Noctes Gallicanae
Epigraphie latine
Inscriptions découvertes à Vaison
Je vous propose dans cette page un article tiré de la
Bibliothèque de l’École des chartes
Revue d’érudition consacrée principalement à l’étude du moyen âge
Tome quatrième, deuxième série,
Paris, 1847-1848.
J’ai téléchargé cette revue sur GALLICA,
le site de la BNF.
DÉCOUVERTES A VAISON
OU DANS LES ENVIRONS.
Nous nous proposions de donner au public plusieurs inscriptions
inédites que nous avions recueillies à Vaison et dans les localités voisines,
lorsqu’un antiquaire modeste, qui désire garder l’anonyme, nous adressa une
courte notice qui sera très bien placée en tête de notre travail, car elle
contient des inscriptions provenant des mêmes lieux, mais différentes des
nôtres. Nous la publions en entier, telle qu’elle est, nous contentant d’y
joindre des remarques et des notes explicatives. Tout cela réuni formera le
complément des monuments épigraphiques découverts jusqu’à ce jour dans le
territoire de Vaison, et qui n’ont trouvé place ni dans le recueil de l’abbé
J.-G. Martin (1), ni dans celui de M. Ernest Breton (2). Il est utile de
prévenir que cette seconde collection ne reproduit pas toutes les inscriptions
de la première, quoiqu’elle en contienne trente de plus. M. Breton a
pareillement omis de dépouiller l’Histoire de l’église de Vaison, qui
aurait fourni à son mémoire des additions importantes (3).
« Vaison, jadis capitale des Voconces (4), offre
encore des monuments fort remarquables de l’époque romaine ; ils ont été
plusieurs fois décrits, et on a publié aussi un grand nombre d’inscriptions
fournies successivement par ce sol fertile en antiquités. On croit, toutefois,
que les six suivantes sont encore inédites, et on juge à propos de les porter à
la connaissance des archéologues.
« 1° Cippe en pierre de grès, trouvé à Vaison en
1841
DEA
VICTO
RIA
CONS...
TVTA.
Probablement : Dea Victoria constituta, la déesse de la Victoire
élevée ou posée. On peut supposer que la statue de la déesse était placée sur
ce cippe.
« 2° Fragment d’un cippe en pierre calcaire
trouvé, en 1837, sur le sol d’une maison que M. Pol, de Mazan, faisait
construire à l’extrémité nord de la ville actuelle. L’emplacement de cette maison
était compris dans l’ancienne ville, et en occupait presque le centre.
VICTORL... .
FAVORIS
V. S. L. M.
« C’est l’accomplissement d’un voeu. Cette
inscription est d’ailleurs trop mutilée pour qu’on essaye d’en rétablir le
texte.
« 3° Vers l’an 1840, M. François Cluse a trouvé
l’inscription suivante dans une vigne qu’il a vendue depuis à M. Papin. Cette
vigne est située au quartier des Arcs, et se trouve au nord-est du monticule de
Piémin (5) ; elle fait partie du sol de l’ancienne ville, et touche le champ
inculte où sont les ruines du théâtre romain (6).
PRIMV
SECVND
VSTITVS
DEM.F.V.L.S.
« Primus Secundus Titus, Dem(etrii ?) filius, votum lubens
solvit
(7).
« Primus Secundus Titus, fils de Démétrius, a
accompli son voeu librement.
« 4° A la grange de Theut, appartenant à M.
Bertrand de Montfort, est déposée une pierre calcaire sortie probablement des
carrières de Vaison, et taillée en forme de cippe. Elle a environ un mètre de
hauteur sur cinquante centimètres de largeur, et porte dans un encadrement
l’inscription qui suit :
....NAE N...
FIL.FLAMINIC
VAS.VOC.HERE
DES. CALLISTI
LIB. EIVS. PONEN
DAM.CVRAVER.
(Dis manibus) ...nae N... filiae flaminicae Vasionis
Vocontiorum, heredes Callisti, liberti ejus, ponendam curaverunt.
« Aux dieux mânes de... fille de N., prêtresse de
Vaison des Voconces (8), les héritiers de Calliste, son affranchi, ont eu soin
d’élever cette pierre.
« Les lettres de cette inscription sont d’une
belle forme, et paraissent appartenir à une époque qui a précédé la décadence
des arts.
