Noctes Gallicanae
Campagne de César
dans la Venétie armoricaine
CAMPAGNE
DE CÉSAR
DANS
LAVÉNÉTIE ARMORICAINE.
Nouveaux
éclaircissements sur le livre III des
Commentaires.
Réponses
aux objections sur le travail publié dans l’Annuaire du Morbihan de
1860.
Dariorigon, Corbilon et Portus-Nannetum existaient-ils alors à
l’état de villes ?
Qu’était-ce que le sénat des Venètes ?
César a-t-il détruit les villes des Venètes après la bataille
navale ?
Première expédition de César dans l’île de Bretagne.
Seconde expédition de César dans l’île de Bretagne.
Chantiers de César in Meldis et sur la Seine.
Voyage
de Pythéas de Marseille en Islande.
Antiquité
du commerce des Venètes avec les îles Britanniques.
Origine
des Venètes armoricains.
Les
Venètes de la mer Baltique.
Les
Henètes d’Homère et de la Paphlagonie.
Les
Venètes de l’île de Bretagne.
Les
Venètes de l’Adriatique descendent des Venètes armoricains.
Les
Venètes armoricains initiés au commerce par les Phéniciens.
Fondation
de Marseille par les Phocéens.
Commerce
des Carthaginois avec les îles Britanniques.
Les
Celtes sont le peuple primitif ou autochtone de la Gaule.
Construction
navale des Gaulois et des Grecs.
Transport
de l’étain des îles Britanniques par les Venètes à Marseille et à Narbonne.
Navigation
maritime et fluviale des Venètes.
Fin
de la table
CAMPAGNE
DE CÉSAR
dans
LA
VÉNÉTIE ARMORICAINE.
(L’an
56 avant J.-C.)
NOUVEAUX
ÉCLAIRCISSEMENTS
sur le livre III des commentaires
Dans l’Annuaire du
Morbihan, de 1860, nous avons étudié le plan de campagne de César dans la
Vénétie armoricaine, la troisième de ses campagnes dans la Gaules. Cette étude
nous a montré, non une guerre d’invasion à travers la territoire des Nannètes
et le siège d’une ville, Dariorigue, capitale des Venètes, que plusieurs
historiens ont cru y voir, mais César, suivi pas à pas avec ses Commentaires,
prenant son point de départ de son campement chez les Andes, où il faisait
construire ses galères dans le port alors le plus voisin de l’Océan, descendant
la Loire par la rive gauche sur le territoire des Pictones, peuple qui
s’étendait à cette époque sur la côte de l’Océan jusqu’à la Loire (Strabon liv. IV, p. 190 et Ptolémée liv. II, édit. de Bertius, p.
46) ; passant sur la rive droite, à l’aide des navires gaulois qu’il avait
exigés des Pictones, des Santones et autres peuples pacifiés, à l’embouchure de
la Loire, où ils devaient faire leur jonction avec les galères qu’on y
construisait ; reconnaissant ces côtes inconnues aux Romains et conquérant
à la flotte, chargée de ses approvisionnements, en attaquant successivement les
oppida de la presqu’île de Guérande, du bourg de Batz, du Croisic, de Piriac,
de Pénestin, des ports et des lieux de refuge sur cette mer vaste et
orageuse ; puis traversant la Vilaine à son embouchure même, et sans y
entrer, former, en s’emparant des oppida de Penlan, de Pénerff, de Penvins, de
la pointe Saint-Jacques, et de Port-Navalo, autour de la presqu’île de Rhuis,
cette grande ligne de circonvallation qui renfermait dans le Morbihan toute la
puissance maritime des Venètes et de l’Armorique. Ainsi, dans l’expédition de
Crimée, les troupes de terre de la France et de l’Angleterre cernèrent, sur les
côtes de Sébastopol, toutes les forces maritimes de la Russie dans la
Mer-Noire.
