L’image de la mort.
P. Qu’est-ce que la liberté de
l’homme ?
A. L’innocence.
P. Qu’est-ce que la tête ?
A. Le faîte du corps.
P. Qu’est-ce que le
corps ?
A. La demeure de l’âme.
Ici suivent vingt-six questions
relatives aux diverses parties du corps humain, et que je supprime, parce
qu’elles sont dépourvues de tout intérêt. Pépin reprend :
P. Qu’est-ce que le ciel ?
A. Une sphère mobile, une voûte
immense.
P. Qu’est-ce que la lumière ?
A. Le flambeau de toutes
choses.
P. Qu’est-ce que le jour ?
A. Une provocation au travail.
P. Qu’est-ce que le
soleil ?
A. La splendeur de l’univers,
la beauté du firmament, la grâce de la nature, la gloire du jour, le
distributeur des heures.
Je supprime également ici cinq
questions sur les astres et les éléments.
P. Qu’est-ce que la
terre ?
A. La mère de tout ce qui
croit, la nourrice de tout ce qui existe, le grenier de la vie, le gouffre qui
dévore tout.
P. Qu’est-ce que la mer ?
A. Le chemin des audacieux, la
frontière de la terre… , l’hôtellerie des fleuves, la source des pluies…
Suivent six questions
insignifiantes sur des objets matériels pris dans la nature. Après :
P. Qu’est-ce que l’hiver ?
A. L’exil de l’été.
P. Qu’est-ce que le
printemps ?
A. Le peintre de la terre.
P. Qu’est-ce que l’été ?
A. La puissance qui vêtit la
terre et mûrit les fruits.
P. Qu’est-ce que
l’automne ?
A. Le grenier de l’année.
P. Qu’est-ce que l’année ?
A. Le quadrige du monde.
J’omets cinq questions
astronomiques.
P. Maître, je crains d’aller
sur mer.
A. Qu’est-ce qui te conduit sur
mer ?
P. La curiosité.
A. Si tu as peur, je te suivrai
partout où tu iras.
P. Si je savais ce que c’est
qu’un vaisseau, je t’en préparerais un, afin que tu vinsses avec moi.
A. Un vaisseau est une maison
errante, une auberge partout, un voyageur qui ne laisse pas de traces.
P. Qu’est-ce que l’herbe ?
A. Le vêtement de la terre.
P. Qu’est-ce que les
légumes ?
A. Les amis des médecins, la
gloire des cuisiniers.
P. Qu’est-ce qui rend douces les
choses amères ?
A. La faim.
P. De quoi les hommes ne se
lassent-ils point ?
A. Du gain.
P. Quel est le sommeil de ceux
qui sont éveillés ?
A. L’espérance.
P. Qu’est-ce que
l’espérance ?
A. Le rafraîchissement du
travail, un événement douteux.
P. Qu’est-ce que
l’amitié ?
A. La similitude des âmes.
P. Qu’est-ce que la foi ?
A. La certitude de choses
ignorées et merveilleuses.
P. Qu’est-ce qui est
merveilleux ?
A. J’ai vu dernièrement un
homme debout, un mort marchant, et qui n’a jamais été.
P. Comment cela a-t-il pu
être ? explique-le moi ?
A. C’était une image dans
l’eau.
P. Pourquoi n’ai-je pas compris
cela moi-même, ayant vu tant de fois une chose semblable ?
A. Comme tu es un jeune homme
de bon caractère et doué d’esprit naturel, je te proposerai plusieurs autres
choses extraordinaires ; essaie si tu peux de les découvrir toi-même.
P. Je le ferai ; mais si
je me trompe, redresse-moi.
A. Je le ferai comme tu le
désires. Quelqu’un qui m’est inconnu a conversé avec moi sans langue et sans
voix ; il n’était pas auparavant, et ne sera point après, et je ne l’ai ni
entendu, ni connu.
P. Un rêve peut-être t’agitait,
maître ?
A. Précisément, mon fils :
écoute encore ceci : j’ai vu les morts engendrer le vivant, et les morts
ont été condamnés par le souffle du vivant.
P. Le feu est né du frottement
des branches, et il a consumé les branches.
