Einhardi
Annales regni Francorum
|
ANNALES
d’Éginhard |
Notice
de Guizot |
|
Charlemagne
(768-814) |
|
|
Louis
le Débonnaire (814-829) |
|
François Guizot, né à Nîmes en 1787, mort dans le Calvados en 1874,
élu en 1836 à l’Académie française. Guizot mène une double carrière d’homme politique
et d’historien. Il prend une part active à la révolution de 1830 et devient
ministre de l’Intérieur (1830) puis ministre de l’Instruction publique de
1832 à 1837. On lui doit la loi Guizot (1833) sur l’enseignement primaire qui
accorde la liberté de l’enseignement et fait obligation à chaque commune
d’ouvrir une école. Chef effectif du gouvernement à partir de 1840 et
jusqu’en 1848, il s’appuie sur la grande bourgeoisie d’affaires mais sa
politique conservatrice provoquera la révolution de 1848. |
|
|
On a gardé de lui
un slogan resté célèbre : « Enrichissez-vous ! ».
Précisons que la formule a été tronquée par l’opposition et que la phrase
complète qu’il a prononcée était « Enrichissez-vous par le travail et
par l’épargne ». |
|
Collection
des
MÉMOIRES
relatifs à
l’Histoire de France,
depuis la
formation de la monarchie française jusqu’au 13e siècle,
avec une
introduction, des suppléments, des notices et des notes
par M.
GUIZOT
professeur
d’Histoire moderne à l’Académie de Paris
à Paris
chez J.-L.-J.
Brière, libraire,
rue
Saint-André-des-Arts, n° 68.
1824
NOTICE SUR ÉGINHARD
Des écrivains du neuvième siècle, Éginhard est presque le seul dont
le nom soit demeuré populaire. Malgré son importance comme ministre et
historien de Charlemagne, c’est moins à des titres si graves qu’à une aventure
romanesque et probablement fausse qu’il doit sa célébrité. Personne n’ignore
ses amours et son mariage avec Emma ou Imma, fille, dit-on, de l’empereur. Des
romans, des poèmes, des pièces de théâtre, ont reproduit sous mille formes
cette agréable histoire. Voici en quels termes la raconte, sans lui assigner
une date précise, la chronique du monastère de Lauresheim, le seul monument
ancien qui en fasse mention.
Lauresheim ou Lorch, dans le diocèse de Worms, à quatre lieues de
Heidelberg. Cette chronique s’étend de l’an 763 ou 764, époque de la fondation
du monastère, à l’an 1179- Elle fut publiée en 1600 par Marquard Freher, dans
le troisième volume de ses Scriptores rerum Germanicarum. Duchesne et dom
Bouquet en ont donné des extraits, entre autres l’histoire d’Éginhard. Vers le
milieu du dix-huitième siècle, on en entreprit en Allemagne deux nouvelles
éditions, plus complètes que celle de Freher, et accompagnées de toutes les
chartes et diplômes du monastère. La première, confiée aux soins de D. Magnus
Klein, religieux de l’abbaye de Gottwich, n’a point été terminée ; le
premier volume seul a paru. La seconde, dirigée par M. Lamey, secrétaire
perpétuel de l’académie de Manheim est complète, et forme trois volumes in-4°,
sous le titre de Codex principis olim
Laureshamiensis abbatiae diplomaticus,
1768. L’auteur de ce Codex écrivait à
la fin du douzième siècle ; mais il ne fit, à coup sûr, que rassembler et
mettre en ordre des chroniques et des traditions antérieurement rédigées dans
ce monastère, quoiqu’on ignore à quelle époque les moines ont commencé à les
recueillir. Je n’ai pu parvenir à me procurer cette dernière édition.
