Noctes Gallicanae

Le Périple

d’ Hannon

 

 

Commentaire de Montesquieu

 

Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748.

Quatrième partie, Livre XXI

 

CHAPITRE XI

Carthage et Marseille.

 

Carthage avait un singulier droit des gens ; elle faisait noyer (Eratosthène, dans Strabon, liv. XVII, p. 802.) tous les étrangers qui trafiquaient en Sardaigne et vers les colonnes d’Hercule : Son droit politique n’était pas moins extraordinaire ; elle défendit aux Sardes de cultiver la terre, sous peine de la vie. Elle accrut sa puissance par ses richesses, et ensuite ses richesses par sa puissance. Maîtresse des côtes d’Afrique que baigne la Méditerranée, elle s’étendit le long de celles de l’océan. Hannon, par ordre du sénat de Carthage, répandit trente mille Carthaginois depuis les colonnes d’Hercule jusqu’à Cerné. Il dit que ce lieu est aussi éloigné des colonnes d’Hercule, que les colonnes d’Hercule le sont de Carthage. Cette position est très remarquable ; elle fait voir qu’Hannon borna ses établissements au vingt-cinquième degré de latitude nord, c’est-à-dire, deux ou trois degrés au-delà des îles Canaries, vers le sud.

 

Hannon, étant à Cerné, fit une autre navigation, dont l’objet était de faire des découvertes plus avant vers le midi. Il ne prit presque aucune connaissance du continent. L’étendue des côtes qu’il suivit fut de vingt-six jours de navigation, et il fut obligé de revenir faute de vivres. Il paraît que les Carthaginois ne firent aucun usage de cette entreprise d’Hannon. Scylax (Voyez son Périple, article de Carthage.) dit qu’au-delà de Cerné, la mer n’est pas navigable (Voyez HÉRODOTE, in Melpomene, sur les obstacles que Sataspe trouva), parce qu’elle y est basse, pleine de limon et d’herbes marines : effectivement il y en a beaucoup dans ces parages (Voyez les cartes et les relations, le premier volume des Voyages qui ont servi à l’établissement de la compagnie des Indes, part. I, p. 201. Cette herbe couvre tellement la surface de la mer, qu’on a de la peine à voir l’eau ; et les vaisseaux ne peuvent passer au travers que par un vent frais.). Les marchands carthaginois dont parle Scylax, pouvaient trouver des obstacles qu’Hannon, qui avait soixante navires de cinquante rames chacun, avait vaincus. Les difficultés sont relatives ; et de plus, on ne doit pas confondre une entreprise qui a la hardiesse et la témérité pour objet, avec ce qui est l’effet d’une conduite ordinaire.

 

C’est un beau morceau de l’Antiquité que la relation d’Hannon : le même homme, qui a exécuté, a écrit : il ne met aucune ostentation dans ses récits. Les grands capitaines écrivent leurs actions avec simplicité, parce qu’ils sont plus glorieux de ce qu’ils ont fait, que de ce qu’ils ont dit.

 

Les choses sont comme le style. Il ne donne point dans le merveilleux : tout ce qu’il dit du climat, du terrain, des murs, des manières des habitants, se rapporte à ce qu’on voit aujourd’hui dans cette côte d’Afrique : il semble que c’est le journal d’un de nos navigateurs.

 

Hannon remarqua sur sa flotte, que, le jour, il régnait dans le continent un vaste silence ; que, la nuit, on entendait les sons de divers instruments de musique ; et qu’on voyait partout des feux, les uns plus grands, les autres moindres(Pline nous dit la même chose, en parlant du mont Atlas : Noctibus micare crebris ignibus, tibiarum cantu tympanorumque sonitu strepere, neminem interdiu cerni.). Nos relations confirment ceci : on y trouve que, le jour, ces sauvages, pour éviter l’ardeur du soleil, se retirent dans les forêts ; que, la nuit, ils font de grands feux, pour écarter les bêtes féroces ; et qu’ils aiment passionnément la danse et les instruments de musique.

 

Hannon nous décrit un volcan avec tous les phénomènes que fait voir aujourd’hui le Vésuve : et le récit qu’il fait de ces deux femmes velues, qui se laissèrent plutôt tuer que de suivre les Carthaginois, et dont il fit porter les peaux à Carthage, n’est pas, comme on l’a dit, hors de vraisemblance. Cette relation est d’autant plus précieuse, qu’elle est un monument punique ; et c’est parce qu’elle est un monument punique, qu’elle a été regardée comme fabuleuse. Car les Romains conservèrent leur haine contre les Carthaginois, même après les avoir détruits. Mais ce ne fut que la victoire qui décida s’il fallait dire la foi punique, ou la foi romaine.

 

Des modernes (M. Dodwel : voyez sa Dissertation sur le Périple d’Hannon.) ont suivi ce préjugé. Que sont devenues, disent-ils, les villes qu’Hannon nous décrit, et dont, même du temps de Pline, il ne restait pas le moindre vestige ? Le merveilleux serait qu’il en fût resté. Etait-ce Corinthe ou Athènes, qu’Hannon allait bâtir sur ces côtes ? Il laissait, dans les endroits propres au commerce, des familles carthaginoises ; et, à la hâte, il les mettait en sûreté contre les hommes sauvages et les bêtes féroces. Les calamités des Carthaginois firent cesser la navigation d’Afrique ; il fallut bien que ces familles périssent, ou devinssent sauvages. Je dis plus : quand les ruines de ces villes subsisteraient encore, qui est-ce qui aurait été en faire la découverte dans les bois et dans les marais ? On trouve pourtant, dans Scylax et dans Polybe, que les Carthaginois avaient de grands établissements sur ces côtes. Voilà les vestiges des villes d’Hannon ; il n’y en a point d’autres, parce qu’à peine y en a-t-il d’autres de Carthage même.

