Noctes Gallicanae

Le Périple

d’ Hannon

 

Commentaire de F. Hoefer

 

 

Ferdinand HOEFER

Chaldée, Assyrie, Médie, Babylonie, Mésopotamie, Phénicie, Palmyrène

In Histoire et description de tous les peuples

Firmin Didot, frères, 1852.

 

Mais les plus intéressantes des colonies phéniciennes de l’Afrique étaient celles de la côte atlantique, dans les belles provinces maritimes du Maroc. Suivant Ératosthène, cité par Strabon(lib. XVII, 3 ), les Tyriens y avaient fondé trois cents villes. Ces colonies eurent le même sort que celles de Tartessus, dont elles étaient tout à fait contemporaines (Plin., XIX, 22 ; Strab., I, 3.) Abandonnées par la métropole, pendant la période assyrienne, elles tombèrent au pouvoir des barbares indigènes. Quelques-unes se maintinrent cependant jusqu’à l’époque où les Carthaginois envoyèrent, sous la conduite d’Hannon, de nouveaux colons, qui relevèrent en partie les anciens établissements. Comme la contrée atlantique du Maroc était à peu près inconnue aux Grecs et aux Romains, il ne faut pas s’étonner que nous ayons si peu de renseignements sur les colonies phéniciennes qui s’y trouvaient. Pomponius Méla (II, 9) mentionne Tingis (Tanger), et Strabon (III, 1) Zelis (Ceuta). On trouve, en outre, sur quelques médailles phéniciennes le nom de Lix ou Lekhes (Judas, Etude démonstrative de la Langue Phénicienne, Tab., 2. n.16-20.), ville en partie habitée par des Libyens, en partie par des Phéniciens (Scylax, Péripl., § III, p.203, éd. Gail.). Cette ville a, selon Pline, surpassé en grandeur l’ancienne Carthage (Plin. V, 1). Plus au sud était le golfe du Commerce, Sinus Emporicus, où il y avait aussi quelques établissements phéniciens (Plin. XIX, 22). Dans la contrée qui forme aujourd’hui [en 1852 !] la province de Suse il y avait l’établissement fortifié des Cariens (Karikòn teÝxow du Périple), dont le nom phénicien, Aggadir (mur), s’est conservé jusqu’à nos jours (Gadès signifie aussi mur ; c’est une corruption d’agadir). Cet établissement, entouré d’une enceinte fortifiée, avait été fondé par des Cariens associés à des Phéniciens. Une association semblable avait construit le quartier des Cariens à Memphis. Dans le voisinage d’Aggadir il y avait les villes de Gytte, d’Akra, de Melitta et d’Arambys (Hannon, Périple).

 

Au sud du Lixus les Phéniciens avaient des établissements dans une étendue de trente journées jusqu’aux confins du Sahara (Strab., XVII, 3). Ici nos documents s’arrêtent. Nous savons seulement que le commerce des Phéniciens avec l’Afrique moyenne s’étendait, au rapport d’Hannon, jusqu’à l’île de Cerné (aujourd’hui Arguin).

 

 

C’est ici que vient se placer naturellement le Périple d’Hannon, sur l’époque duquel on est loin d’être d’accord : Gosselin le fait remonter à 1000 ans avant J.-C., et Mélot à 300 ans ; la moyenne de 570, admise par Bougainville, est la date la plus probable. Ce Périple est, selon toute apparence, l’extrait d’un ouvrage plus considérable, écrit primitivement en phénicien. Nous ne possédons que la traduction grecque de cet extrait, dont voici la traduction (Dans Hudson, Geographiae veteris scriptores graeci minores, Oxoniae.)

 

T R A D U C T I O N

 

Remarques sur le Périple d’Hannon

(Voy. de Humboldt, Tableaux de la Nature, t. I, p. 181 a, édit. de 1849.)

 

Il résulte de ce curieux document que les navigateurs puniques, sortis du détroit de Gibraltar, ont longé la côte orientale de l’Afrique. Jusqu’où ce voyage s’est-il étendu ? Cette question a été vivement controversée, et n’a pas encore reçu de solution satisfaisante. Gosselin (Recherches sur la Géographie des Anciens, vol. I, p. 63) et Rennel (Geography of Herodotus, p. 910) représentent les deux opinions extrêmes. Le premier abrège le voyage d’Hannon tellement, que la Corne du sud serait le cap Noun (à 28° de latitude nord), tandis que le second le prolonge jusqu’à Sierra-Leone, vers le 8° de latitude nord.