« Éginhard, archi-chapelain et secrétaire de l’empereur
Charles, s’acquittant très honorablement de son office à la cour du roi, était
bien venu de tous, et surtout aimé de très vive ardeur par la fille de
l’empereur lui-même, nommée Imma, et promise au roi des Grecs. Un peu de temps
s’était écoulé, et chaque jour croissait entre eux l’amour. La crainte les
retenait, et de peur de la colère royale, ils n’osaient courir le grave péril
de se voir. Mais l’infatigable amour triomphe de tout. Enfin cet excellent
homme, brillant d’un feu sans remède, et n’osant s’adresser par un messager aux
oreilles de la jeune fille, prit tout d’un coup confiance en lui-même, et,
secrètement, au milieu de la nuit, se rendit là où elle habitait. Ayant frappé
tout doucement, et comme pour parler à la jeune fille par ordre du roi, il
obtint la permission d’entrer ; et alors, seul avec elle, et l’ayant
charmée par de secrets entretiens, il donna et reçut de tendres embrassements,
et son amour jouit du bien tant désiré. Mais lorsque, à l’approche de la
lumière du jour, il voulut retourner, à travers les dernières ombres de la
nuit, là d’où il était venu, il s’aperçut que soudainement il était tombé
beaucoup de neige, et n’osa sortir de peur que la trace des pieds d’un homme ne
trahît son secret. Tous deux pleins d’angoisse de ce qu’ils avaient fait, et
saisis de crainte, ils demeuraient en dedans. Enfin comme, dans leur trouble,
ils délibéraient sur ce qu’il y avait à faire, la charmante jeune fille, que
l’amour rendait audacieuse, donna un conseil, et dit que, s’inclinant, elle le
recevrait sur son dos, qu’elle le porterait avant le jour tout près de sa
demeure, et que, l’ayant déposé là, elle reviendrait en suivant bien
soigneusement les mêmes pas.
« Or l’empereur, par la volonté divine, à ce qu’on croit,
avait passé cette nuit sans sommeil, et se levant avant le jour, il regardait
du haut de son palais. Il vit sa fille marchant lentement et d’un pas
chancelant sous le fardeau qu’elle portait, et lorsqu’elle l’eut déposé au lieu
convenu, reprenant bien vite la trace de ses pas. Après les avoir longtemps
regardés, l’empereur, saisi à la fois d’admiration et de chagrin, mais pensant
que cela n’arrivait pas ainsi sans une disposition d’en haut, se contint et
garda le silence sur ce qu’il avait vu.
« Cependant Éginhard, tourmenté de ce qu’il avait fait, et
bien sûr que, de façon ou d’autre, la chose ne demeurerait pas longtemps
ignorée du roi son seigneur, prit enfin une résolution dans son angoisse, alla
trouver l’empereur, et lui demanda à genoux une mission, disant que ses
services, déjà grands et nombreux, n’avaient pas reçu de convenable récompense.
A ces paroles, le roi, ne laissant rien connaître de ce qu’il savait, se tut
quelque temps, et puis assurant Éginhard qu’il répondrait bientôt à sa demande,
il lui assigna un jour. Aussitôt il convoqua ses conseillers, les principaux de
son royaume et ses autres familiers, leur ordonnant de se rendre près de lui.
Cette magnifique assemblée de divers seigneurs ainsi réunie, il commença disant
que la majesté impériale avait été insolemment outragée par le coupable amour
de sa fille avec son secrétaire, et qu’il en était grandement troublé. Les
assistants demeurant frappés de stupeur, et quelques-uns paraissant douter
encore, tant la chose était hardie et inouïe, le roi la leur fit connaître avec
évidence en leur racontant avec détail ce qu’il avait vu de ses yeux, et il
leur demanda leur avis à ce sujet. Ils portèrent contre le présomptueux auteur
du fait des sentences fort diverses, les uns voulant qu’il fût puni d’un
châtiment jusque là sans exemple, les autres qu’il fût exilé, d’autres enfin
qu’il subît telle ou telle peine, chacun parlant selon le sentiment qui
l’animait. Quelques-uns cependant, d’autant plus doux qu’ils étaient plus
sages, après en avoir délibéré entre eux, supplièrent instamment le roi
d’examiner lui-même cette affaire, et de décider selon la prudence qu’il avait
reçue de Dieu. Lorsque le roi eut bien observé l’affection, que lui portait
chacun, et qu’entre les divers avis, il se fut arrêté à celui qu’il voulait
suivre, il leur parla ainsi : « Vous n’ignorez pas que les hommes
sont sujets à de nombreux accidents, et que souvent il arrive que des choses
qui commencent par un malheur ont une issue plus favorable. Il ne faut donc
point se désoler ; mais bien plutôt, dans cette il affaire qui, par sa
nouveauté et sa gravité, a surpassé notre prévoyance, il faut pieusement
rechercher et respecter les intentions de la Providence qui ne se trompe jamais
et sait faire tourner le mal à bien. Je ne ferai donc point subir à mon
secrétaire, pour cette déplorable action, un châtiment qui accroîtrait le
déshonneur de ma fille au lieu de l’effacer. Je crois qu’il est plus gage et
qu’il convient mieux à la dignité de notre empire de pardonner à leur jeunesse,
de les unir en légitime mariage, et de donner ainsi à leur honteuse faute une
couleur d’honnêteté. » Ayant ouï cet avis du roi, tous se réjouirent
hautement et comblèrent de louanges la grandeur et la douceur de son âme.
