Noctes Gallicanae
Lyriques grecs
Épictète
Epikt®tou toè
filosñfou
Macrobe, Saturnales, I, 1144-45
De Epicteto autem philosopho nobili, quod is quoque
servus fuit, recentior est memoria quam ut possit inter oblitterata nesciri. Cuius
etiam de se scripti duo versus feruntur, ex quibus illud latenter intellegas,
non omni modo dis exosos esse qui in hac vita cum aerumnarum varietate
luctantur, sed esse arcanas causas, ad quas paucorum potuit pervenire
curiositas :
Quant
à l’illustre philosophe Épictète, son souvenir est trop récent pour qu’il soit
possible de rappeler, comme une chose oubliée, qu’il fut esclave. On cite deux
vers de lui sur lui-même. Leur sens caché est le suivant : ceux qui
luttent dans cette vie contre la diversité des maux ne sont en aucune façon
haïs par les dieux, mais existe des causes secrètes, que peu d’hommes ont la
capacité intellectuelle d’aborder :
doèlow EpÛkthtow
genñmhn kaÜ sÇm' nphrow
kaÜ penÛhn Irow kaÜ fÛlow yantoiw
Épictète est né esclave et
physiquement infirme,
nouvel Iros par sa pauvreté et cher
aux immortels.
Remarquons que le nom d’Épictète signifie « non inné » chez Platon et Aristote !
On connaît la mésaventure du peu sympathique Iros :
Survint un mendiant, le gueux de la commune, qui s’en
allait de porte en porte par la ville. Tout Ithaque admirait le gouffre de sa
panse, où sans cesse tombaient mangeailles et boissons. Sans force ni vigueur,
mais de très grande taille et de belle apparence, il s’appelait Arnée ; sa
vénérable mère, au jour de sa -naissance, l’avait ainsi nommé ; mais tous
les jeunes gens le surnommaient Iros : il était leur Iris, porteur de tous
messages.
Il entra et voulut chasser de sa maison Ulysse, en
l’insultant avec ces mots ailés :
Iros. Vieillard, quitte le seuil ! ou je vais, par le
pied, t’en tirer au plus vite ! Regarde-les donc tous : de l’oeil,
ils me font signe de te mettre dehors ! Mais moi, j’aurais trop honte.
Allons ! vite, debout ! qu’entre nous, la dispute n’aille pas
jusqu’aux mains.
Ulysse l’avisé le toisa et lui dit :
ULYSSE. Malheureux !
contre toi qu’ai-je dit, qu’ai-je fait ? ai-je empêché quelqu’un de te
donner, à toi, tout ce qu’il voudra prendre ?... Sur le seuil, on tient
deux !... Ne fais pas le jaloux : ce n’est pas toi qui
paies !... Tu me sembles un frère en l’art de gueuserie que les dieux
entre nous répartissent la chance ! Mais, bas les mains ! tu
sais ! ne me provoque pas ! ou gare à ma colère ! Tout vieux que
tu me vois, je te mettrais en sang les côtes et les lèvres, et j’aurais pour
demain la paix, la grande paix !... Car, jamais, j’en suis sûr, tu ne
reviendrais plus en ce manoir d’Ulysse, chez ce fils de Laerte !
Plein de colère, Iros le gueux lui répondit :
Iros. Misère ! ah ! quel discours ce goinfre nous
dégoise, comme une vieille femme au coin de son foyer ! Gare aux
coups ! Je m’en vais travailler des deux mains pour lui faire cracher
toutes ses dents à terre, comme on fait d’une truie qui fouge dans les blés !...
Trousse-toi ! c’est l’instant ! car voici nos arbitres : au
combat ! qu’on te voie lutter contre un cadet !
Sur le seuil reluisant, devant les hautes portes, ils
mettaient tout leur coeur à s’exciter ainsi.
Sitôt qu’Antinoos, Sa Force et Sainteté, aperçut la
dispute, il dit aux prétendants, avec un joyeux rire :
ANTINOOS. Mes amis, quelle
aubaine ! jamais encor les dieux n’ont, en cette maison, tant fait pour
notre joie ! Iros et l’étranger se sont pris de querelle ; ils
veulent s’empoigner : mettons-les vite aux mains !