Après avoir fixé le
lieu où s’est livrée, sous les yeux de César et à la vue de son armée, la
bataille navale qui mit fin à cette campagne, et avoir déterminé le véritable
sens à donner au Mare conclusum des Commentaires, nous avons recherché
l’origine et le berceau de cette ville, Dariorigue, dont parle Ptolémée au IIe
siècle comme de la capitale des Venètes.
Notre travail nous a
valu les encouragements les plus flatteurs, les suffrages les plus
honorables ; mais, comme tout ce qui sort des préjugés aveuglément reçus
et adoptés, de la routine acquérant si facilement droit de prescription, nous
ne pouvions espérer de la voir accepter sans contestation. Des objections nous
ont été présentées : quelques-unes nous paraissent assez sérieuses pour
nous obliger à y répondre. C’est ce que nous allons faire dans les articles
suivants qui serviront de complément aux premiers.
|
|
Quel a été, sur le territoire des Nannètes, l’itinéraire de
César s’avançant de ses campements chez les Andes vers la Vénétie avec ses
troupes de terre ?
….. In Venetos proficisci jubet, ipse eo pedestribus
contendit (Lib. III-11)
César a-t-il traversé
en ligne droite les quinze ou vingt lieues de pays qui séparent la Loire de la
Vilaine pour pénétrer dans la Vénétie, après avoir passé la Vilaine à quelques
lieues de son embouchure, comme on semble le croire généralement ; ou
bien, comme nous pensons l’avoir établi dans notre opuscule intitulé Campagne
de César dans la Vénétie armoricaine, l’an 56 avant J.-C., pages 9, 26, 29
et 89, César s’est-il borné à conquérir par terre, mais sans s’y avancer, sur
le littoral de l’Océan, des ports de refuge et des abris pour sa flotte, et à
pénétrer dans la Vénétie, en passant la Vilaine à son embouchure même, sans
entrer dans cette rivière ?
Telle est la question
à laquelle nous nous proposons de revenir avec plus de précision afin de
répondre à une première objection.
Pour bien comprendre
le plan de campagne de César dans la Vénétie, il ne faut point s'écarter du
texte des Commentaires. Dans les récits du proconsul lui-même, quelque concis
qu'ils soient, nous trouverons la description exacte des lieux qu'il a
parcourus, le résumé des opérations qui ont signalé cette campagne. Suivons-le
donc pas à pas ou mot pour mot, si nous ne voulons perdre la voie. Pas de
conjecture, pas de carrière à notre imagination ; le champ en serait trop
vaste : il nous égarerait. C’est le graphium qui a écrit les
Commentaires qui doit tracer sur la carte des Gaules l'itinéraire et les étapes
de César, si nous voulons être exact. Les transformations du sol même après
dix-huit cents ans, permettent encore d'y retrouver, non les ruines et des
débris de constructions militaires nécessairement emportées par elles, mais les
accidents de terrain et les positions stratégiques si bien décrites par
l'habile conquérant.
Le point de départ de
César est le quartier d'hiver de Crassus, chez les Andes : c'était le plus
près de l'Océan.
Publius Crassus
adolescens cum legione septima proximus mare Oceanum in Andibus hiemarat
(lib. III-7)
Naves interim longas
aedificari in flumine Ligeri, quod influit Oceanum comparari jubet
(lib. III-9).
On a supposé, dit à ce
sujet M. Bizeul (Bulletin de la Société Archéologique de Nantes, t. I, 2e
liv. p.115), que ces navires avaient été construits en Anjou, in Andibus, parce
que c'était là que le jeune P. Crassus avait passé l'hiver avec la septième
légion. C'est une conjecture que l’on peut admettre comme telle mais que l'on
ne devrait pas transformer en affirmation, comme l'ont fait quelques
historiens. On peut croire aussi que ce dût être là que se rendit César
lorsqu'il vint pour commander en personne l'expédition contre les Venètes. Ipse
... ad exercitum contendit, et de plus que, pour se porter avec ses troupes
vers le Morbihan il traversa le pays des Nannètes.