Éginhard eut ordre d’entrer. Le roi, le saluant comme il avait résolu, lui dit
d’un visage tranquille : «Vous avez fait parvenir à nos oreilles vos
plaintes de ce que notre royale munificence n’avait pas encore dignement
répondu à vos services. A vrai dire, c’est votre propre négligence qu’il faut
en accuser, car malgré tant et de si grandes affaires dont je porte seul le
poids, si j’avais connu quelque chose de votre désir, j’aurais accordé à vos
services les honneurs qui leur sont dus. Pour ne pas vous retenir par de longs
discours, je ferai maintenant cesser vos plaintes par un magnifique don ;
comme je veux vous voir toujours fidèle à moi comme par le passé, et attaché à
ma personne, je vais vous donner ma fille en mariage, votre porteuse,
celle qui déjà, ceignant sa robe, s’est montrée si docile à vous porter. »
Aussitôt, d’après l’ordre du roi et au milieu d’une suite nombreuse, on fit
entrer sa fille, le visage couvert d’une charmante rougeur, et le père la mit
de sa main entre les mains d’Éginhard avec une riche dot, quelques domaines,
beaucoup d’or et d’argent et d’autres meubles précieux. Après la mort de son
père, le très pieux empereur Louis donna également à Éginhard le domaine de
Michlenstadt et celui de Mühlenheim qui s’appelle maintenant
Seligenstadt. »
Il est difficile de prononcer sur l’authenticité de cette histoire.
Quoique la chronique de Lauresheim ne soit pas contemporaine, elle n’est point
sans autorité ; Éginhard eut, avec ce monastère, de fréquentes relations,
puisqu’il lui donna le domaine de Michlenstadt, et les moines recueillirent
sans doute avec soin les traditions qui intéressaient leur illustre
bienfaiteur. II est hors de doute qu’Éginhard eut réellement Imma pour femme,
et Loup, abbé de Ferrières, élève et ami de notre historien, appelle Imma nobilissima
femina, titre qui ne se donnait guère alors qu’aux personnes issues du sang
royal. Enfin, dans une lettre à l’empereur Lothaire, petit-fils de Charlemagne,
Éginhard lui-même semble l’appeler son neveu en lui disant : « J’ai
cru devoir avertir votre neptité (neptitatem vestram), » et
Mabillon a regardé cette preuve comme concluante. Mais d’autres savants ont
remarqué qu’au neuvième siècle, le mot nobilissimus et même ceux d’oncle
et neveu (patruus, avunculus, nepos), étaient pris
dans un sens très-vague et ne désignaient souvent qu’une extraction illustre,
une sorte de tutelle et d’autorité morale. L’abbé Lebeuf est allé plus loin, et
a soutenu, en étayant son opinion de quelques exemples, que les mots neptitas
tua dont Éginhard se sert avec Lothaire, signifiaient toujours votre
principauté, votre souveraineté ; ce qui détruirait absolument
la conclusion qu’on a voulu en tirer.
Je trouve dans l’Histoire littéraire de la France par les
bénédictins, et cette assertion a été souvent répétée, « qu’Éginhard est
qualifié gendre de Charlemagne dans des manuscrits anciens » (t. 4, p.
55o), et dom Rivet renvoie, en preuve, à la 32ème lettre d’Éginhard.
Cette lettre n’autorise rien de pareil, et je n’ai pu découvrir aucun texte
ancien qui donnât à Éginhard une telle qualification.