« 5° Vers 1810, la veuve Fabre trouva dans
l’ancien enclos des Cordeliers, au sud du monticule de Piémin et sur le sol de
la ville romaine, un cippe en pierre de Beaumont, qui devint plus tard la
propriété de M. Giraudy, avocat, et qui est aujourd’hui déposé dans le
vestibule du château de la Villasse, appartenant à madame veuve Giraudy. Ce
cippe a 1,07 m de hauteur, et une largeur à la base de 0,55 m ; au milieu
de 0,45, et à son sommet de 0,50. Il offre plusieurs moulures formant des encadrements,
mais point de figures, et porte d’un côté un distique grec et de l’autre un
distique latin. Les deux faces latérales sont vides.
EIYUNTHRI TUXHS
BHLV
SEUSTOS YETO BV
MO
TVN EN APAMEIA
MNHSAMENOS
LOGIVN
BELVS
FORTVNAE RECTOR
MENISQVE MAGIS
TER
ARA GAVDEBIT
QVAM DEDIT
ET VOLVIT
« M. Germer-Durand, habile professeur du lycée de
Nîmes, lit ainsi ces deux distiques :
Eéyænthri tæxhw B®lÄ Seustòw y¡to bÇmon,
TÇn ¤n ApameÛ& mnhs‹menow logÛvn.
« Seustus a élevé cet autel à Bélus, directeur de
la Fortune, en mémoire des oracles rendus à Apamée.
Belus Fortunae rector, men(s)isque magister,
Ara gaudebit, quam dedit et
voluit.
« Bélus, directeur de la Fortune et maître du
mois, aura pour agréable cet autel qu’il a donné et voulu (9).
« La pierre est très fruste, surtout du côté de
l’inscription latine. Ce n’est qu’après avoir obtenu un grand nombre
d’empreintes sur papier mouillé, et après plusieurs jours d’un minutieux
examen, qu’on s’est décidé pour le texte ci-dessus. On comprend dès lors
comment les mots MENSIS et GAVDEBIT paraissent être aujourd’hui menis et caudebit (10).
« Feu M. de Fortia, de l’Académie des inscriptions
et belles-lettres, avait, en 1831, soumis cette inscription à la savante
académie dont il était membre. La copie qui était en son pouvoir, et qui
différait notablement de celle qu’on lit ici, fut reconnue fautive,
inexplicable par suite, et on en demanda une seconde, qui ne fut jamais envoyée
(11). L’affaire en resta là. M. de Fortia paraissait cependant attacher beaucoup
d’importance à cette découverte, si on en juge par plusieurs lettres qu’il
écrivit, et qu’on a montrées à l’auteur de cette notice.
« L’enclos des Cordeliers se trouvait dans cette
partie de la ville romaine qu’on peut croire avoir été le primitif Vaison,
c’est-à-dire dans la partie la plus rapprochée du pont sur l’Ouvèse et la plus
à l’est. Tout fait présumer que la partie occidentale de Vasio Vocontiorum était comparativement plus moderne, et que si la
première existait bien avant le commencement de notre ère, la seconde ne datait
que des premières années du règne des empereurs. C’est dans le plus ancien
Vaison qu’on a découvert cette inscription grecque, qui naturellement rappelle
l’influence civilisatrice que la cité phocéenne peut avoir exercée sur les
peuples de la Gaule, et qui, à ce point de vue, appartiendrait à l’époque qui a
précédé l’ère chrétienne. Au reste, on sait tout ce que cette induction peut
avoir de hasardé, et on ne l’émet ici que comme une simple hypothèse, d’autant
mieux que le distique latin semble, d’un autre côté, assigner à cette pierre
une date postérieure à l’établissement des Romains dans la Gaule.
« 6° Toujours dans le même quartier, c’est-à-dire,
dans la partie de l’ancien Vaison que l’on a lieu de croire antérieure à la
conquête romaine, au sud et à cent ou deux cents pas de l’enclos des
Cordeliers, on a découvert, il y a environ douze ou quinze ans, une inscription
toute grecque sur une plaque de marbre qui n’est pas très grande (12). L’auteur
de cette notice, peu familiarisé avec la langue grecque, ne put examiner cette
inscription que pendant quelques minutes. Elle appartenait alors à M. Rostant,
officier de santé, et il ne sait où elle a passé après la mort de ce dernier
(13). Toutefois, il en fit rapidement la copie qu’on va lire, dont il est loin
de garantir l’exactitude, et qu’il ne consigne ici que faute de
mieux.