A. Il est vrai.
Suivent quatorze énigmes du même
genre, et la conversation se termine en ces termes :
A. Qu’est-ce qui est et n’est
pas en même temps ?
P. Le néant.
A. Comment peut-il être et ne
pas être ?
P. Il est de nom, et n’est pas
de fait.
A. Qu’est-ce qu’un messager
muet ?
P. Celui que je tiens à la
main.
A. Que tiens-tu à la
main ?
P. Ma lettre.
A. Lis donc heureusement, mon
fils.
A coup sûr, Messieurs, comme
enseignement, de telles conversations sont étrangement puériles : comme
symptôme et principe de mouvement intellectuel, elles méritent toute notre
attention ; elles attestent cette curiosité avide avec laquelle l’esprit,
jeune et ignorant, se porte sur toutes choses, et ce plaisir si vif qu’il prend
à toute combinaison inattendue, à toute idée un peu ingénieuse ;
disposition qui se manifeste dans la vie des individus comme dans celle des
peuples, et qui enfante tantôt les rêves les plus bizarres, tantôt les plus
vaines subtilités. Elle dominait sans nul doute dans le palais de
Charlemagne : elle amena la formation de cette espèce d’académie dans
laquelle tous les hommes d’esprit du temps portaient des surnoms puisés dans la
littérature sacrée ou profane, Charlemagne – David, Alcuin – Flaccus,
Angilbert – Homère, Friedgies – Nathanaël, Amalaire
– Symphosius, Gisla – Lucie, Gundrade – Eulalie, etc. et la
singulière conversation que je viens de vous lire n’est probablement qu’un échantillon
de ce qui se passait fort souvent, à leur grande joie, entre ces beaux esprits
demi-barbares, semi-lettrés.
Si l’influence d’Alcuin s’était
bornée à leur procurer ce genre de plaisirs, elle aurait été de peu de
valeur : mais il avait surtout affaire à Charlemagne, et l’activité
intellectuelle de celui-ci était plus sérieuse et plus féconde. Pour vous
donner une idée des relations de ces deux hommes, et du prodigieux mouvement
d’esprit auquel Alcuin était chargé de suffire, je ne sais rien de mieux que de
mettre sous vos yeux le monument le plus authentique qui en reste, c’est-à-dire
leur correspondance. Nous avons en tout deux cent trente-deux lettres
d’Alcuin : de ce nombre, trente sont adressées à Charlemagne : je
vais les passer en revue, tantôt en en traduisant quelques phrases, tantôt en
en indiquant seulement l’objet :
Tableau des lettres d’Alcuin à
Charlemagne.
|
N° de la lettre |
DATE |
OBJET |
|
14 |
en
793 |
Sur la transfiguration de J. C. |
|
28 |
796 |
Il le félicite de ses victoires sur les Huns (Avares)
et lui donne des conseils sur la manière dont il faut procéder à leur
conversion : 1°
envoyer des missionnaires doux ; 2° ne pas exiger la dîme : « Il vaut mieux perdre la dîme
que la foi : nous autres nés, nourris, instruits dans la
foi catholique, nous consentons à peine à donner la dîme de notre bien :
combien la foi naissante, le coeur faible et l’esprit avare de ces peuples y consentiront encore moins ! » 3° Observer un certain ordre dans l’enseignement
religieux. « Cet
ordre doit être, je crois, celui que le bienheureux Augustin a établi dans le
livre auquel il a donné pour titre : De l’instruction des impies. Il
faut d’abord instruire l’homme de l’immortalité de l’âme, de la vie future,
de la rétribution des bons et des méchants, et de l’éternité de leur
destinée. Il faut lui enseigner ensuite pour quels crimes et quels péchés il
aura à souffrir, auprès du diable, des peines éternelles, et pour quelles
bonnes actions il jouira, avec le Christ, d’une gloire éternelle. Enfin il
faut lui inculquer avec soin la foi dans la Sainte-Trinité et lui expliquer
la venue en ce monde du fils de Dieu, N. S. J.-C., pour le salut du genre
humain. » |
|
32 |
796 |
Il
lui recommande l’indulgence envers les prisonniers huns et la clémence envers
ses ennemis. |
|