S’il n’y avait cependant, contre l’aventure d’Éginhard, que ces
arguments indirects et contestables, ils ne paraîtraient pas suffisants pour
faire rejeter une tradition qui n’offre en soi rien d’absurde ni de contraire
au caractère de Charlemagne ou aux moeurs du temps, et que rapporte, avec tant
de détails, la chronique d’un monastère où la vie d’Éginhard devait être bien
connue. C’est Éginhard lui-même qui fournit les raisons les plus fortes contre
la réalité de ses tendres rapports avec la fille de son maître. Non seulement
il garde à ce sujet le plus profond silence ; mais, dans sa Vie de
Charlemagne, il énumère tous les enfants de ce prince, sept fils et huit
filles, naturels ou légitimes, et le nom d’Imma ne s’y rencontre point, ni
aucun nom analogue qui puisse s’être altéré sous la main des copistes. Enfin
Louis-le-Débonnaire, dans un diplôme qui nous reste, donne un domaine à son
fidèle Éginhard et à sa femme Imma sans que rien indique qu’Imma fût sa soeur.
Dom Bouquet et la plupart des érudits, gardiens jaloux de la vertu des filles
du roi, ont fait valoir ces preuves avec une sorte de triomphe, et je m’y rends
aussi, non sans quelque regret, car l’aventure est gracieuse et douce. A leurs
arguments j’en ajouterai même un nouveau, plus puissant peut-être que tous les
autres, quoiqu’il fasse à la réputation des filles de Charlemagne beaucoup plus
de tort que la tradition qu’il faut abandonner ; ce sont les paroles
d’Éginhard lui-même sur leur compte.
L’empereur, dit-il, quoique heureux en toute autre chose, éprouva
dans ses filles la malignité de la mauvaise fortune ; mais il dissimula ce
« chagrin, et se conduisit comme si jamais elles n’eussent fait naître de
soupçons injurieux, et qu’aucun bruit ne s’en fût répandu ». Pense-t-on
qu’Éginhard eût tenu un tel langage si sa chère Imma en eût subi la première offense ?
Quoi qu’il en soit, et gendre ou non de Charlemagne, Éginhard
posséda toute sa faveur. Il était né Franc, comme la plupart des hommes
considérables de cette cour redevenue germaine : « Le lecteur,
dit-il, ne trouvera rien à admirer dans mon ouvrage, si ce n’est peut-être
l’audace d’un barbare peu exercé dans la langue des Romains ». Charles
l’attira auprès de lui dès sa jeunesse, le fit élever avec soin, à l’école dit
célèbre Alcuin, et le donna pour compagnon à ses fils. Frappé bientôt des talents
du jeune homme et de son heureuse ardeur pour l’étude des lettres, Charles le
prit pour secrétaire et lui confia de plus la surveillance de tous les travaux
de construction qu’il entreprit, églises, palais, routes, canaux ; ce qui
était en quelque sorte, pour parler le langage de notre temps, le ministère de
la civilisation. On s’est étonné de ne rencontrer qu’une seule fois le nom
d’Éginhard dans les négociations ou missions extérieures de ce règne ; il
paraît, en effet, qu’il ne s’éloigna de l’empereur qu’en 806 pour aller à Rome
faire confirmer, par le pape Léon III, le premier testament de son maître.
Charles ne se séparait probablement qu’à regret de l’homme à qui il portait le
plus de confiance et qui le comprenait le mieux : les écrits d’Éginhard,
surtout la préface de sa Vie de Charlemagne, annoncent entre eux un
degré d’intimité, même d’affection, dont on ne trouve, à cette époque, aucun
autre exemple ; et l’attachement de l’historien à la mémoire de l’empereur
porte l’empreinte des sentiments d’une civilisation plus avancée. Issus l’un et
l’autre de la Barbarie, ils avaient, pour ainsi dire, devancé l’un et l’autre
leur temps du même pas. Peut-être n’est-il pas facile de comprendre aujourd’hui
toute la puissance d’un tel lien.
Rien ne put le remplacer pour Éginhard après la mort de son patron.