%EGOMARO%
OUILLONEOC
TO OUTIOU%
NAMAU%ATIO
EIVROUBHLH
%AMI%O%IN
NEMHTON
« A la quatrième ligne on lit
le mot Namausatio, dans lequel
on pourrait retrouver une forme inconnue jusqu’à ce jour, on le croit du moins, du nom de la ville
de Nîmes (14).
« En fait d’inscriptions grecques trouvées à
Vaison, on ne connaissait que la suivante, rapportée par Muratori (15). Elle
existait jadis à Avignon chez M. de Seytres de Caumont. On ne sait pas dans
quel quartier de Vaison elle avait été découverte :.
PRO%ERI ZH%AIS AKONTIV.
« Muratori la rend en latin par ces mots :
Proseri, vive Aeontio.
« Cette rareté d’inscriptions grecques à Vaison ne
peut qu’augmenter le prix de celles qu’on donne ici. D’ailleurs, une
inscription en vers grecs et latins, et se rapportant au culte de Bélus dans
les Gaules, semble faite pour exciter l’intérêt des archéologues, qui le
retrouveront ici avec le double caractère de Dieu de la fortune et de la
Divinité qui préside au mois, c’est-à-dire de la lune (16). Parmi les
nombreuses attributions de Bélus, celles-ci figurent en première ligne, ainsi
que l’attestent les auteurs qui ont écrit sur la mythologie. Le temple de Bélus
à Apamée en Syrie était célèbre à l’époque du paganisme, et on sait que les
empereurs Septime-Sévère et Macrin allèrent consulter son oracle. »
Voici maintenant les inscriptions que nous, avons
nous-même copiées sur place. Comme elles sont en trop petit nombre pour être
classées, nous suivons de préférence, en les publiant, l’ordre topographique,
et nous commençons naturellement par celles de Vaison.
I
Au nord de l’église de Notre-Dame, située dans la
plaine de la Villasse, derrière l’ancien cloître, est un champ inculte, presque
tout composé de ruines antiques et de débris de constructions du moyen âge. Des
fouilles bien dirigées dans cet endroit seraient très fructueuses ; mais
en attendant que le gouvernement les fasse entreprendre, un cultivateur qui ne
recherche les beaux vestiges de l’antiquité que pour les vendre, emploie en
hiver, quand il n’a pas mieux à faire, une partie de son temps à creuser au
hasard dans ce précieux terrain. Il a déjà découvert dans un très petit espace,
mais à une profondeur de trois ou quatre mètres, des médailles, dont une en or,
des fûts et des chapiteaux de colonnes brisées, des fourneaux en briques, des
fragments de toutes sortes, et les deux cippes dont suit la description.
Le premier, relégué aujourd’hui dans une petite étable
attenante au cloître, est en marbre blanc ; il est en forme d’autel, et
offre sur le devant une inscription qui ne saurait être ni mieux conservée, ni
en plus beaux caractères. On remarque des deux côtés, sur les faces latérales,
deux lauriers chargés de fruits et parfaitement sculptés. Chacune des faces est
encadrée dans une jolie bordure d’une ornementation fort riche et d’un travail
délicat :
MERCVRIO
SEX. SILVIVS
SILVESTER
ICCIANVS.
Mercure, au rapport de César (17), était honoré d’un
culte particulier dans les Gaules, comme inventeur des arts, protecteur des
chemins et présidant aux relations commerciales et aux gains de toute nature.
Le grand nombre d’inscriptions votives que l’on trouve en l’honneur de ce dieu
confirment pleinement le témoignage de l’histoire (18). Le sol de Vaison en
avait déjà fourni trois (19) ; mais celle-ci, déjà précieuse sous le
rapport de l’art, emprunte un nouvel intérêt à la révélation d’un nom de lieu
inconnu dans les recueils épigraphiques, quoiqu’il soit du reste assez célèbre.
Sextus (20) Silvius Silvester, tels sont les prénom,
nom et surnom de l’auteur de ce voeu à Mercure. La qualification d’ Iccianus, qu’il prend ensuite, ne peut
être qu’un nom de ville, celui de sa patrie sans doute, car dans les temps
antiques, comme au moyen âge, on avait coutume de joindre à son nom celui de
son pays natal, surtout quand on s’en trouvait très éloigné. Iccianus est un adjectif formé
régulièrement d’
Iccius ;
or, il n’y a d’autre ville de ce nom qu’un port de mer des Gaules, situé dans
la Morinie, sur les bords de la Manche, et où César nous apprend qu’il
s’embarqua avec ses troupes pour passer dans la Grande-Bretagne (21).