Gosselin fonde son calcul sur des suppositions inadmissibles. Il pense que l’expression hors des Colonnes comprend encore le détroit, les Colonnes d’Hercule n’étant que les deux rochers Calpé et Abyla, à l’entrée Intérieure du détroit. En partant de ce point, il place la ville Thymiatérium dans le détroit même, près de Ceuta ; il prend le cap Soloës, qu’Hannon n’atteignit qu’au bout de deux journées en dehors des Colonnes, pour le cap Spartel, qui ferme l’issue du détroit du côté de l’Afrique, et il place l’île de Cerné à 33°½ latitude nord, aujourd’hui île de Fédal. Mais d’abord la décision du sénat carthaginois enjoignit à Hannon d’établir des colonies et de faire des découvertes en dehors du détroit ; puis, l’expression les Colonnes se prend ordinairement pour le détroit en général.

 

Gosselin prétend ensuite que la journée n’était pas de plus de six lieues. « Car, dit-il, Cook, en longeant la côte orientale de la Nouvelle-Hollande, n’avait pas pu faire plus de dix-sept lieues en vingt-quatre heures ; c’est pourquoi on ne pouvait accorder à Hannon, qui la nuit se tenait tranquille et avait toute une flotte avec lui, que cinq lieues pour le jour. » Mais, cette comparaison n’est pas exacte. Cook naviguait le long d’une côte parsemée de bancs de coraux, et pour en lever la carte il fut obligé d’avoir presque toujours la sonde à la main. Rien de cela pour Hannon. Tout au contraire, Hannon, sorti du détroit, entra dans des courants qui vont avec une assez grande rapidité du nord au sud, et, au lieu de cinq lieues, il devait faire au moins trente lieues par jour ; car Hérodote lui-même fixe (4, 86) une journée de navigation ordinaire (dans la Méditerranée) à sept cents stades (vingt-huit lieues) [124,32 km]. Enfin, il n’est nullement démontré que la flottille d’Hannon s’arrêtât la nuit pour ne marcher que le jour.

 

L’opinion de Rennel, admise en partie par Heeren, réunit plus de chances de probabilité (Déjà avant Rennel, Rochart, Geographia Sacra, I, 33 ; Campomanes, Antiguedad maritima de Carthago, vol. II ; Dodwell, Dissertatio prima in geograph. min., éd. Hudson ; et Bougainville, Mémoires sur les découvertes d’Hannon (Mémoires de l’Académie des Inscriptions, t. XX VI, XXVIII) font tous arriver Hannon jusqu’aux côtes de la Guinée). Nous l’adoptons, mais en y apportant plusieurs modifications importantes.

En supposant que la journée ait été en moyenne d’un degré de latitude (25 lieues [111 km], nous obtenons les résultats suivants :

 

La ville de Thymiatérium correspondrait à un endroit voisin de l’embouchure de la rivière Sebou, sur la côte atlantique du Maroc ;

Le cap Soloës serait le cap Blanc ;

Les colonies de Karikum Teichos, Gytta, Acra, Mélite et Arambe, se trouveraient entre Safi et Mogador ;

Le fleuve Lixus serait la rivière Sous ;

L’île de Cerné, l’une des Canaries (Fuertaventure ?) ;

Le grand Fleuve, rempli de crocodiles et d’hippopotames, le Sénégal ;

La Corne d’Ouest, le cap Vert ;

La Corne du Sud, le cap Roxo, près de l’archipel des Bissagos.

 

Ainsi, d’après notre évaluation, c’est à 11° ou 12° latitude nord qu’il faut placer le terme de l’expédition d’Hannon.

 

Jamais peut-être la côte occidentale de l’Afrique, dans le rayon indiqué, n’a eu un commerce plus actif qu’à l’époque où les Phéniciens et les Carthaginois tenaient le sceptre de la mer. On comptait sur cette côte plus de cent établissements phéniciens, dont nous avons déjà nommé les principaux. C’est avec le midi de l’Espagne, avec Tartessus et les colonies de la Turditaine que ces établissements étaient immédiatement en relation.

 

Les Phéniciens ont-ils fait le tour de l’Afrique ?