Nous l'avons dit, nous
ne voudrions pas faire de conjectures, même avec notre savant doyen, quelque
confiance que nous inspire sa critique ordinairement si éclairée, nous
craindrions de nous égarer, comme nous pensons qu’il le fait ici relativement
au passage à travers le pays des Nannètes.
Le point de départ de
César est clairement indiqué par les textes suivants : « plusieurs
des peuples situés au-delà du Rhin envoyèrent des députés à César (à la fin de
sa seconde campagne, l’an 57 avant J.-C.) pour lui offrir de se soumettre et de
donner des otages. César, pressé de se rendre en Italie et en Illyrie, leur dit
de revenir au commencement de l’été. Il mit ses troupes en quartier d’hiver
chez les Carnutes, les Andes et les Turons, et il partit
pour l’Italie, liv. II – 35.
Puis, racontant
comment tout-à-coup la guerre se ralluma dans la Gaule, il nous dit au liv.
III-7 :
« Voici à quelle
occasion : le jeune Publius Crassus hivernait avec la septième légion, chez
les Andes, près de l’Océan. Comme il manquait de vivres, il avait envoyé
chez les peuples voisins des préfets et plusieurs tribuns militaires pour
demander des subsistances. T. Terrasidius chez les Unelli, M. Trébius
Gallus chez les Curiosolites, Q. Velanius, avec Silius, chez les Venètes.
Les envoyés Romains sont
arrêtés par les peuples de l’Armorique qui ne veulent les rendre qu’en échange
des otages donnés à Crassus l’automne précédent, et la grande ligue maritime se
forme. liv. III-8.
« César était
très-éloigné lorsqu’il fut instruit de ces faits par Crassus ; il ordonna
de construire des galères sur la Loire qui se jette dans l'Océan, de
lever des rameurs de la Province, de rassembler des matelots et des pilotes.
Ces ordres furent promptement exécutés. Lui-même, dès que la saison le permet,
se rend à l’armée. » Liv. III-9
Où César revient-il
ainsi rejoindre son armée ? dans les campements des Carnutes, des Andes
et des Turons, où il l'avait laissée au commencement de l'hiver. Ses
légions ne les avaient pas quittés depuis : c'est donc là qu’il les
retrouve au printemps, quand il vient faire ses dispositions pour la campagne
qui va s’ouvrir.
Où sont construites;
ces galères, longae naves, comme il l’a ordonné in flumine Ligeri
quod influit Oceanum ? si ce n'est dans le quartier de Crassus qui a
reçu cet ordre, proximus mare Oceanum in Andibus.
Enfin d'où César
partira-t-il pour se rendre dans la Vénétie? Après avoir distribué son armée et
envoyé Labienus, son lieutenant, avec de la cavalerie chez les Trévires,
Crassus en Aquitaine, avec douze cohortes légionnaires et une cavalerie
nombreuse, Titurius Sabinus, avec trois légions chez les Unelli; les
Curiosolites et les Lexovii ; après avoir donné au jeune Décimus Brutus le
commandement de sa flotte et des vaisseaux gaulois qu'il avait exigés des
Pictones et des Santones et des autres peuples pacifiés; avec ordre de se
rendre au plus tôt chez les Venètes, il y marche lui-même avec les troupes de
terre. » liv III-11. César n'est-il pas alors proximus mare Oceanum in
Andibus ?
Le point de départ
chez les Andes n'est donc point une conjecture : il est fixé expressément
par les textes.
De
ce point de départ ainsi fixé, par quelle voie César s’est-il dirigé avec ses
troupes de terre vers la Vénétie ? Quittant la Loire à Ancenis, s’est-il
avancé sur la rive droite, à travers le territoire des Nannètes, vers la
Vilaine, pour la passer à la hauteur de la Roche-Bernard, suivant le tracé de
la route actuelle de Nantes à Vannes, comme on le suppose généralement ?