Il faut convenir que cette ville est loin de
Vaison ; mais qu’importe ? c’était, au contraire, un motif de plus de
mentionner la patrie d’origine. D’ailleurs, dans un état aussi vaste et aussi
bien administré que l’empire romain, qui offrait des garanties de sécurité pour
le commerce et les voyages, les déplacements étaient plus fréquents qu’aux
époques de morcellement et de trouble. Les inscriptions offrent des exemples de
migrations plus lointaines que celle que nous présumons ici. Le distique grec
publié ci-dessus ne mentionne-t-il pas quelqu’un venu d’Apamée à Vaison ?
Nous ne voyons donc nulle difficulté à interpréter le mot Iccianus de la façon la plus naturelle.
Faudrait-il s’étonner si Sextus Silvius Silvester, qui a dédié ce gracieux
monument à Mercure, était un négociant du port d’ Iccius, qui, après avoir amassé une riche fortune en
trafiquant entre le pays des Morins et les côtes de l’Italie et de la Provence,
se serait retiré dans la ville que Pomponius Méla place au premier rang des
cités les plus opulentes de la Gaule Narbonnaise (22), remerciant le dieu du
commerce des loisirs qu’il lui aurait faits, sous un climat moins rude et un
ciel plus beau que ceux de son pays natal.
II.
MERCVRIO
VOT
SEX. MARCEL
LI. LIB.
Voilà encore un cippe dédié au dieu des
marchands ; mais il est en pierre calcaire et sans ornements, humble comme
il convient à un simple affranchi, qui a peut-être consacré la plus grande
partie de son pécule à racheter sa liberté.
La régularité des lettres dénote seule que cette
inscription est contemporaine de la précédente (23). Nous la rendrons en ces
termes : Sextus, affranchi de Marcellus, s’est acquitté de son vœu envers
Mercure.
Le cippe, étant beaucoup plus lourd et moins précieux
que l’autre, a été laissé dehors, le long du mur du cloître, dans un fumier.
III.
Lampe en terre cuite, trouvée dans un tombeau, à Vaison
appartenant à M. de Montfort :
ATEMETI
(Fabrique) d’Atimetus. Ce nom de potier, bien qu’écrit
en caractères latins, est d’origine grecque. AtÛmetow signifie ordinairement méprisé, mais aussi
parfois inappréciable ; dans ce dernier sens, que nous préférons
comme plus honorable, on disait AtÛmetow fÛlow, incomparable ami (24).En passant sous la domination
romaine, ceux des habitants de Vaison qui avaient des noms grecs durent les
latiniser. Cependant, par une bizarrerie assez étrange, on trouve au musée
d’Avignon quelques inscriptions grecques où figurent des noms dont l’origine
latine est incontestable, tels que SEKOUNDOS,
POMPONIA
(25).
IV.
En remontant la jolie vallée de l’Ouèse, à une lieue
environ au levant de Vaison, on rencontre le village d’Entrechaux (26), avec
son château en ruines situé sur une montagne escarpée. Non loin de là, vers la
droite, on aperçoit au sommet d’une colline une chapelle romane, connue sous le
nom de Notre-Dame de Nazareth, et qui paraît être du dixième ou onzième siècle.
Pour une église isolée au milieu des champs, elle est assez remarquable par les
détails de son architecture. Mais ce n’est point ici le lieu de la décrire,
nous parlerons seulement en passant d’un bas-relief bizarre, placé au sommet de
l’angle de la façade qui est en retrait sur le porche. Il est de forme
rectangulaire, et représente une espèce de jongleur debout, ayant à sa gauche
un énorme instrument de musique à trois cordes, sur lequel il promène un archet
de la main droite. A ses pieds est un grand vase ou un autel de forme élégante,
d’où semblent s’échapper des flammes ; devant lui, un personnage à cheval
sur un animal que nous n’avons pu reconnaître à cause de l’éloignement, quoique
nous fussions monté sur le toit du porche. Le tout est grossièrement sculpté et
dénote une œuvre du moyen âge. Qu’il nous suffise d’avoir signalé ce singulier
tableau, d’autres prendront soin de l’expliquer.
