Noctes Gallicanae

Einhardi

Vita Karoli Magni

 


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Guerres contre les Saxons (772-804)

 

Les campagnes les plus nombreuses et les plus acharnées de Charlemagne furent celles qu'il mena contre les Saxons. Ces peuplades habitaient, non la Saxe actuelle, mais le nord-ouest de la Germanie, entre le Rhin inférieur et l'Elbe. Païens endurcis que nul missionnaire n'avait jamais pu convertir, c'étaient de féroces pillards dont les razzias semaient l'effroi en Austra­sie. Désespérant d'arrêter leurs incursions, Charlemagne résolut d'annexer leur pays, mais il se heurta à une résistance farouche, dirigée par Widukind. Il ne fallut pas moins de vingt expéditions pour la réduire et les armées franques connurent bien des échecs dans ce pays de forêts et de marais, où l'ennemi se faisait invisible. La lutte prit tout de suite un caractère atroce de cruauté et Charlemagne ne recula pas devant les pires massacres. Ce régime de terreur eut enfin raison de la résistance : vers 800 la Saxe était conquise et convertie.

Malet et Isaac, L’histoire, tome 1, Marabout Histoire.

 

 


 

Caput VII

Post cuius finem Saxonicum, quod quasi intermissum videbatur, repetitum est. Quo nullum neque prolixius neque atrocius Francorumque populo laboriosius susceptum est ; quia Saxones, sicut omnes fere Germaniam incolentes nationes, et natura feroces et cultui daemonum dediti nostraeque religioni contrarii neque divina neque humana iura vel polluere vel transgredi inhonestum arbitrabantur. Suberant et causae, quae cotidie pacem conturbare poterant, termini videlicet nostri et illorum poene ubique in plano contigui, praeter pauca loca, in quibus vel silvae maiores vel montium iuga interiecta utrorumque agros certo limite disterminant, in quibus caedes et rapinae et incendia vicissim fieri non cessabant. Quibus adeo Franci sunt irritati ut non iam vicissitudinem reddere, sed apertum contra eos bellum suscipere dignum iudicarent.

Cette guerre terminée, la guerre contre les Saxons, qui paraissait en quelque sorte avoir été laissée en suspens, fut reprise. Aucune de celles qui furent entreprises par le peuple des Francs ne fut plus longue, plus cruelle ni plus pénible ; de fait, les Saxons, comme à peu près toutes les tribus qui habitent la Germanie, farouches de caractère, adonnés au culte des esprits, opposés à notre religion, n’estimaient pas déshonorant de bafouer ou de transgresser les lois divines et humaines. S’ajoutaient d’autres raisons qui pouvaient jour après jour mettre la paix en péril : sauf en quelques endroits où des forêts plus épaisses, des sommets montagneux s’interposent et séparent les territoires des deux nations par une frontière indiscutable, les limites de nos terres et des leurs, situées presque partout en plaine, se rejoignent. Elles étaient le théâtre de meurtres, de pillages et d’incendies incessants, perpétrés par les uns ou les autres. Les Francs en arrivèrent à ce point d’exaspération qu’ils jugèrent indispensable de ne plus se contenter de représailles, mais d’entreprendre contre eux une guerre ouverte.

 

Susceptum est igitur adversus eos bellum, quod magna utrimque animositate, tamen maiore Saxonum quam Francorum damno, per continuos triginta tres annos gerebatur. Poterat siquidem citius finiri, si Saxonum hoc perfidia pateretur. Difficile dictu est quoties superati ac supplices regi se dediderunt, imperata facturos polliciti sunt, obsides qui imperabantur absque dilatione dederunt, legatos qui mittebantur susceperunt. Aliquoties ita domiti et emolliti ut etiam cultum daemonum dimittere et Christianae religioni se subdere velle promitterent. Sed sicut ad haec facienda aliquoties proni, sic ad eadem pervertenda semper fuere praecipites, ut ad utrum horum faciliores verius dici possint ; quippe cum post inchoatum cum eis bellum vix ullus annus exactus sit, quo non ab eis huiuscemodi facta sit permutatio.

On entreprit donc contre eux une guerre qui dura sans interruption trente-trois ans, avec une grande violence de part et d’autre, avec toutefois plus de dommages pour les Saxons que pour les Francs. Elle aurait évidemment pu se terminer plus vite, sans la traîtrise des Saxons. Il est difficile de dire combien de fois ils se sont soumis au roi, vaincus et suppliants, combien de fois ils ont juré de faire ce qu’on leur demandait, combien de fois ils ont donné sans délai les otages qu’on leur demandait, combien de fois ils ont reçu les administrateurs qu’on leur envoyait. Ils étaient parfois à ce point domptés et écrasés qu’ils juraient même qu’ils abandonnaient le culte des esprits et qu’ils voulaient se convertir  à la religion chrétienne. Mais de même qu’ils étaient parfois disposés à le faire, de même ils furent toujours enclins à changer d’avis, si bien qu’il n’est pas possible de dire avec certitude de quel côté ils penchaient le plus facilement. C’est ainsi que dès le début de la guerre contre eux, il ne se passa pas un an sans que se produisît de leur part un changement de cette sorte.

