Noctes Gallicanae

Le Périple

d’ Hannon

 

 

Traduction de Ferdinand Hoefer

 

 

« Les Carthaginois résolurent qu'Hannon naviguerait au delà des Colonnes, et qu'il fonderait des colonies avec les Liby-Phéniciens. Il partit, emmenant avec lui une flotte de soixante vaisseaux, une quantité d'hommes et de femmes, au nombre de trente mille, des provisions et toutes les choses nécessaires.

 

« Après nous être embarqués et après avoir passé par le détroit, nous naviguâmes durant deux jours, et fondâmes ensuite une ville du nom de Thymiatérium. Il y avait à côté d'elle une grande plaine. De là nous fîmes voile à l'ouest, vers le cap libyen de Soloës, garni de toutes parts d'arbres. Après y avoir élevé un temple à Neptune, nous nous dirigeâmes, pendant une demi-journée, de nouveau vers l'ouest jusqu'au moment de toucher à un lac voisin de la mer, et rempli de joncs. Il s'y trouvait des éléphants et beaucoup d'autres animaux herbivores. Nous longeâmes le lac pendant une journée, et nous construisîmes des villes sur la mer, que nous appelâmes Karikum Teichos, Gytte, Acra, Mélitte et Arambe.

« En partant de ces lieux , nous arrivâmes au grand fleuve Lixus, qui descend de la Libye. Le long de ses rivages demeure un peuple nomade, les Lixites, qui faisaient paître leurs troupeaux; nous y fîmes quelque séjour en contractant avec eux alliance. Mais au-dessus d'eux vivaient des Éthiopiens sauvages, occupant un pays montagneux et riche en animaux, où le Lixus prend naissance. Les montagnes étaient habitées par des hommes d'une figure étrange, des Troglodytes, que les Lixites dépeignaient comme plus agiles à la course que des chevaux.

« Nous prîmes des interprètes parmi les Lixites, et nous passâmes près du désert durant deux jours. Nous nous portâmes de là à une journée vers l'est : ici nous rencontrâmes au fond d'un golfe une petite île ayant cinq stades de circuit; nous y établîmes des colons en lui donnant le nom de Cerné. Selon notre calcul , il nous semblait qu'elle devait être à une distance égale de Carthage; car on mit autant de temps pour le trajet de là aux Colonnes que de celles-ci à Cerné. Nous arrivâmes à un lac, en remontant un grand fleuve, nommé Chrètes. Ce lac renfermait trois îles plus grandes que Cerné. A partir de ces îles, il nous fallut une journée pour atteindre la fin du lac.

 

« Au-dessus de ce lac on voyait s'élever de hautes montagnes, couvertes d'hommes féroces, revêtus de peaux d'animaux qui nous lancèrent des pierres et nous empêchèrent d'aborder. En continuant notre route, nous parvînmes à un grand fleure, rempli de crocodiles et d'hippopotames. Nous rebroussâmes chemin, et nous allâmes rejoindre Cerné.

 

« De cet endroit, nous nous embarquâmes vers le sud, et nous longeâmes les côtes pendant douze jours. Toute la contrée était habitée par des Éthiopiens, qui en nous voyant arriver prirent la fuite. Ils parlaient un langage inintelligible , même pour les Lixites qui nous accompagnaient. Le dernier jour nous abordâmes près de quelques montagnes élevées, et garnies de différentes espèces de bois odoriférants. Nous naviguâmes deux journées plus loin, et nous mouillâmes près d'un très grand golfe, ayant des deux côtés un terrain plat, sur lequel nous vîmes brûler partout, la nuit, des feux à une certaine distance, et à une élévation plus ou moins grande. Nous v fîmes de l'eau, et nous côtoyâmes les rives pendant cinq jours; au bout de ce temps nous vîmes devant nous un grand golfe, auquel nos interprètes donnèrent le nom de Corne d'ouest. Il y avait dans ce golfe une grande île dans laquelle se trouvait un lac, qui à son tour renfermait une île plus petite.

 

« Nous abordâmes en ce lieu, où nous ne vîmes, le jour, que des forêts, mais la nuit beaucoup de feux; et nous entendîmes le son de flûtes, de cymbales, de timbales, et un bruit effroyable. La terreur s'empara de nous, et nos devins nous ordonnèrent de quitter l'île. Nous mîmes aussitôt à la voile, et nous passâmes près d'une contrée brûlante nommée Thymiamata. Elle était pleine de torrents de feu qui se jetaient dans la mer. Mais cette terre était inaccessible à cause de sa grande chaleur. La crainte nous fit encore quitter promptement ces parages.

 

« Pendant quatre jours en mer, nous aperçûmes, la nuit, les côtes couvertes de feux. Nous vîmes, au milieu de ce pays, un feu énorme qui semblait toucher jusqu'aux étoiles. Le jour nous y distinguâmes une montagne très élevée, que l'on appelait le char des dieux. Durant trois jours nous passâmes près des torrents de feux, et nous approchâmes d'un golfe appelé la Corne du Sud. Dans l'angle de ce golfe il y avait une île pareille à l'autre dont nous avons parlé, laquelle contenait un lac; celui-ci renfermait à son tour une autre île, habitée par des hommes sauvages ; mais la plupart d'entre eux étaient des femmes aux corps velus, que nos interprètes appelaient Gorilles [Sans doute par corruption du mot hébreu ou phénicien goïm, infidèles, magiciens]. Nous ne pûmes pas attraper les hommes : ils s'enfuirent dans les montagnes et se défendirent avec des pierres. Quant aux femmes, nous en prîmes trois, qui mordirent et égratignèrent leurs conducteurs, et ne voulurent pas les suivre. Nous les tuâmes, et nous leur ôtâmes la peau, que nous apportâmes à Carthage; car nous ne pûmes pas aller plus loin , faute de provisions. »

Ferdinand HOEFER,

Chaldée, Assyrie, Médie, Babylonie, Mésopotamie, Phénicie, Palmyrène

In Histoire et description de tous les peuples

Firmin Didot, frères, 1852.