Démontrons que ce
trajet est en contradiction avec les textes des Commentaires et avec le plan de
campagne que César s’était tracé.
Si nous continuons en
effet le livre III-12, César, immédiatement après avoir annoncé son départ pour
la Venétie avec ses troupes de terre, s’exprime ainsi :
« La plupart des
oppida de cette côte sont situés sur des langues de terre et des promontoires.
Ils n’offrent d’accès ni aux piétons quand la mer est haute, ni aux navires
lorsque le reflux laisse à sec sur le sable. On ne pouvait donc facilement les
assiéger. Si, après de pénibles travaux, on parvenait à contenir la mer par des
digues et à élever une terrasse jusqu’à la hauteur des murs, les assiégés,
lorsqu’ils désespéraient de leu fortune, rassemblaient leurs nombreux
vaisseaux, y transportaient tous leurs biens et se retiraient dans d’autres
oppida voisins où la nature leur offrait les mêmes moyens de défense. Durant
une grande partie de l’été, cette manœuvre fut d’autant plus facile que notre
flotte était retenue par les vents contraires et pouvait à peine naviguer sur
une mer vaste, ouverte, sujette à de hautes marées et presque entièrement
dépourvue de ports. »
C’est donc par le
littoral qu’ont eu lieu, pendant une grande partie de l’été, les opérations des
troupes de terre de César ; c’est là seulement que nous trouverons ces
oppida in extremis lingulis promontoriisque, inaccessibles aux piétons à
marée haute, cum ex alto se aestus incitavisset. C’est le texte même des
Commentaires qui nous attache au rivage de l’Océan, et nous ne pouvons pénétrer
dans les terres plus avant que la mer sans perdre les traces de César qui ne
s’en est jamais éloigné.
Plus avant, nous ne
retrouverions plus ces chemins sur terre, interceptés par les marées, pedestria
itinera concisa aestuariis, dont il est parlé au livre III 9, dans
l’énumération des avantages des lieux auxquels se confiaient les Venètes.
Si les troupes de
terre, en suivant le littoral, n’avaient pas dû opérer de conserve avec la
flotte, naviguant de cap en cap, pourquoi ajouter dans la même phrase :
« Les chemins sur terre étaient interceptés par les marées et la
navigation difficile sur une mer dont les ports étaient rares et peu connus.
Ils espéraient (les Venètes) que le manque de vivres nous empêcherait de faire
chez eux un long séjour, et lors même que leur attente serait trompée, ils
étaient toujours les plus puissants sur mer. Les Romains n’avaient point de
marine; ils ignoraient les rades, les ports, les îles des parages où il
feraient la guerre (liv. III-9). »
Chaque membre de phrase
relatif aux troupes de terre est suivi d’un autre qui a rapport à la
marine : nouvelle preuve qu’elles ne devaient pas agir séparément. Les
premiers efforts des troupes de terre ne pouvaient avoir pour but que
d’explorer ces côtes inconnues des Romains, de chercher pour la flotte, qui
seule pouvait leur procurer des subsistances, des rades, des lieux de refuge
sur l’Océan, afin de pénétrer dans la Vénétie où César avait résolu de porter
un grand coup et d’anéantir la puissance maritime des Gaules.
Etait-il nécessaire
pour y parvenir de s'avancer par terre à travers le territoire des
Nannètes ? César ne les nomme qu'une seule fois pour dire qu'ils entrèrent
dans la ligne des Venètes contre 1es Romains (liv . III - 9). Leur territoire
était situé sur la rive droite de la Loire, et celui des Pictones sur la rive
gauche ; ces deux peuples faisaient alors partie de la Gaule Celtique.