 

Les Carthaginois étaient sur le chemin des richesses : Et, s’ils avaient été jusqu’au quatrième degré de latitude nord, et au quinzième de longitude, ils auraient découvert la côte d’Or et les côtes voisines. Ils y auraient fait un commerce de toute autre importance que celui qu’on y fait aujourd’hui, que l’Amérique semble avoir avili les richesses de tous les autres pays : ils y auraient trouvé des trésors qui ne pouvaient être enlevés par les Romains.

 

On a dit des choses bien surprenantes des richesses de l’Espagne. Si l’on en croit Aristote (Des choses merveilleuses.) les Phéniciens, qui abordèrent à Tartèse, y trouvèrent tant d’argent, que leurs navires ne pouvaient le contenir ; et ils firent faire, de ce métal, leurs plus vils ustensiles. Les Carthaginois, au rapport de Diodore (Liv. VI.), trouvèrent tant d’or et d’argent dans les Pyrénées, qu’ils en mirent aux ancres de leurs navires. Il ne faut point faire de fond sur ces récits populaires : voici des faits précis.

 

On voit, dans un fragment de Polybe cité par Strabon (Liv. III), que les mines d’argent qui étaient à la source du Bétis, où quarante mille hommes étaient employés, donnaient au peuple romain vingt-cinq mille dragmes par jour : cela peut faire environ cinq millions de livres par an, à cinquante francs le marc. On appelait les montagnes où étaient ces mines, les montagnes d’argent (Mons Argentarius; ce qui fait voir que c’était le Potosi de ces temps-là. Aujourd’hui les mines d’Hanover n’ont pas le quart des ouvriers qu’on employait dans celles d’Espagne, et elles donnent plus : mais les Romains n’ayant guère que des mines de cuivre, et peu de mines d’argent, et les Grecs ne connaissant que les mines d’Attique très peu riches, ils durent être étonnés de l’abondance de celles-là.

 

Dans la guerre pour la succession d’Espagne, un homme appelé le marquis de Rhodes, de qui on disait qu’il s’était ruiné dans les mines d’or, et enrichi dans les hôpitaux (Il en avait eu, quelque part, la direction), proposa à la cour de France d’ouvrir les mines des Pyrénées. Il cita les Tyriens, les Carthaginois et les Romains : on lui permit de chercher ; il chercha, il fouilla partout ; il citait toujours, et ne trouvait rien.

 

Les Carthaginois, maîtres du commerce de l’or et de l’argent, voulurent l’être encore de celui du plomb et de l’étain. Ces métaux étaient voiturés par terre, depuis les ports de la Gaule sur l’océan, jusqu’à ceux de la Méditerranée. Les Carthaginois voulurent les recevoir de la première main ; ils envoyèrent Himilcon, pour former (Voyez Festus Avienus) des établissements dans les îles Cassitérides, qu’on croit être celles de Silley

 

Ces voyages, de la Bétique en Angleterre, ont fait penser à quelques gens que les Carthaginois avaient la boussole : mais il est clair qu’ils suivaient les côtes. Je n’en veux d’autre preuve que ce que dit Himilcon, qui demeura quatre mois à aller de l’embouchure du Bétis en Angleterre : outre que la fameuse histoire (Strabon, liv. III, sur la fin) de ce pilote carthaginois, qui, voyant venir un vaisseau romain, se fit échouer pour ne lui pas apprendre la route d’Angleterre (II en fut récompensé par le sénat de Carthage), fait voir que ces vaisseaux étaient très près des côtes lorsqu’ils se rencontrèrent.

 

Les anciens pourraient avoir fait des voyages de mer qui feraient penser qu’ils avaient la boussole, quoiqu’ils ne l’eussent pas. Si un pilote s’était éloigné des côtes ; et que, pendant son voyage, il eût un temps serein ; que, la nuit, il eût toujours vu une étoile polaire, et le jour le lever et le coucher du soleil ; il est clair qu’il aurait pu se conduire comme on fait aujourd’hui par la boussole : mais ce serait un cas fortuit, et non pas une navigation réglée.

 

On voit, dans le traité qui finit la première guerre punique, que Carthage fut principalement attentive à se conserver l’empire de la mer, et Rome à garder celui de la terre. Hannon (Tite-Live, supplément de Frenshemius, seconde décade, liv. VI), dans la négociation avec les Romains, déclara qu’il ne souffrirait pas seulement qu’ils se lavassent les mains dans les mers de Sicile ; il ne leur fut pas permis de naviguer au-delà du beau Promontoire ; il leur fut défendu (Polybe, liv. III) de trafiquer en Sicile (Dans la partie sujette aux Carthaginois), en Sardaigne, en Afrique, excepté à Carthage : exception qui fait voir qu’on ne leur y préparait pas un commerce avantageux.

 

Il y eut, dans les premiers temps, de grandes guerres entre Carthage et Marseille (Justin, liv. XLIII, chap. V) au sujet de la pêche. Après la paix, ils firent concurremment le commerce d’économie. Marseille fut d’autant plus jalouse, qu’égalant sa rivale en industrie, elle lui était devenue inférieure en puissance : voilà la raison de cette grande fidélité pour les Romains. La guerre que ceux-ci firent contre les Carthaginois en Espagne, fut une source de richesses pour Marseille, qui servait d’entrepôt. La ruine de Carthage et de Corinthe augmenta encore la gloire de Marseille : et, sans les guerres civiles, où il fallait fermer les yeux, et prendre un parti, elle aurait été heureuse sous la protection des Romains, qui n’avaient aucune jalousie de son commerce.

 

Pour faciliter la mise en page, j’ai inséré (en petits caractères) les notes dans le texte.