38 |
796 |
Il lui rend compte de ce qu’il fait
pour la prospérité de l’école de l’abbaye de Tours :« Moi, votre
Flaccus, selon votre exhortation et votre sage volonté, je m’applique à
servir aux uns, sous le toit de Saint-Martin, le miel des saintes
écritures ; j’essaie d’enivrer les autres du vieux vin des anciennes
études ; je nourris ceux-ci des fruits de la science grammaticale ;
je tente de faire briller aux yeux de ceux-là l’ordre des astres... mais il
me manque en partie les plus excellents livres de l’érudition scholastique,
que je m’étais procurés dans ma patrie, soit par les soins dévoués de mon
maître, soit par mes propres sueurs. Je demande donc à V. E. qu’il plaise à
votre sagesse de permettre que j’envoie quelques-uns de nos serviteurs, afin
qu’ils rapportent en France les fleurs de la Bretagne... Au matin de ma vie,
j’ai semé, dans la Bretagne, les germes de la science ; maintenant, sur
le soir, et bien que mon sang soit refroidi, je ne cesse pas de les semer en
France ; et j’espère qu’avec la grâce de Dieu, ils prospèreront dans
l’un et l’autre pays. » |
|
61 |
797 |
Il
lui donne une explication détaillée du cycle lunaire. |
|
64 |
798 |
Il
lui recommande plusieurs personnes. |
|
65 |
798 |
Il
lui explique l’origine des noms de la septuagésime et de la sexagésime. (La
66e est une réponse de Charlemagne qui lui fait des objections). |
|
67 |
798 |
Il
revient sur le même sujet et se défend du reproche d’opiniâtreté : « Quant
à ce que vous m’avertissez à la fin de votre lettre, amicalement et pour mon
bien, que, s’il y a quelque chose à réformer dans mon opinion, je dois le
réformer humblement, je n’ai jamais été, avec la grâce de Dieu, obstiné dans
mon erreur, ni confiant dans mon sentiment ;. je puis me rendre sans
peine à un meilleur avis, car il a été dit, je le sais, qu’il faut se servir
plus souvent de ses oreilles que de sa langue. Je supplie donc votre sagesse
de penser que je lui écris non comme à un disciple, mais comme à un juge, et
que je lui adresse mes humbles idées, non comme à quelqu’un qui ignore, mais
comme à quelqu’un qui doit corriger. » |
|
68 |
797 |
Sur
le cours du soleil et les phases de l’année ; sur l’hérésie de Félix,
évêque d’Urgel. |
|
69 |
798 |
Sur
l’astronomie et la chronologie ; il répond à plusieurs questions que lui
avait adressées une femme, probablement Gisla, la sœur de Charlemagne. |
|
70 |
798 |
Sur
l’astronomie ; il répond à plusieurs questions de Charlemagne sur le
cours du soleil, les constellations, etc. |
|
71 |
798 |
Sur
le même sujet. |
|
80 |
799 |
Sur
l’état des affaires ; il l’engage à un peu de douceur envers les Saxons. |
|
81 |
799 |
Il
s’excuse d’accompagner Charlemagne à Rome ; il allègue sa mauvaise
santé. |
|
84 |
800 |
Lettre
de compliments ; il lui envoie quelques calculs astronomiques. |
|
85 |
800 |
Il
le remercie de s’être fait lire le traité qu’il avait écrit contre l’évêque
Félix ; il lui envoie des essais d’orthographe et d’arithmétique. |
|
90 |
800 |
Il
le console de la mort de sa femme Liutgarde, et lui envoie une petite
épitaphe. |
|
91 |
800 |
Sur
le même sujet. |
|
93 |
800 |
Il
le félicite sur ses victoires ; l’exhorte à la clémence ; lui parle
de la santé du pape Léon : s’excuse de ne lui avoir pas écrit, et refuse
d’aller à Rome. |
|
104 |
801 |
Il
se réjouit du retour de Charlemagne (d’Italie). |
|
103 |
801 |
Il
dit qu’ayant cherché longtemps quel présent il va faire à Charlemagne digne
de la puissance et de l’affection qu’il lui porte, il lui envoie un
exemplaire des saintes écritures corrigé par lui. |
|
104 |
801 |
Il
s’excuse sur sa vieillesse pour ne pas aller à la cour. |
|
105 |
801 |
Il
s’afflige de la mort de Mainfrol, demande des constructions pour l’église de