Louis le Débonnaire ne le traita pas avec moins d’estime que Charlemagne ;
il le combla de présents et lui confia l’éducation, ou plutôt la tutelle de son
fils Lothaire, qu’en 817 il associa à l’empire. Éginhard ne refusa point ses
services à l’empereur et ses conseils à son fils ; mais il n’était plus
attaché à ses fonctions par l’amitié d’un grand homme ; l’ambition ne
suffit point pour l’y retenir. Il voyait dépérir et se dissoudre cet empire de Charlemagne
qu’il avait tant admiré et si bien servi. L’incapacité, la faiblesse, de
misérables intrigues, des désordres sans cesse croissants succédaient à ce
pouvoir glorieux et ferme, contemporain de sa jeunesse. Le dégoût s’empara de
lui et il ne songea plus qu’à se retirer de ce monde en décadence, pour se
vouer à une vie toute religieuse. Successivement abbé des monastères de
Fontenelle, de Saint-Pierre et de Saint-Davon à Gand, et enfin de celui de
Seligenstadt qu’il fonda lui-même dans sa terre de Mühlenheim, l’administration
de ces établissements et les oeuvres de piété occupèrent seules sa pensée. La
plupart des lettres que nous possédons de lui appartiennent à cette époque de
sa vie, et c’est là qu’on peut voir quel triste ennui lui inspirait l’état des
affaires publiques, et combien il lui coûtait de se rendre encore de temps en
temps à la cour pour y faire acte de fidélité et de dévouement. « Je ne te
demande pas, écrit-il à un de ses amis, de me rien écrire sur l’état des
affaires du palais, car rien de ce qui s’y fait ne me plaît à savoir. Je
m’inquiète seulement d’apprendre où sont et ce que font mes amis, s’il en reste
là quelque autre que toi ». Ailleurs il conjure un des officiers du palais
de l’excuser auprès de l’empereur s’il ne se rend pas à la cour :
« La reine, dit-il, quand elle a quitté Aix, m’a ordonné de la rejoindre à
Compiègne, car je ne pouvais partir avec elle. Pour obéir à ses ordres, je me
suis rendu, à grand-peine et en dix jours, à Valenciennes. De là, hors d’état
de monter à cheval, je suis venu par eau jusqu’à Saint-Bavon. Mais je suis
alternativement attaqué de douleurs de reins et d’un relâchement d’entrailles,
tellement que, depuis mon départ d’Aix, je n’ai pas passé un seul jour sans
souffrir de l’un ou de l’autre de ces maux. Je suis également atteint de ce qui
m’a tant abattu l’an dernier, d’un engourdissement continuel de la cuisse
droite et d’une douleur de foie presque intolérable. Au milieu de ces
souffrances, je mène une vie fort triste et à peu près dénuée de toute joie ;
mais ce qui m’afflige le plus, c’est que je crains de ne pas mourir où je
voudrais, et d’avoir à m’occuper d’autre chose que du service des saints
martyrs du Christ ». [Lettre 41e dans le Recueil des
Historiens français, tome 6, page 380.]
Ces derniers soins étaient en effet les seuls qui lui inspirassent
un vif intérêt ; en 827, il fit venir de Rome, par son secrétaire Ratlair,
des reliques de saint Marcellin et de saint Pierre, et ce fut en leur honneur
qu’il fonda le monastère de Seligenstadt. Ses lettres sont pleines de détails
sur les peines qu’il se donne pour la construction, l’embellissement ou le
service des églises. Les seules affaires temporelles dont il semble encore
s’occuper sont celles d’anciens clients ou de quelques amis qu’il recommande à leurs
nouveaux patrons, aux nouveaux ministres du pouvoir ; tantôt c’est un
bénéfice qu’il sollicite de l’empereur pour un homme qui, lui dit-il, a
fidèlement et courageusement servi votre aïeul et votre père ; »
[Lettre 51e, ibid., p. 383] tantôt ce sont des malheureux,
coupables de quelque crime, qui ont cherché un refuge dans quelque église
voisine de lui, et dont il sollicite la grâce [Lettre 18e et 25e,
ibid., p. 373, 374] ; ailleurs il intercède pour faire reconnaître
l’union de pauvres esclaves qui se sont mariés sans le consentement de leur
maître [Lettre 15e et 16e, ibid., p. 372], ou pour
obtenir à des colons l’exemption du service militaire [Lettre 17e, ibid.,
p. 373]. Ce patronage individuel et charitable est l’unique intérêt auquel il
fasse servir encore les relations et les moyens d’influence qui lui restent de
son ancienne grandeur.
Une seule fois, à en juger du moins par ses lettres et les rapports
de ses contemporains, Éginhard intervint de nouveau dans la politique, et ce
fut pour détourner Lothaire de ses projets de révolte contre son père. Il lui
écrivit, à ce sujet, vers l’an 830, une lettre que je crois devoir insérer ici
textuellement
Éginhard à
Lothaire.