 

Cette question, contestée par les uns, a été résolue affirmativement par les autres. Voici le document le plus intéressant que nous ait fourni à cet égard le père de l’histoire, Hérodote.

 

« L’Afrique est manifestement environnée d’eau (Libæh dhloÝ ¥vutÇn ¥oèsa perÛ==utow), à l’exception de l’isthme qui la joint à l’Asie. Néchao, roi d’Égypte, est à notre connaissance le premier qui ait démontré ce fait. Après avoir renoncé à l’achèvement du canal de communication entre le Nil et le golfe Arabique, il expédia des navires, montés par des Phéniciens, avec l’ordre de rentrer dans la mer qui baigne la côte septentrionale de l’Afrique (t¯n borhýhn y‹lasshn) et de revenir ainsi en Egypte. Partis de la mer Rouge, ces Phéniciens naviguèrent d’abord dans la mer Méridionale (océan Indien ). Quand la disette se faisait sentir (ökvw d¢ gÛnoito fyinñpvron), quel que fût le point de la côte, ils y abordaient, ensemençaient la terre, et attendaient la moisson. Après la récolte du blé ils continuaient leur navigation. Après avoir ainsi voyagé pendant dix ans, ils parvinrent, dans la troisième année, à la hauteur des Colonnes d’Hercule, franchirent le détroit, et arrivèrent en Égypte. On me rapporta une chose que je ne crois pas, et qui pourrait être croyable à tout autre, c’est que les navigateurs en tournant l’Afrique avaient le soleil à droite (periplÅontew t¯n Libæhn tòn  ³lion ¦sxon ¤w tŒ dejÛa) (Hérodote, IV, 42).

 

Ce document décide la question. Les Phéniciens ont fait le tour de l’Afrique : ce qui le prouve, c’est le fait même auquel Hérodote ne veut pas ajouter foi, lui qui croyait tant de choses. C’est qu’aussi aucune imagination n’aurait pu l’inventer : Il fallait avoir passé la ligne équinoxiale et constaté de visu qu’en doublant la pointe méridionale de l’Afrique tout navigateur parti de la mer Rouge a le soleil à sa droite. Ainsi, plus de deux mille ans avant les Portugais, les Phéniciens avaient exécuté, en sens inverse, la circumnavigation du continent africain. L’histoire ne nous a pas conservé le nom de leur Vasco de Gama. Que de héros sont perdus pour la postérité parce que, comme le dit Horace, ils n’avaient pas eu de poètes pour les célébrer (caruere quia vate sacro). Ce devait être en effet un spectacle étrange pour des marins exclusivement habitués à la Méditerranée de voir le soleil passer sur leur tête, et de l’avoir ensuite, en continuant leur marche vers le midi, non plus en face, mais derrière le dos. Des commentateurs ont été embarrassés pour expliquer continent les Phéniciens envoyés par Néchao ont pu avoir le soleil à leur droite ; et ils sont partis de là pour contester la réalité de cette circumnavigation. Mais ils n’ont pas compris que les mots periplÅontew t¯n Libæhn, naviguant autour expriment l’action même de tourner autour de la pointe de l’Afrique, de doubler, comme on dit maintenant, le cap de Bonne-Espérance. Et en doublant cette pointe, pour entrer dans l’océan Atlantique, n’avaient-ils pas le soleil à droite ? Tout est donc parfaitement d’accord avec l’observation, et le récit d’Hérodote porte le cachet de la véracité la plus évidente. D’ailleurs, tant que la terre ne leur manquait pas, les Phéniciens devaient continuer leur route : ils n’étaient pas hommes à reculer devant les tempêtes.

 

C’est donc la première expédition vraiment scientifique dont l’histoire fasse mention. Le but fut parfaitement rempli ; car il fut démontré que l’Afrique est partout entourée d’eau, et que sans l’isthme de Suez ce serait une immense île.

 

Le document conservé par Hérodote nous intéresse encore sous un autre rapport : il nous apprend comment les Phéniciens exécutaient leurs voyages de longs cours. Il est facile d’approvisionner nos énormes bâtiments pour des années ; il n’en était pas de même pour de petits bâtiments, sorte de radeaux, destinés au cabotage. Puis, la moisson dans une terre chaude et fertile ne se faisait attendre ni longtemps ni vainement.