Saint-Pierre de Bénévent, et prie Charlemagne de bien prendre garde aux
dangers de l’expédition de Bénévent. « Quoique
mon affection puisse paraître insensée, du moins on ne pourra la taxer
d’infidélité, ni dans les petites choses, ni dans les grandes ; et la
confiance que j’ai en votre humilité éprouvée, m’a donné la hardiesse
d’écrire ceci. « Peut-être
quelqu’un dira-t-il : pourquoi se mêle-t-il de ce qui lui est
étranger ? Celui-là ignore que rien de ce qui touche votre prospérité ne
m’est étranger, car je déclare qu’elle m’est plus chère que la santé de mon
corps ou la durée de ma vie. Tu es le bonheur du royaume, le salut du peuple,
l’honneur des églises, le protecteur de tous les fidèles du Christ ;
c’est sous l’ombre de ta puissance et l’abri de ta piété que la grâce divine
nous a accordé de pratiquer la vie religieuse et de servir J.-C. dans une tranquille
paix : Il est donc juste et nécessaire que, d’un esprit attentif et d’un
cœur dévoué, nous soyons occupés de ta fortune et de ta santé, et que nous
invoquions Dieu à ce sujet, très excellent et digne de tout honneur seigneur
roi David. » |
|
106 |
801 |
Il
le remercie de ses bontés, et le supplie, à cause de ses infirmités, de le
laisser à Saint-Martin. |
|
195 |
802 ou 803 |
Il
s’excuse, ainsi que les frères de Saint-Martin au sujet de l’asile qu’ils
avaient donné à un clerc de l’église d’Orléans, d’où s’était ensuivi un grand
tumulte dans l’église de Saint-Martin et beaucoup de mécontentement de la
part de Charlemagne et de Théodulf |
|
123 |
an.inc. |
Il
répond à des questions de Charlemagne sur la différence qu’il y a entre éternel
et sempiternel, perpétuel et immortel, siècle, âge et temps. |
|
124 |
an.inc. |
Il
répond à des questions posées par Charlemagne sur des passages de l’évangile. |
|
125 |
an.inc. |
Il
répond à Charlemagne qui demande pourquoi on ne trouve dans aucun évangile
l’hymne que J.-C. a chantée après la cène. |
|
126 |
an.inc. |
Il
répond à Charlemagne qui demande, au nom d’un savant grec, à qui a été remis
le prix de la rédemption de l’homme. |
|
127 |
an.inc. |
Il envoie à Charlemagne des
conseils, sous le titre de capitulaires, sur les testaments, les successions
et plusieurs autres sujets. |
Certes, messieurs, ce n’était
pas pour Alcuin chose facile que de suffire à de telles relations, de répondre
à toutes les questions, d’assouvir toutes les exigences intellectuelles de ce
maître infatigable qui pensait à tout, s’occupait de tout, d’histoire, de
morale, de théologie, d’astronomie, de chronologie, de grammaire, et voulait
probablement, là comme ailleurs, que m volonté fût toujours et promptement
accomplie. Il y a sans doute un charme puissant dans la société d’un grand
homme ; mais quand le grand homme est un souverain, c’est bientôt un
pesant fardeau que d’avoir à le satisfaire à tout moment, sur toutes choses.
Aucun texte formel ne nous le révèle ; mais Charlemagne portait sans nul
doute, dans ses relations avec Alcuin, cet égoïsme impitoyable d’un génie
supérieur et despotique qui ne considère les hommes, même ceux qu’il aime le
mieux et dont il fait le plus de cas, que comme des instruments, et marche à
son but sans s’inquiéter de ce qu’il en coûte à ceux qu’il emploie à
l’atteindre. Une lassitude profonde s’empara d’Alcuin : il sollicita avec
instance la permission de se retirer de la cour et d’aller vivre clans la
retraite. En 796, il écrit à un archevêque dont le nom est inconnu :
Que votre paternité le sache,
moi, votre fils, je désire ardemment déposer le fardeau des affaires du siècle,
et ne plus servir que Dieu seul. Tout homme a besoin de se préparer avec
vigilance à la rencontre de Dieu, à plus forte raison les vieillards brisés par
les années et les infirmités.