Vie éternelle à mon très-pieux seigneur empereur. Je ne saurais
exprimer pleinement, par des paroles, de quels soins et de quelle sollicitude
mon insuffisance se tourmente pour votre Grandeur. J’ai toujours chéri d’un
amour égal et vous et mon très pieux maître votre père, et souhaite d’une même
ardeur le salut de tous deux, depuis que, du consentement de tout son peuple,
il vous a admis au partage de son titre et de son pouvoir, et a daigné ordonner
à mon humble faiblesse de veiller sur vous, et de vous avertir assidûment, tant
de ce qu’il pourrait y avoir à réformer dans vos moeurs que des voies honnêtes
et utiles à suivre. Mais, quoique vous n’ayez pas trouvé en moi à cet égard
tous les secours que je vous devais, cependant le zèle et la fidélité ne m’ont
pas manqué. L’un et l’autre ne me manquent certes pas davantage aujourd’hui et
ne me permettent pas de me faire. L’un et l’autre me forcent à vous presser
d’ouvrir les yeux sur vos véritables intérêts, au moment où certains hommes,
qui cherchent plutôt leurs propres avantages que les vôtres, tentent votre
douceur naturelle, et veulent vous persuader de mépriser les avis de votre
père, de vous écarter de l’obéissance que vous lui devez, de quitter le pays
dont le très pieux auteur de vos jours vous a confié le gouvernement et la
garde, de venir le trouver malgré lui, sans qu’il le veuille et l’ordonne, et
de rester auprès de lui, quelque déplaisir qu’il en témoigne. Rien de plus
pervers et de plus indécent peut-il s’imaginer ? Songez à ce que sont de
pareils conseils et à tout ce qu’ils ont de mauvais. En premier lieu, en effet,
et suivant mes faibles lumières, on vous exhorte à fouler aux pieds le précepte
par lequel Dieu enjoint d’honorer ses père et mère, et à compter pour rien la
longue vie promise pour récompense à ceux qui garderont son commandement. On
veut ensuite que, mettant de côté toute obéissance, vous la remplaciez par
l’esprit de révolte, et vous éleviez dans un transport d’orgueil contre celui
envers lequel vous devriez montrer dans toute votre conduite une humble
soumission ; on travaille enfin, en étouffant toute tendresse par le
mépris et la désobéissance, à augmenter si bien la désunion, dont jamais le nom
n’aurait dit se prononcer quand il s’agit de vous et de votre père, que la
haine s’élève entre ceux en qui tout devrait être amour. Empêcher qu’il n’en
advienne ainsi, c’est à quoi il importe de donner tous vos soins. Votre
sagesse, en effet, n’ignore pas, j’en suis convaincu, combien le fils
désobéissant et rebelle envers ses parents est en abomination devant le
Seigneur, et vous pouvez lire dans le Deutéronome comment Dieu a ordonné, par
la voix de Moïse, qu’un tel fils fût lapidé partout le peuple. J’ai donc cru de
mon devoir de vous avertir, mon cher fils*, d’employer la prudence que la
Providence vous a départie à vous garantir du péril qui vous menace ; et
ne pensez pas que, dans quelque rang qu’on soit, on puisse se jouer de la
sentence que Dieu a portée. Quoiqu’elle ne soit écrite que dans l’ancienne loi,
cette sentence est une de celles que les Anciens et les docteurs, c’est-à-dire
les Pères de l’Église, ont déclarées obligatoires pour les temps présents comme
pour les temps passés, pour les Chrétiens aussi bien que pour les Juifs.
Combien je vous aime, Dieu le sait, et c’est pour cela même que je suis si osé
que de vous reprendre. Au surplus, ne regardez pas à la bassesse de ma
condition, mais à l’utilité de mes conseils.
Je
souhaite, etc. »
* C’est ainsi, je crois, qu’il faut traduire cette phrase dont j’ai
déjà parlé dans cette notice : quapropter admonendum censui neptitatem
vestram ; ces mots, neptitatem
vestram, me semblent une expression vague d’affection, un souvenir de
l’ancienne tutelle d’Éginhard sur Lothaire, plutôt qu’une qualification
précise, soit de parenté, soit de rang.
Les conseils d’Éginhard furent sans fruit, comme il s’y était
probablement attendu, et il n’en donna plus. Les soins de la piété et de sa
santé l’occupèrent exclusivement. En se vouant à la vie religieuse, il s’était
séparé, non seulement du monde, mais de sa famille. Sa chère Imma et Vussin, le
seul fils qu’elle lui eût donné, étaient également entrés dans des monastères.