L’objet principal de notre visite à la chapelle de
Notre-Dame de Nazareth était une inscription qui a été découverte sous l’autel
même, en 1828, et dont la pierre forme aujourd’hui l’un des jambages de la
porte à hauteur d’appui, donnant entrée sous le porche. A en juger par la
beauté et la régularité des caractères, cette inscription est de la meilleure
époque romaine ; elle est incomplète, et ce qui reste fait vivement
regretter que la pierre ait été mutilée. Les moulures de l’encadrement ne sont
intactes que du côté gauche :
|
|
Bien
que la pierre soit brisée à la partie inférieure, les derniers mots,
ressemblant à une formule finale, font présumer que l’inscription se
terminait là, et que la bordure a seule disparu. En mettant vers la droite la
place de trois ou quatre lettres, on obtient pour le cadre épigraphique des
dimensions satisfaisantes, qui sont en harmonie avec la disposition de
l’inscription le mot filia, par exemple, se trouve alors placé symétriquement au
milieu ; et quand on veut restituer des inscriptions régulières comme
celle-ci, l’œil est un guide qu’il ne faut pas dédaigner. Par ce moyen
purement matériel, combiné avec le sens de l’inscription, on voit qu’il
suffit ici d’ajouter quelques lettres pour terminer les mots commencés et
obtenir des lignes qui se suivent assez bien. Nous avons essayé de compléter
ainsi chaque ligne, et après bien des tâtonnements, nous sommes arrivé à des
résultats plus ou moins certains, que nous livrons à l’appréciation de nos
lecteurs. |
Q POM[PEIO]
VOLT[INI]
A FILIO....
PRÆFeCTO BO[CON]
TIORum PROV[INCiae]
FLAMINI DIVI [IVLII]
PONTIFici DEA[NAE]
POMPEIA S[EXTA]
FILIA
PATRI OPT[IMO]
Ex [SV]O DIC[AVIT]
C’est-à-dire : « A Quintus Pompée, de la
tribu Voltinia, fils de N..., préfet de la province des Voconces, flamine du divin
Jules, pontife de Diane, Pompéia Sexta, sa fille, a dédié à ses frais ce
monument à son excellent père. »
Les lettres de la première ligne, frustes et écornées
par le haut, sont plus grandes que les autres ; ce qui montre que c’est
bien là le commencement de l’inscription, et qu’il ne manque guère que la
bordure de la pierre. Au lieu de QIOM..., qu’il serait difficile d’expliquer, nous avons pensé
qu’il fallait lire Q. POM[PEIO], qui forme le pendant de Pompeia. A la seconde et à la troisième ligne, où l’on
distingue à peine quelques lettres et des fragments de lettres, il est à
présumer qu’il y avait Voltinia (tribu) filio, etc. La tribu Voltina ou Voltinia figure dans plusieurs inscriptions des villes voisines de Vaison
(33), et c’est ce qui nous a fait adopter cette leçon, qui a d’ailleurs
l’avantage de tirer parti des lettres visibles, tout en remplissant exactement
l’espace vide.
La restitution la plus importante est celle de Bocontiorum, qui donne pour le nom des
Voconces une variante d’orthographe dont nous n’avons pu découvrir un seul
exemple ni dans les inscriptions ni chez les auteurs qui parlent de ce peuple.
C’est pourquoi nous hésitions à admettre un nom qui employait pourtant très
bien les caractères du commencement de la ligne suivante, et nous n’avons été
tout à fait rassuré qu’en trouvant la même orthographe dans la Table de
Peutinger (34) et l’Itinéraire d’Antonin (35). Il est vrai que ces deux textes,
si précieux pour la géographie ancienne, appartiennent, suivant l’opinion
commune, à une époque assez avancée de l’empire romain ; tandis que notre
inscription est sans contredit des premiers temps. Il est vrai également qu’il
n’y avait rien d’aussi ordinaire, aux quatrième et cinquième siècles, que la
mutation réciproque du B et du V (36). Mais on a remarqué que la décadence des
langues les ramène sous plus d’un rapport aux habitudes de leur origine, et
cette observation est exacte principalement pour l’orthographe (37). Ainsi
l’emploi du B pour le V, joint aux autres signes d’archaïsme, nous porte à
croire que notre inscription est la plus ancienne de celles où il est question
des Voconces. Nous en avons compté jusqu’à quatorze ou quinze, qui toutes
portent Vocontii (38). Celle-ci parait être du
règne d’Auguste, et l’on sait que le style lapidaire est toujours en retard sur
les monuments littéraires.