Et à son ami Angilbert :
A ton départ, j’ai tenté plusieurs
fois de me réfugier dans le port du repos ; mais le roi de toutes choses,
le mettre des âmes, ne m’a pas encore accordé ce que depuis longtemps il m’a
fait vouloir.
Charlemagne consentit enfin à
le laisser partir, et vers 796, à ce qu’il paraît, il lui donna pour retraite
l’abbaye de Saint-Martin de Tours, l’une des plus riches du royaume.
Alcuin se hâta d’en aller
prendre possession : la retraite était magnifique ; il avait, dans
les domaines des abbayes qu’il possédait, plus de 20 000 colons ou serfs ;
et la correspondance qu’il continuait d’entretenir avec Charlemagne animait sa
vie sans l’accabler. Il ne resta point oisif dans sa nouvelle situation ;
il remit la règle et l’ordre dans le monastère, enrichit la bibliothèque de
manuscrits copiés à York par de jeunes clercs qu’il y avait envoyés dans ce
dessein, et donna à l’école, par son propre enseignement, un éclat qu’elle
n’avait jamais connu. Ce fut à cette époque que plusieurs des hommes les plus
distingués du siècle suivant, entre autres Raban Maur qui devint archevêque de
Mayence, et Amalaire, savant prêtre de Metz, se formèrent à ses leçons.
Charlemagne tenta plusieurs
fois de rappeler Alcuin auprès de lui : il aurait voulu entre autres s’en
faire accompagner à Rome lorsqu’il y alla, en 800, relever l’empire
d’Occident :
« C’est une honte, lui
écrivait-il, de préférer les toits enfumés des gens de Tours aux palais dorés
des Romains. »
Mais Alcuin tint bon :
« Je ne crois pas, lui répondit-il,
que mon corps frêle et brisé par des douleurs quotidiennes, puisse supporter ce
voyage. Je l’aurais bien désiré si je l’avais pu... Comment me contraindre à
combattre de nouveau et à suer sous le poids des armes, moi que mes infirmités
laissent à peine en état de les soulever de terre ?... Je vous supplie de
me laisser achever ma carrière auprès de St. Martin : toute l’énergie,
toute la dignité de mon corps s’est évanouie, j’en conviens, et s’évanouit de
jour en jour ; et je ne la retrouverai pas en ce monde. J’avais désiré et
espéré, dans ces derniers temps, voir encore une fois la face de votre
Béatitude : mais le déplorable progrès de mes infirmités me prouve qu’il y
faut renoncer. J’en conjure donc votre inépuisable bonté : que cet esprit
si saint, cette volonté si bienveillante, qui vont en vous, ne s’irritent point
contre ma faiblesse ; permettez, avec une pieuse compassion, qu’un homme
fatigué se repose, qu’il prie pour vous dans ses oraisons, et qu’il se prépare,
dans la confession et les larmes, à paraître devant le juge éternel. »
Charlemagne, à ce qu’il paraît,
n’insista pas davantage ; et Alcuin, peut-être pour se mettre à l’abri de
nouvelles instances, résolut de renoncer complètement à toute activité, même à
celle à laquelle il se livrait encore dans sa retraite. En 801, il se démit de
ses abbayes, obtint qu’elles fussent partagées entre ses principaux disciples,
et déchargé de toute affaire, ne s’occupa, plus, jusqu’au jour de sa mort, (19
mai 804) que de sa santé et de son salut.
Je me suis laissé aller à vous
entretenir longtemps de ses rapports avec Charlemagne, et des situations
diverses de sa vie : c’est là surtout que se réfléchit l’image de son
temps, et que se révèle le mouvement social au milieu duquel il vivait. L’heure
est déjà avancée ; il faut pourtant que je vous parle encore de ses
ouvrages ; quelques mots et quelques citations suffiront, j’espère, pour
vous en donner au moins une idée.