Il avait continué à entretenir avec eux des relations pleines de tendresse.
Dans une lettre adressée à son fils, il lui donne des conseils sur ses études
et le consulte à son tour sur le sens d’un passage de Vitruve [Lettre 30e,
ibid., p. 375]. Imma mourut en 836 et sa perte causa au solitaire
Éginhard la plus vive douleur. Il écrit à Loup, depuis abbé de Ferrières, son
disciple et son jeune ami : « Tous mes travaux, tous mes soins, pour
les affaires de mes amis ou pour les miennes, ne me sont plus de rien ;
tout s’efface, tout s’abîme devant la cruelle douleur dont m’a frappé la mort
de celle qui fut jadis ma fidèle femme, qui était encore ma soeur et ma
compagne chérie. C’est un mal qui ne peut finir, car ses mérites sont si
profondément enracinés dans ma mémoire que rien ne saurait l’en arracher. Ce
qui redouble mon chagrin et aigrit chaque jour ma blessure, c’est de voir ainsi
que tous mes voeux n’ont eu aucune puissance et que les espérances que j’avais
mises dans l’intervention des saints martyrs sont déçues. Aussi les paroles de
ceux qui essaient de me consoler, et qui souvent ont réussi auprès d’autres
hommes, ne font-elles que rouvrir et envenimer cruellement la plaie de mon
coeur, car ils veulent que je supporte avec courage des douleurs qu’ils ne
sentent point, et me demandent de me féliciter d’une épreuve où ils sont
incapables de me faire découvrir le moindre sujet de contentement. »
[Lettre d’Éginhard à Loup, ibid., p. 402] Sa douleur fut aussi constante
qu’amère ; car, aux approches de la mort, annonçant lui-même à un de ses
amis qu’il touche à sa fin, il s’écrie en terminant sa lettre « Imma, ma
soeur bien aimée, viens en ce jour à mon aide ; c’est à toi que je
recommande mon âme. » [Lettre 32e, ibid., p. 376] Il
mourut, en effet, en 839, près de trois ans après sa chère Imma, et fut
enseveli dans l’église de son monastère de Seligenstadt, où son ami Raban,
alors abbé de Fulde, fit graver sur son tombeau l’épitaphe suivante :
« O toi qui entres dans ce temple,
ne dédaigne pas, je t’en conjure, d’apprendre ce qui s’y trouve sous tes pas.
Dans ce tombeau repose un noble homme à qui son père avait donné le nom
d’Éginhard. Il fut d’un esprit sage et prudent, honnête dans ses actions, d’une
bouche éloquente, et excellent en beaucoup de choses. Le prince Charles l’éleva
dans sa propre cour, et accomplit, par son aide, de nombreux travaux. II a
rendu aux saints de convenables honneurs ; car c’est lui qui, de Rome, a
fait amener ici leurs corps, afin que, touchés de ses prières et de ses soins,
ils procurassent à son âme le royaume du ciel. Seigneur Christ, auteur, maître
et sauveur des hommes, que ta bonté lui accorde, dans les cieux, le repos
éternel. »
Parmi les écrits douteux ou authentiques d’Éginhard, les deux ouvrages
historiques que nous publions ici, les Annales et la Vie de Charlemagne, conservent seuls
aujourd’hui une véritable importance.