« Les Pictones, nous dit Strabon, liv. IV, p. 190, occupaient toute la
côte de l'Océan, depuis le pays des Santones jusqu’à la Loire, en sorte que ce
fleuve avait son embouchure entre les Pictones et les Nannètes (1). »
(1) Prow de tv Vkeanv, Santonoi kai Piktonew, oi men tv Garouna paroikountew, oi de tv Leighri; o de Leighr metaju Piktonvn te kai Namnitvn ekballei.
C'était à l’embouchure
de la Loire que les vaisseaux gaulois exigés par César des Pictones, des
Santones et des autres peuples pacifiés, devaient faire leur jonction avec les
galères construites sur la Loire chez les Andes, et dont Brutus devait prendre
le commandement afin de se rendre au plus tôt chez les Venètes. Ces alliés
fournissaient des matelots et des pilotes, mais surtout des vivres dont le
refus par les Nannètes et les Venètes était la cause de la guerre. Des navires
de transport étaient à la disposition de César pour faire passer ses troupes de
terre sur la rive droite à l'embouchure de la Loire, afin d'explorer cette côte
en attendant que ses galères fussent prêtes et le contexte des Commentaires
indique que c'est ce qu’il a fait, lorsqu’il dit au livre III-2, « il
envoie avec de la cavalerie, Labienus chez les Trévires, Crassus en Aquitaine,
Sabinus, avec trois légions, chez les Unellii, les Curiosolites et les
Lexovii ; il donne au jeune Decimus Brutus le commandement de la flotte et
des vaisseaux gaulois qu'il avait exigés des Pictones, des Santones et autres
pays pacifiés, et lui dit de se rendre au plus tôt chez les Venètes. Il y
marche lui-même avec les troupes de terre. »
Pourquoi César, au
lieu de descendre la Loire, avec ses troupes de terre, par la rive gauche sur
le territoire allié des Pictones, où il faisait ses approvisionnements et
pouvait les tirer de Lemonum (Poitiers), leur capitale, dont Hirtius
fait mention au livre VIII des Commentaires, comme s’étant signalée par son
attachement au parti des Romains, et où Duriacus se vit assiégé, par ce motif,
cinq ans plus tard, par Dumnacus chef des Andes, après la prise d’Alesia et
l’insurrection des peuples gaulois, qui Oceanum attingunt, pourquoi,
disons-nous, César aurait-il préféré à cette rive gauche la rive droite et le
territoire hostile des Nannètes ?
Sans doute, avec deux
légions, il pouvait passer partout et n’avait rien à craindre des Nannètes
réfugiés avec leurs navires chez les Venètes ; mais César savait qu’ils
avaient retiré les grains des campagnes dans les oppida, frumenta ex agris
in oppida comportant, lib. III-9 ; pourquoi aurait-il mis vingt ou
trente lieues de pays ravagé entre lui et sa flotte, avec laquelle il n’eût pu
combiner ses mouvements ; et comment aurait-il pu ravitailler ses troupes
pendant une partie de l’été, en abandonnant ses communications avec les peuples
alliés ? Une pareille faute stratégique ne peut être gratuitement imputée
au plus grand capitaine des temps anciens.
Serait-ce pour passer
la Vilaine à gué, afin d’entrer sur le territoire des Venètes par la voie de
terre parce que sa flotte n'était pas prête pour opérer son transport ?
Mais alors ce n’est pas seulement sur le territoire des Nannètes qu’il faudra
s'avancer pour trouver un gué sur la Vilaine, mais encore sur celui des
Redones, peuple hostile aussi et de la ligue ennemie. Sur cette rive droite de
la Loire, si César fût entré dans les terres, il se jetait dans des forêts
impénétrables, suivant les documents du moyen-âge, et nous en retrouvons encore
des vestiges dans les forêts du Cellier, d’Ancenis, de Saffré, du Gâvre, de
Saint-Gildas des Bois, de la Bretesche ; s'il s'était rapproché des rives
du fleuve, il tombait dans des marais impraticables, à peine desséchés de nos
jours : les marais de Donges, de la Grande-Brière, etc. Enfin, ce passage
d’une rivière aussi considérable que la Vilaine, toujours dangereux en présence
de l'ennemi, en admettant qu’il se fût effectué sans résistance, n'a pu avoir
lieu, à quelques lieues de son embouchure, qu'en y jetant un pont ou à l'aide
de navires de transport ; comment ceux-ci auraient-ils pu remonter cette
rivière, dont les Venètes, plus puissants sur mer, tenaient l’entrée
bloquée ?