On peut les diviser en quatre
classes : 1° oeuvres théologiques ; 2° oeuvres philosophiques et
littéraires ; 3° oeuvres historiques ; 4° oeuvres poétiques.
Ie Les oeuvres
théologiques sont de trois sortes : 1e des commentaires sur
diverses parties de l’Écriture Sainte ; commentaires qui ont surtout pour
objet de découvrir l’intention allégorique, et de déterminer le sens moral des
livres sacrés. 2e Des traités dogmatiques, la plupart dirigés contre
l’hérésie des Adoptiens sur la nature de Jésus-Christ ; hérésie qui joua
dans ce temps un assez grand rôle, que condamnèrent deux conciles tenus par
ordre de Charlemagne, et dont Alcuin fut le principal adversaire. 3e
Des ouvrages de liturgie, sur la célébration des offices ecclésiastiques.
IIe Les ouvrages
philosophiques et littéraires sont au nombre de six : 1e Une
espèce de traité de morale pratique, intitulé de Virtutibus et vitiis et
adressé au comte Wido ou Guy, par une épître dédicatoire et une péroraison
courtes en ces termes :
« Je me rappelle ta
demande et ma promesse : tu m’as prié instamment de t’écrire en style
concis quelques exhortations, afin qu’au milieu des occupations que te donnent
les affaires militaires, tu aies constamment sous les yeux un manuel de maximes
et de conseils paternels, où tu puisses t’examiner toi-même, et t’exciter à la
recherche de la béatitude éternelle. Je me rends très-volontiers à un si juste
désir, et sois assuré que, bien que ces conseils te paraissent écrits sans
éloquence, ils sont dictés par la sainte charité. J’ai divisé ce discours en
chapitres séparés, afin que mes avis puissent se graver plus facilement dans la
mémoire de ta piété : car je te sais occupé de beaucoup de choses du
siècle. Que le saint désir de ton salut te fasse, je t’en conjure, recourir
souvent à cette lecture, comme à un utile délassement, de façon que ton âme,
fatiguée des soins extérieurs, rentre en elle-même, y trouve de la jouissance
et comprenne bien à quoi elle doit surtout s’appliquer.
Et ne te laisse pas épouvanter
par l’habit de laïque que tu portes, ou la vie séculière que tu mènes, comme
si, sous cet habit, tu ne pouvais franchir les portes de la vie céleste. Car de
même que la béatitude du royaume de Dieu est prêchée à tous sans distinction,
de même l’entrée de ce royaume est ouverte également, et selon le rang des
mérites, à tout sexe, tout âge, et toute personne. Là, on ne distingue pas qui
sur la terre a été laïque ou clerc, riche ou pauvre, jeune ou vieux, maître ou
esclave, mais la gloire éternelle couronne chacun selon ses œuvres ».
Suivent trente-cinq chapitres
sur les diverses vertus et vices, la sagesse, la foi, la charité, l’indulgence,
l’envie, l’orgueil, etc. On n’y rencontre rien de bien original ni de bien
profond ; mais l’utilité pratique y est cherchée avec beaucoup de bon
sens, et la nature humaine observée et décrite quelquefois avec une finesse fort
spirituelle. En voici deux chapitres qui le prouvent :
« De
la tristesse.
Il y a deux sortes de
tristesse, l’une salutaire, l’autre funeste. La tristesse est salutaire quand
l’âme du pécheur s’afflige de ses péchés, et s’en afflige de telle sorte
qu’elle aspire à la confession et à la pénitence, et désire se convertir à
Dieu. Autre est la tristesse du siècle, qui opére la mort de l’âme, devenue
incapable de rien accomplir de bon ; celle-ci trouble l’homme, et souvent
le désole à ce point qu’il perd l’espérance des biens éternels : de cette
tristesse naissent la malice, la rancune, la pusillanimité, l’amertume et le
désespoir, souvent même le dégoût de cette vie. Elle est vaincue par la joie
spirituelle, l’espérance des biens à venir, la consolation que donnent les
Écritures, et par de fraternels entretiens animés d’un enjouement spirituel.