On a plus d’une fois contesté qu’Éginhard soit l’auteur des Annales ; leur premier éditeur, le comte
Hermann de Nuenar, les trouva à la suite d’un manuscrit de la Vie de Charlemagne, et les publia en même temps à Cologne, en
1521, en les attribuant à quelque moine inconnu. Plusieurs éditeurs successifs
essayèrent de deviner quel pouvait être ce moine, mais sans succès ; ils
avaient seulement rencontré le nom d’Adhémar sous lequel, en s’étayant de
quelques exemples de corruptions semblables, on croyait entrevoir celui
d’Éginhard. Enfin Duchesne et Mabillon soutinrent formellement qu’elles étaient
l’ouvrage de ce dernier, en appelant surtout au témoignage d’Odilon, moine de
Saint-Médard de Soissons, qui écrivit au commencement du dixième siècle, un
récit de la translation et des miracles
de Saint-Sébastien, et cite, dans sa préface, les Annales d’Agenhard, comme racontant la translation des reliques de
ce saint de Rome à Soissons. Éginhard ne peut être méconnu dans Agenhard, et
nos Annales parlent, en effet, sous
l’année 826, de cette translation et des miracles qui l’accompagnèrent. Malgré
cette preuve, quelques érudits, entre autres le père Lecointe, se sont obstinés
à refuser de reconnaître Éginhard comme l’auteur des Annales ; mais leurs arguments sont de peu de poids ; ils
allèguent surtout deux passages de cette chronique : dans l’un Éginhard
est appelé le plus sage des hommes de son
temps, ce que personne, disent-ils, n’a pu écrire en parlant de
soi-même ; dans l’autre, l’écrivain donne au monastère de Lauresheim
l’épithète de sien, ce qui ne saurait, à leur avis, s’appliquer à
Éginhard qui ne fut jamais moine à Lauresheim. La première objection tombe
devant l’inspection des manuscrits, car la plupart, et les meilleurs, ne
contiennent point la phrase qui la fonde ; et dans celui où elle se
trouve, elle a été évidemment ajoutée en marge par le copiste qui l’a empruntée
à la vie de Louis le Débonnaire par l’anonyme dit l’Astronome. Quant à la seconde objection, Éginhard a fort bien pu
appeler sien un monastère qu’il
visitait souvent, auquel il avait donné l’un de ses plus riches domaines, dont
la chronique fournit, sur sa vie, plus de détails qu’aucune autre, et où rien
ne prouve qu’il n’ait pas vécu quelque temps. L’autorité du moine Odilon nous
paraît supérieure à de tels arguments ; et la composition même de ces Annales, leur mérite généralement avoué,
les détails qu’elles renferment et qui offrent assez souvent les caractères
d’un récit contemporain ; enfin l’opinion de Duchesne, de Mabillon et de
dom Rivet, adoptée, bien que timidement, par dom Bouquet, nous portent et
croire qu’Éginhard en est en effet l’auteur, sans qu’on puisse cependant
prétendre ici à la certitude.
Quant à La Vie de Charlemagne, personne n’a songé à la
disputer à son secrétaire, car elle porte en elle-même, et presque à chaque
phrase, la preuve de son authenticité. Nous n’avons nul besoin d"insister
sur son mérite ; c’est sans contredit le morceau d’histoire le plus
curieux qui nous soit parvenu sur Charlemagne, le seul qui nous fasse bien
connaître ce qui, après dix siècles, a plus d’intérêt que les grands
événements, le grand homme qui les a faits. Publiée pour la première fois à
Cologne en 1521 par le comte Hermann de Nuenar, la Vie de Charlemagne a été
réimprimée depuis plus de vingt fois, soit en France, soit en Allemagne,
et souvent avec des commentaires : nous avons suivi, comme pour la plupart
des ouvrages qui appartiennent aux premiers siècles de notre histoire, le texte
de dom Bouquet. Sans parler de plusieurs paraphrases qui ne sont guères que des
versions prolixes, elle a été traduite quatre fois en français ; par Elie
Vinet (Poitiers, 1558, in-8), par Léonard Pournas (Paris, 1614, in 12 ), par le
président Cousin, dans son Histoire de
l’Empire d’Occident, et par M. D. (Denis), Paris, 1812, in-12.
Outre ces deux ouvrages et quelques écrits théologiques de peu de
valeur, il nous reste d’Éginhard un assez grand nombre de lettres qui abondent
en renseignements curieux sur l’état social et les moeurs de cette époque. Nous
en avons extrait quelques-unes dans cette notice. Elles furent publiées d’abord
dans la collection de Duchesne, d’après un manuscrit qui en contenait d’autres
tellement effacées ou déchirées qu’il lui fut impossible de les lire. On les
trouve dans le recueil des historiens des
Gaules et de la France ; don Bouquet en a seulement retranché la 62e
faussement attribuée à Éginhard.
Le nom de l’historien de Charlemagne se rencontre défiguré de mille
manières dans les manuscrits et les auteurs anciens ; il y est appelé Einard, Einhard, Heinard, Aenard, Ainard,
Eiard, Enchard, Einchard, et même Hemar,
Adelme, Adelin, Adhémar. Quelques-unes de ces variantes sont évidemment des
erreurs de copiste ; d’autres ont pu tenir à l’incertitude de
l’orthographe et de la prononciation.
F. G.
|
Annales d’Éginhard |
Notice de Guizot |
|
Charlemagne (768-814) |
|
|
Louis le Débonnaire (814-829) |