Il disait et, d’un bond, tous, en riant, se lèvent pour
faire cercle autour de nos deux loqueteux, et le fils d’Eupithès, Antinoos,
leur dit :
ANTINOOS. Valeureux prétendants,
j’ai deux mots à vous dire ! Nous ayons sur le feu, pour le repas du soir,
ces estomacs de chèvres que nous avons bourrés de graisses et de sang ;
pour prix de son exploit, le vainqueur choisira quelqu’un de ces boudins et
s’en ira le prendre ! et trouvant désormais place à tous nos festins, il
sera notre pauvre ; à tout autre que lui, nous fermerons la porte !
A ce discours d’Antinoos, tous d’applaudir. Mais, ayant
ruse en tête, notre Ulysse avisé reprenait la. parole :
ULYSSE. Mes amis, avez-vous
jamais vu mettre aux prises un jeune avec un vieux, épuisé de misère ?...
Puisqu’il faut obéir à ce bandit de ventre et me prêter aux coups, du moins
jurez-moi tous le plus fort des serments que, pour aider Iros, personne
n’abattra sur moi sa lourde main ! j’en serais accablé.
Il dit. On lui prêta le serment demandé. Quand on eut
prononcé et scellé le serment, Sa Force et Sainteté Télémaque reprit :
TÉLÉMAQUE. Étranger, si son coeur
et ton âme vaillante te pressent d’accepter le combat, sois sans crainte !
aucun des Achéens n’oserait te frapper ! Tous seraient contre lui, moi
d’abord qui reçois ici, et leurs deux rois, Eurymaque et Antinoos, gens de
droiture, qui, tous les deux, m’approuvent.
Il dit ; tous d’applaudir. Sur sa virilité,
troussant alors ses loques, Ulysse leur montra ses grandes belles cuisses puis
ses larges épaules et sa poitrine et ses bras musclés apparurent. Athéna,
accourue, infusait la vigueur à ce pasteur du peuple ; chez tous les
prétendants, la surprise éclata ; se tournant l’un vers l’autre ils se
disaient entre eux :
LE
CHŒUR.
Avant peu notre Iros, pauvre Iris déclassée, aura le mal qu’il cherche !
Quelles cuisses le vieux nous sort de ses haillons !
Ils disaient ; mais Iros sentait son coeur à mal.
Déjà les serviteurs l’avaient troussé de force et l’amenaient tremblant :
sur ses membres, la chair n’était plus que frissons.
Aussi, le gourmandant, Antinoos lui dit :
ANTINOOS. Ah ! taureau
fanfaron ! il vaudrait mieux pour toi ne pas être vivant, ne jamais être
né que frissonner ainsi, d’une crainte effroyable, devant un vieux qu’épuise
une vie de misères ! Mais moi, je te préviens et tu verras la chose !
s’il est victorieux, si tu te laisses battre, je t’envoie à la côte, au fond
d’un noir vaisseau, chez le roi Échétos, fléau du genre humain ! d’un
bronze sans pitié, il te tailladera le nez et les oreilles, t’arrachera le
membre, pour le jeter tout cru, en curée, à ses chiens.
Mais, pendant qu’il parlait, le frisson redoublait sur
les membres d’Iros qu’on poussait dans le cercle.
Ils se mirent en garde et le divin Ulysse, le héros
d’endurance, un instant hésita : allait-il l’assommer, l’étendre mort du
coup ? ou, le poussant plus doucement, le jeter bas ? Tout compte
fait, il vit encor son avantage à frapper doucement pour ne pas se trahir aux
yeux des Achéens. Les bras se détendirent : Ulysse fut atteint en pleine
épaule droite ; mais son poing se logea dans le cou, sous l’oreille ;
on entendit craquer les os dans le gosier ; de la bouche d’Iros, un flot
rouge jaillit : en mugissant, il s’effondra dans la poussière, grinçant
des dents, tapant la terre des talons ; et, les deux bras au ciel, ils se
mouraient de rire, les nobles prétendants ! Puis Ulysse le prit par un
pied, le traîna hors du seuil, dans la cour, jusqu’aux premières portes ;
au-delà de l’entrée, il l’assit, appuyé contre le mur d’enceinte, son bâton
dans les bras, et lui dit, élevant la voix, ces mots ailés :
ULYSSE. Reste ici
désormais ; écarte de l’entrée les pourceaux et les chiens ; mais ne
régente plus les hôtes et les pauvres, sinon, malheur plus grand pourrait bien
s’ajouter à tes maux d’aujourd’hui.
A ces mots, il lui mit en travers des épaules son
immonde besace, puis il vint se rasseoir au seuil de la grand-salle, et les
autres rentraient avec de joyeux rires, en le félicitant.
Homère, Odyssée,
XVIII, 1-111. Traduction de Victor Bérard.
04/02/2006