Si un pont a été jeté,
si des radeaux ont été construits, comment n’en trouvons-nous aucune trace dans
les Commentaires, qui décrivent si complaisamment toutes les opérations de
cette campagne ? Il y a plus, la Vilaine paraît inconnue à César ;
et, comme nous le faisait remarquer M. Bizeul, ni César, ni Strabon, ni Dion
Cassius, ni aucun des historiens qui ont suivi les Commentaires ne parlent de
la Vilaine, Herius, Hriow ; c'est Ptolémée, au IIe siècle
qui, le premier des géographes, la nomme ainsi.
Le trajet de César
dans l'intérieur des terres, sur la rive droite, à travers le territoire des
Nannètes qui sépare la Loire de la Vilaine est donc une conjecture sans
fondement, en opposition avec les textes et le plan de campagne de César. C'est
un préjugé qui s’explique par l’idée préconçue que César va attaquer les
Venètes, non la puissance maritime des Gaules concentrée dans le Morbihan,
comme un port naturel, attaquable seulement par le littoral, mais assiéger par
terre une ville fortifiée, Dariorigue, la capitale des Venètes. Ni la capitale
des Venètes ni la Vilaine ne sont nommées dans les Commentaires, parce que ni
l’une ni l’autre n'est comprise dans les opérations militaires de cette
campagne.
Descendant la Loire
par la rive gauche sur le territoire des Pictones, peuple allié, César passe ce
fleuve à son embouchure sur les navires gaulois qu'il y avait rassemblés pour
aller attaquer, sur la rive droite, dans la presqu’île de Guérande, les oppida
du bourg de Batz et du Croisic, dont la prise lui ouvre une rade sur l’Océan,
vers la Vénétie ; la prise de l’oppidum de Piriac lui livre la baie de
Pennebé ; les Gaulois repoussés de l'oppidum de Pénestin, César est à
l’embouchure de la Vilaine, d'où il passe dans la Vénétie en attaquant
l'oppidum de Penlan, et se dirigeant par Pénerff, Penvins et la côte de
St-Gildas, dans la presqu'île de Rhuis, jusqu'à l’entrée du Morbihan, où sont
réunies toutes les forces maritimes de l'Armorique, contre lesquelles César ne
pouvant plus rien fut contraint d'attendre la coopération de sa flotte, liv.
III-14.
Dans cet itinéraire,
nous ne nous sommes point écarté des chemins par terre coupés par les
marées ; César s'est toujours maintenu en communication avec sa flotte et
les peuples alliés ; nous ne sortons pas du plan de campagne tel qu'il est
tracé par les Commentaires, et nous n’y rencontrons ni la Vilaine ni la
capitale des Venètes qui n'y sont point nommées.
Mais on insiste :
un peuple qui avait un sénat, nous dit-on, devait avoir un lieu quelconque de
réunion pour recevoir les envoyés des autres nations ? ce lieu c'était la
capitale des Venètes : où était-elle ? ville ouverte, abandonnée,
c’est pourquoi César n’en parle pas.
D'autres, frappés de
la grandeur et de l'importance des monuments celtiques que l'on admire à
Locmariaker, persistent à y voir la capitale des Venètes, détruite par César
après la bataille navale ; cette capitale aurait été alors transportée à
l'autre extrémité du Morbihan, et serait devenue la Dariorigue de Ptolémée.