De
la vaine gloire.
Cette peste, la vaine gloire,
est une passion à mille formes qui se glisse de tous côtés dans le coeur de
l’homme occupé de combattre contre les vices, et même de l’homme qui les a
vaincus. Dans le maintien en effet et la beauté du corps, dans la démarche, la
parole, l’action, les jeûnes, la prière, la solitude, la lecture, la science,
le silence, l’obéissance, l’humilité, la longanimité de la patience, elle
cherche un moyen d’atteindre le soldat du Christ ; elle ressemble à un
dangereux écueil caché sous les vagues enflées, et qui prépare, tandis qu’on ne
s’en défie pas, un terrible naufrage à ceux qui voguent le plus heureusement.
Celui-ci ne peut ressentir d’orgueil pour de beaux et éclatants habits ;
le démon de la fausse gloire s’efforce de lui en inspirer pour la laideur et la
grossièreté de vêtements communs ; celui-là a résisté aux tentations des
honneurs, il le perdra par celles de l’humilité ; tel ne s’est point
laissé enfler par les avantages de la science et de l’éloquence ; il le
subjuguera par la gravité du silence. L’un jeûne publiquement, et la vaine
gloire le possède ; pour lui échapper, il jeûne en secret ; elle
glisse son venin dans le gonflement de cœur de l’homme intérieur ; de peur
de succomber, celui-ci évite de prier longuement devant ses frères, mais ce
qu’il fait en secret n’est pas à l’abri des aiguillons de la vanité ; elle
enorgueillit l’un de ce qu’il est très patient dans ses œuvres et ses travaux,
l’autre de ce qu’il est très prompt à obéir, celui-ci de ce qu’il surpasse tous
les autres en humilité, celui-là de son zèle pour la science, tel autre de son
application à la lecture, tel autre encore de la longueur de ses veilles. Mal terrible
qui s’efforce de souiller l’homme, non seulement dans les oeuvres du siècle,
mais jusque dans ses vertus. »
Il y a là une assez habile
observation de la nature humaine, et assez d’art à en exprimer les résultats.
Le second ouvrage de cette
classe a pour titre de ratione animae, de la nature de l’âme, et est
adressé à l’une des femmes qui avaient assisté aux leçons d’Alcuin dans l’école
du Palais, à Gundrade, soeur d’Adalhard et surnommée Eulalie. C’est un essai
plus purement philosophique que le précédent et dans lequel revient, sous
toutes les formes, l’idée de l’unité de l’âme, exprimée avec finesse et
énergie :
«L’âme, dit-il, porte divers
noms selon la nature de ses opérations ; en tant qu’elle vit et fait
vivre, elle est l’âme (anima) ; en tant qu’elle contemple, elle est
l’esprit (spiritus) ; en tant qu’elle sent, le sentiment (sensus) ;
en tant qu’elle réfléchit, elle est la pensée (animus) ; en tant
qu’elle comprend, l’intelligence (mens) ; en tant qu’elle discerne,
la raison (ratio) ; en tant qu’elle consent, la volonté (voluntas) ;
en tant qu’elle se souvient, la mémoire (memoria). Mais ces choses ne
sont point divisées quant à la substance comme dans les noms, car toutes ces
choses c’est l’âme, et une seule âme. »
Et ailleurs :
« L’âme a dans sa nature
une image, pour ainsi dire, de la Sainte-Trinité, car elle a l’intelligence, la
volonté et la mémoire. L’âme, qu’on appelle aussi pensée, la vie, la substance
qui renferme ces trois facultés en elle-même, est une ; ces trois Unités
ne constituent pas trois vies, mais une vie, ni trois pensées, mais une pensée,
ni trois substances, mais une substance. Quand on donne à l’âme les noms de
pensée, ou de vie, ou de substance, on ne la considère qu’en elle-même ;
mais quand on l’appelle mémoire, ou intelligence, ou volonté, on la considère
par rapport à quelque chose. Ces trois facultés ne font qu’un en tant que la
vie, la pensée, la substance est une... Elles font trois en tant qu’on les
considère dans leurs rapports extérieurs ; car la mémoire est la mémoire
de quelque chose ; l’intelligence est l’intelligence de quelque
chose ; la volonté est la volonté de quelque chose, et elles se
distinguent en cela. Et cependant il y a dans ces trois facultés une certaine
unité. Je pense que je pense, que je veux et que je me souviens ; je veux
penser, et me souvenir, et vouloir ; je me souviens que j’ai pensé, et
voulu, et que je me suis souvenu. Et ainsi les trois facultés se réunissent
dans une seule. »
Du reste, il n’y a dans ce
traité que des idées éparses et aucun caractère systématique.