A la sixième ligne, on pourrait lire flamini Diali, au lieu de D. Julii ; si nous avons préféré
cette dernière version, c’est que deux autres monuments montrent que la famille
Julia avait des flamines à Vaison
(39). Le mot tronqué de la ligne suivante Dea... pourrait faire Deae, et il s’agirait alors de la déesse protectrice des Voconces, qui
avait un temple à Die. Mais à cause de l’espace présumé, il vaut mieux lire Deanae pour Diana, dont on trouve des exemples
dans tous les pays (40), et notamment dans celui-ci, comme le montrera une des
inscriptions suivantes (41).
Que faire de l’S qui vient après Pompeia, sua ou suo ? Ce serait un pronom
inutile ; filia et patri en disent assez. Sexti filia ? A quoi bon, puisque le nom du père est en tête
de l’inscription. C’est donc plutôt l’initiale d’un surnom de Pompeia, tel que Sexta ou Sextia (42). Sans nous occuper des
autres restitutions, qui n’ont pas besoin d’être discutées, passons à l’explication
générale du monument.
Une femme appelée Pompéia l’a dédié aux mânes de son
père. Mais quel était le personnage qui réunissait d’aussi hautes fonctions
civiles et sacerdotales, qui commandait au nom des Romains à la nation entière
des Voconces, en même temps qu’il était flamine de Jules César et grand prêtre
de la déesse Diane ? C’était Quintus Pompée, si notre restitution est
exacte, et dans tous les cas un membre de la famille Pompéia, Or, les
inscriptions (43) et l’histoire (44) font connaître qu’il y avait une famille
puissante de ce nom dans le pays des Voconces, celle d’où était issu un
illustre écrivain que les anciens plaçaient pour le mérite à côté des
historiens du premier ordre (45). Nous voulons parler de Trogue-Pompée, qui
avait composé une histoire générale du monde en quarante-quatre livres, dont
Justin ne nous a malheureusement conservé qu’un sec abrégé. On ne sait presque
rien sur Trogue-Pompée, si ce n’est qu’il vivait sous Auguste, et que, selon
toute apparence, il mourut peu de temps avant l’ère chrétienne (46). Son aïeul
reçut de Pompée le Grand le titre de citoyen romain et l’honneur d’être affilié
à la gens Pompeia, en récompense des services qu’il avait rendus dans la guerre
contre Sertorius. Son père servait sous César, et remplissait les fonctions de
secrétaire auprès de cet empereur, dont il gardait le sceau (47), et son oncle
avait commandé sous Pompée des troupes de cavalerie dans la guerre contre
Mithridate (48).
Les noms de Quintus Pompée ne permettent pas de
supposer qu’il soit ici question de l’historien, ni de son aïeul, qui
s’appelait pareillement Trogue. Ce n’est pas non plus son père ; car le
monument est élevé par une femme, et un fils n’aurait pas laissé un pareil soin
à sa soeur. Mais rien ne s’oppose à ce que Quintus Pompée fût l’oncle de
l’historien. Malgré les liens de clientèle qui l’attachaient à Pompée, il
aurait suivi la fortune de César comme son frère, et aurait obtenu par le
crédit de ce dernier le commandement de la province des Voconces. A ce propos,
nous ferons observer que les Romains avaient dû respecter dans le principe les
anciennes circonscriptions des peuples celtiques pour ne pas choquer les
habitudes des vaincus, et qu’il entrait dans leur politique de confier les
hautes charges aux familles les plus influentes du pays pour rallier peu à peu
les esprits à leur domination. A la mort de César, Quintus Pompée aurait été
élu flamine du héros demi-dieu qui aurait été son bienfaiteur. Quoi qu’il en
soit de ces conjectures, notre inscription, gravée sur une pierre dépourvue
d’ornements, en lettres grandes et bien formées, en style simple, avec
l’orthographe de Bocontiorum, et la désignation d’une province purement
gauloise, réunit tous les indices qui conviennent à la première époque de
l’établissement des Romains dans les Gaules ; elle ne peut, par
conséquent, être relative qu’à un proche parent de l’historien Trogue, par la
raison que sa famille, récemment dotée du nom de Pompée, n’avait pas eu encore
le temps de s’étendre beaucoup.
L’inscription précédente n’est pas le seul vestige
d’antiquités romaines que le sol d’Entrechaux ait fourni. On trouve, en effet,
dans les manuscrits de Suarès, marquis d’Aulan, conservés à la Bibliothèque
nationale (49), la description d’une inscription très mutilée qu’on voyait dans
ce lieu au dix-septième siècle. Les dimensions de la pierre et des lettres
témoignent que ce fragment faisait partie d’un grand monument. Quoiqu’il soit
par lui-même dépourvu d’intérêt, nous le faisons connaître, pour encourager les
recherches qui pourraient amener la découverte des autres fragments.