 

Sed magnanimitas regis ac perpetua tam in adversis quam in prosperis mentis constantia nulla eorum mutabilitate vel vinci poterat vel ab his quae agere coeperat defatigari. Nam numquam eos huiuscemodi aliquid perpetrantes inpune ferre passus est, quin aut ipse per se ducto aut per comites suos misso exercitu perfidiam ulcisceretur et dignam ab eis poenam exigeret, usque dum, omnibus qui resistere solebant profligatis et in suam potestatem redactis, decem milia hominum ex his qui utrasque ripas Albis fluminis incolebant cum uxoribus et parvulis sublatos transtulit et huc atque illuc per Galliam et Germaniam multimoda divisione distribuit. Eaque conditione a rege proposita et ab illis suscepta tractum per tot annos bellum constat esse finitum, ut, abiecto daemonum cultu et relictis patriis caerimoniis, Christianae fidei atque religionis sacramenta susciperent et Francis adunati unus cum eis populus efficerentur.

Mais la grandeur d’âme du roi et sa constance d’esprit, inaltérable tant dans les revers que dans les succès, ne pouvaient être mises en échec par leur versatilité ou être détournées des tâches qu’il avait commencées. En effet, il n’accepta jamais qu’ils commettent quoi que ce soit de cette sorte en toute impunité. Au contraire, il châtiait leur perfidie soit en prenant lui-même la tête de son armée, soit en la confiant à ses comtes, et il leur infligeait un juste châtiment. Ceci jusqu’au moment où, ayant ruiné tous ceux qui avaient pris l’habitude de lui résister et les ayant soumis à son autorité, il déporta dix mille hommes, avec femmes et enfants, parmi ceux qui habitaient des deux côtés de l’Elbe et les répartit çà et là à travers la Gaule et la Germanie en les divisant selon divers critères. Sous cette autre condition offerte par le roi et acceptée par eux, à savoir que renonçant au culte des esprits et abandonnant leurs rites ancestraux ils adoptent les sacrements de la foi et de la religion chrétiennes et qu’unis aux Francs ils ne forment plus avec eux qu’un seul peuple, cette guerre qui avait duré tant d’années arriva à sa fin définitive.

 

Caput VIII

Hoc bello, licet per multum temporis spatium traheretur, ipse non amplius cum hoste quam bis acie conflixit, semel iuxta montem qui Osneggi dicitur in loco Theotmelli nominato et iterum apud Hasa fluvium, et hoc uno mense, paucis quoque interpositis diebus. His duobus proeliis hostes adeo profligati ac devicti sunt ut ulterius regem neque provocare neque venienti resistere, nisi aliqua loci munitione defensi, auderent. Plures tamen eo bello tam ex nobilitate Francorum quam Saxonum et functi summis honoribus viri consumpti sunt. Tandemque anno tricesimo tertio finitum est, cum interim tot ac tanta in diversis terrarum partibus bella contra Francos et exorta sint et sollertia regis administrata, ut merito intuentibus in dubium venire possit utrum in eo aut laborum patientiam aut felicitatem potius mirari conveniat.

Durant cette guerre, bien qu’elle eût duré fort longtemps, Charles ne participa personnellement qu’à deux batailles contre l’ennemi, une fois près de la montagne qu’on appelle Osning à l’endroit nommé Dethmold, une seconde fois près de l’Hase, cela en un seul mois et à un intervalle de quelques jours. Lors de ces deux combats, les ennemis furent à ce point écrasés et mis en déroute que par la suite ils n’osèrent ni défier le roi ni résister à son approche sans être protégés par quelque position bien défendue. D’autre part, bien des hommes issus de la noblesse tant franque que saxonne et qui avaient atteint les plus hautes fonctions trouvèrent la mort durant cette guerre. Enfin, elle se termina au bout de trente-deux ans, alors que beaucoup de guerres importantes avaient éclaté pendant ce temps contre les Francs en divers endroits et avaient été conduites avec bonheur par le roi, si bien que les historiens peuvent se demander à juste titre si on doit admirer chez lui plutôt l’opiniâtreté dans l’effort ou plutôt sa bonne fortune.

 

Nam biennio ante Italicum hoc bellum sumpsit exordium, et cum sine intermissione gereretur, nihil tamen ex his quae aliubi erant gerenda dimissum aut ulla in parte ab aeque operoso certamine cessatum est. Nam rex, omnium qui sua aetate gentibus dominabantur et prudentia maximus et animi magnitudine praestantissimus, nihil in his quae vel suscipienda erant vel exsequenda aut propter laborem detractavit aut propter periculum exhorruit, verum unumquodque secundum suam qualitatem et subire et ferre doctus nec in adversis cedere nec in prosperis falso blandienti fortunae adsentiri solebat.

En effet, cette guerre avait commencé deux ans avant la guerre d’Italie, et bien qu’elle se déroulât sans interruption, rien pourtant de ce qui devait être fait ailleurs ne fut négligé ou détourné en quelque façon d’opérations tout aussi absorbantes. En effet, notre roi, le plus grand par sa sagesse et le plus éminent par sa hauteur de vue de tous ceux qui de son temps dirigeaient des nations, ne renonça en raison des difficultés à rien de ce qu’il devait entreprendre ou mener à terme sans se laisser effrayer par les dangers. Au contraire, entraîné à endurer et à supporter chaque chose selon sa nature, il n’avait pour habitude ni de reculer dans les revers, ni de se fier dans les succès aux trompeuses faveurs de la fortune.

 


Suite de la Vie de Charlemagne

 


Éginhard : introduction