Après ces deux petits essais
moraux, viennent quatre traités : 1e de la grammaire, 2e
de l’orthographe, 3e de la rhétorique, 4e de la
dialectique, que je me bornerai à indiquer, parce qu’il faudrait, pour en faire
connaître le contenu et le mérite, entrer dans de trop longs détails. Les deux
derniers sont en forme de dialogue entre Alcuin et Charlemagne, et ont
évidemment pour objet d’instruire Charlemagne des procédés des anciens
sophistes et rhéteurs, surtout en ce qui concerne la dialectique et l’éloquence
judiciaire.
IIIe Les oeuvres
historiques d’Alcuin sont de peu d’importance : elles se bornent à quatre
vies de saints, saint Waast, saint Martin, saint Riquier et saint Willibrod. La
dernière contient cependant des détails assez curieux pour l’histoire des
moeurs. Alcuin avait écrit, dit-on, une histoire de Charlemagne, en particulier
de ses guerres contre les Saxons ; mais cet ouvrage est perdu, s’il est
vrai qu’il ait jamais existé.
IVe Ses œuvres
poétiques, quoique nombreuses, sont aussi de peu de valeur : il y a deux
cent quatre-vingts pièces de vers, sur toutes sortes de sujets, la plupart sur
des circonstances du moment. La principale est le poème sur les évêques et les
saints de l’Église d’York ; il mérite d’être lu, comme renseignement sur
l’état intellectuel du temps.
Je regrette, Messieurs, de ne
pouvoir entrer plus avant dans l’examen de ces monuments d’un esprit si actif
et si distingué. Quelques personnes penseront peut-être que je m’y suis arrêté
bien longtemps ; pour moi, je trouve que j’y ai jeté à peine un coup
d’oeil ; et, si nous en faisions une étude approfondie, nous y
trouverions, n’en doutez pas, plaisir et profit : mais il faut se borner.
En résumé, voici quels me paraissent être le caractère général, la physionomie
intellectuelle d’Alcuin et de ses travaux. Il est théologien de
profession ; l’atmosphère où il vit, où vit le public auquel il s’adresse,
est essentiellement théologique ; et pourtant l’esprit théologique ne
règne point seul en lui ; c’est aussi vers la philosophie, vers la
littérature ancienne que tendent ses travaux et ses pensées ; c’est là ce
qu’il se plaît aussi à étudier, à enseigner ce qu’il voudrait faire revivre.
Saint Jérôme et saint Augustin lui sont très familiers ; mais Pythagore,
Aristote, Aristippe, Diogène, Platon, Homère, Virgile, Sénèque, Pline,
reviennent aussi dans sa mémoire. La plupart de ses écrits sont
théologiques ; mais les mathématiques, l’astronomie, la dialectique, la
rhétorique le préoccupent habituellement. C’est un moine, un diacre, la lumière
de l’Église contemporaine ; mais c’est en même temps un érudit, un lettré
classique. En lui commence enfin l’alliance de ces deux éléments dont l’esprit
moderne a si longtemps porté l’incohérente empreinte, l’antiquité et l’Église,
l’admiration, le goût, dirai-je le regret de la littérature païenne, et la
sincérité de la foi chrétienne, l’ardeur à sonder ses mystères et défendre son
pouvoir.
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Éginhard |
Capitulaires
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de |
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Charlemagne |
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Nithard, I, 2 |
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Nithard, III, 5 |
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Annales d’Éginhard |
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Charlemagne (768-814) |
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Louis le Débonnaire (814-829) |
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Alcuin |
Notice de Guizot |