Voici le passage du manuscrit de Suarès, relatif à
l’inscription :
« Intercalles, Entrechaux, in finibus
comitatus, qua parte Delphinatum agit, castrum in prærupto, in dioecese
Vasionense, cujus episcopatus est retrofeudum, spectat ad D.... de Fougasse,
toparcham Bastidae Raynaldorum, etc., qui pro sua humanitate hanc epigraphim e
lapide existente in dicto loco d’Entrechaux descriptam mihi contulit.
|
|
« 3
pans de longueur. 2 pans 1/2 de largeur. 1
pan 1/2 d’épaisseur (50). –Nul
mulet ne la peut porter (51). –
Le S est demi-pan (52) loin des autres lettres. –
Cordon de 4 doigts de largeur. » |
Sans nous aventurer à chercher une explication à ce
reste d’inscription, remarquons seulement que la croix, dont les branches
dépassent les autres lettres, pourrait être un T et un I conjoints, comme on en
rencontre sur beaucoup de monuments antiques.
VI.
Au mois d’août 1845, un cultivateur de Beaumont (53),
village qui n’est qu’à deux lieues de Vaison, découvrit dans son champ des
ruines de constructions romaines et, entre autres, les restes d’un bassin
antique, des tuyaux de plomb et un cippe de forme élégante, sur lequel était
gravée cette inscription votive (54) en l’honneur de la déesse Diane :
DEANE AVG
MFVFIVS
MATERNVS
EX VOTO.
« Vœu de Marcus Fufius Maternus à Diane
Auguste. »
L’N et l’E de Deanae sont liés ensemble, c’est-à-dire que le second jambage
de l’N sert à former l’E. La conjonction de ces deux lettres est naturelle, et
ne doit pas être prise pour un signe de décadence, non plus que Deane pour Diane : nous avons
montré ailleurs (55) que cette variante d’orthographe n’avait rien d’insolite,
puisqu’on en trouvait des exemples dans tous les pays ; nous ajouterons
que, par un changement analogue, la ville de Die, Dea Vocontiorum, est parfois appelée Dia, civitas Diensium, urbs Diensis (56). Ce qui est plus
extraordinaire, c’est de rencontrer dans une inscription contemporaine de la
bonne latinité un génitif féminin terminé par un e simple, au lieu de ae ou oe. Rien n’indique la présence de
l’a dans le groupe des deux autres
lettres conjointes.
Il est peu de déesses qui aient reçu autant de
qualifications diverses que Diane. Elle est appelée dans les inscriptions Augusta, Conservatrix,
Initia, Lucifera, Maxima, Nemoriana, Domitrix ferarum, Regina, Sancta, Virgo,
Victrix,
etc. Parmi ces épithètes, celle d’Augusta qu’on lui donne ici revient peut-être le plus
fréquemment (57). On l’attribuait aussi à la lune, dont Diane était la personnification,
et l’on trouve dans le recueil de Gruter un voeu de L. Aemilius Maternus Lunœ
Augustae
(58). Deux inscriptions de Vaison relataient déjà le surnom de Maternus (59) ; mais nous n’avons
vu nulle part les noms de Marcus Fufius Maternus réunis.
VII.
Sur un cippe en pierre de Beaumont, tout mutilé :
MATERN
MATERN
FILIO
Cette inscription est en caractères moins réguliers que
la précédente, avec laquelle elle ne laisserait pas d’avoir les plus grands rapports,
si la restitution que nous proposons est exacte Mater M. (Fufii) Matern(i) filio (pientissimo vel
carissimo).
«... La mère de M. Fufius Maternus à son fils
très-pieux ou très-cher. »
Autre fragment de cippe en pierre de Beaumont :
IVBRON
SVMELI
VORETO
VIRIVS²F
Nous n’avons aucune explication satisfaisante à
proposer pour cette inscription incomplète. Les mots Iubron, Sumeli et Voreto n’ont pas de sens, et comme
noms propres on ne les trouve pas. Il n’en est pas de même de Virius, nom qui figure dans un
très-grand nombre de monuments épigraphiques. Peut-être les deux premières
lettres iv signifient-elles ivLio ; car le nom de Jules était très-commun parmi les
Gaulois depuis la conquête des Gaules par Jules César.
IX.
Cippe en pierre de Beaumont, découvert à Malaucène
MINE
MRCVS
V.R.I.
N
L’inscription ne répond pas à l’élégance du
cippe ; elle est un peu fruste, grossièrement gravée, et l’on dirait même
qu’elle est restée inachevée. Les deux premières lignes sont pleines, tandis
que les deux autres paraissent ne l’avoir jamais été. Il est probable que l’A de MARCVS est confondu dans l’m, quoiqu’on ne le distingue
pas. Nous laissons inexpliqué le signe bizarre de la dernière ligne, composé de
deux v accolés symétriquement. A
l’égard des sigles V. R. I, ils pourraient signifier votum referri jussit. Quoi qu’il en soit, l’inscription paraît relative à
un voeu en l’honneur de Minerve, dont le nom complet n’a pu entrer dans la
première ligne, parce que le graveur malhabile n’a pas su proportionner les
lettres à la largeur du cippe.
Sur une tuile romaine, large et à rebords droits, on
lit dans un cartouche disposé obliquement :
|
|
C’est
la marque de fabrique, que l’on n’appliquait pas sur toutes les tuiles, mais seulement
sur quelques-unes pour en indiquer la provenance : Le génitif Clarianae, s’il est régi par fabrica, comme c’est l’ordinaire,
serait le nom d’une femme ; mais il est plus vraisemblable que Clarianæ
est un adjectif formé du nom de Clarus ou Clarius, et se rapportant au mot fabricae sous-entendu. D’autres fois, le nom du fabricant
était mis au nominatif : ainsi, pour citer l’exemple d’un nom qui se
rapproche beaucoup de celui de notre tuile, des briques provenant des bains
romains d’Aix en Savoie portent très-distinctement Clarianus (60). |
XI.
En suivant la route nouvelle qui va de Malaucène
à Beaumont, on rencontre beaucoup de briques et de tuiles romaines, qui,
indépendamment des inscriptions qu’on vient de lire, attestent que les Gallo-Romains
avaient dans ce pays accidenté de nombreux établissements. Beaumont, situé au
pied même du mont Ventoux, les devait à ses carrières inépuisables (61), d’où
furent extraites toutes les pierres des monuments de l’antique Vaison. On avait
presque cessé d’exploiter ces anciennes carrières, à cause du mauvais état des
chemins ; mais depuis qu’on a rétabli les voies de communication, les
travaux d’exploitation ont été repris avec activité. Quant à la petite ville de
Malaucène, qui n’est qu’à une lieue et demie de Vaison, elle doit son origine à
d’autres causes. La proximité de la capitale d’un peuple puissant, la pureté de
l’air, la beauté du paysage, la fertilité et la fraîcheur de la vallée, qui est
arrosée par les eaux abondantes et intarissables du Groseau (62), première
fontaine de la contrée après celle de Vaucluse : voilà ce qui ne pouvait
manquer d’attirer à Malaucène (63) les Voconces et les Romains. Les
inscriptions, les médailles et les débris antiques de toutes sortes que l’on
exhume chaque jour du territoire de cette ville, donnent à une présomption si
naturelle le caractère de la certitude. On peut suivre encore assez loin dans
la campagne l’aqueduc qui amenait les eaux du Groseau à Vaison, et même,
d’après plusieurs auteurs, jusqu’à Orange, qui est à six ou sept lieues de là
(64).
Nous avons remarqué, un peu au-dessous de la source,
une pierre de marbre blanc dont une face est couverte de caractères grecs. Bien
que le mauvais état des lettres et le manque de temps nous aient empêché de faire
une copie de cette inscription, peut-être antérieure à la domination romaine,
nous jugeons utile d’en parler, afin de donner à quelque archéologue l’idée de
la calquer pour l’étudier à loisir : le marbre sur lequel elle est gravée
sert de base à une croix placée devant la porte de la chapelle de Notre-Dame du
Groseau.
Ce dernier monument est le seul reste d’un
ancien monastère fondé par Arédius, évêque de Vaison ; en 684 (65), ruiné
par les Sarrasins, rétabli ensuite et donné par l’évêque Pierre de Mirabel à
l’abbaye de Saint-Victor de Marseille, en 1059 (66). C’est à peu près l’époque
que l’on peut assigner à la construction de l’église du Groseau, remarquable
encore par des chapiteaux historiés ; un campanile soutenu par d’élégantes
colonnettes, et une frise sculptée dans le goût de l’antique. Le cloître démoli
a presque entièrement disparu sous la végétation, de même que les ruines de la
maison de plaisance que le pape Clément V avait fait bâtir, et où il avait
coutume de passer la belle saison (67).