Examinons le plus ou
moins de fondement de ces conjectures. Ce sera le sujet d’un second article.
|
Dariorigon, Corbilon et Portus-Nannetum existaient-ils alors à
l’état de villes ? Qu’était-ce que le sénat des Venètes ? César a-t-il détruit les villes des Venètes après la bataille
navale ? |
Les Venètes,
avant la conquête, avaient-ils une capitale ? Cette ville, que César n'a
pas assiégée,
a-t-elle été détruite par lui après la bataille navale ?
« Si par capitale
en entend une ville où réside un souverain, ne cherchons pas quelle était la
capitale des Venètes, car ils étaient républicains. Il est vrai que parmi eux
les affaires publiques étaient administrées par un sénat, qui devait siéger
quelque part. Mais comme le génie de la liberté est ombrageux, qui sait si,
pour empêcher tout lieu particulier d’acquérir trop d'éclat et de
prépondérance, ils n'obligeaient pas ce corps administratif de siéger
succesivement dans toutes les villes de la cité. » L’abbé Mahé, Essai
sur les antiquités du département du Morbihan, p. 7. - Vannes, 1825.
Ces susceptibilités
républicaines sont d'un autre âge ; à une autre époque aussi appartiennent
ces rivalités entre les villes d'une même cité que l'on a appelées plus
tard : rivalités de clocher. Au temps de César c'était bien assez,
hélas, de ces divisions intestines de peuple à peuple, de cité à cité qui
livraient aux Romains la Gaule fractionnée et déchirée par ses propres enfants.
La ligue des cités armoricaines fut le premier réveil patriotique de ces
peuples, la première tentative d'union pour la défense commune de leur liberté
et de leur indépendance.
Recherchons dans les
seuls documents contemporains et les institutions des Gaulois antérieures à la
conquête, si un peuple, ou une cité civitas (ce mot n'avait pas alors
d'autre signification) aussi puissant que les Venètes ne devait pas avoir une
capitale.
Peu de cités gauloises,
à cette époque, avaient des villes, urbes. Dans les huit livres des
Commentaires, les principales villes qui y sont nommées sont appelées oppida.
César nous donne les noms de vingt-huit ou trente, de toutes celles qu'il
rencontre dans ses opérations militaires1.
1
Voir la 1ère partie et Annuaire de 1860, p. 11, 12 et
suivantes.
Une seule, Avaricum,
la ville des Bituriges est appelée urbs. C'est lorsque Vercingétorix,
après avoir essuyé successivement tant de revers à Vellaunodunum, Château-Laudon
(Artaud) ; à Genabum, Orléans ; à Noviodunum Biturigum,
Neuvi-sur-Baranjou (Artaud), convoque un conseil, et afin de priver les Romains
de vivres et de fourrages, engage à incendier les habitations et les bourgs, vicos
et aedificia incendi oportere, et les oppida que leur position ou la
faiblesse de leurs fortifications ne préservent pas de tout péril, oppida quae
non munitione et loci natura ab omni sint periculo tuta, liv. VII-14. Mais
lorsqu’il s'agit d'incendier Avaricum, les Bituriges se jettent aux pieds des
autres Gaulois, ils demandent « qu’on ne les force pas à brûler, de leurs
mains, une des plus belles villes de la Gaule, l'ornement et le soutien de tout
le pays. Ne pulcherrimam prope totius Galliae urbem, quae et praesidio et
ornamento sit civitati, suis manibus succendere cogerentur, lib. VII-17.
Dans toutes les autres circonstances les
villes des Gaulois sont appelées oppida, et Avaricum elle-même, considérée
comme place forte, est aussi un oppidum, la plus grande et
la plus forte place des Bituriges sur le territoire le plus fertile. Caesar
ad Avaricum quod erat maximum munitissimumque in finibus Biturigum atque agri
fertilissima regione profectus est, liv. VII-13. Les agglomérations de
population sont désignées sous le nom de vici ; les lieux
d’habitations, les maisons, les édifices publics sous celui de aedificia,
liv. IV-4 et 19, liv. V-12, liv VII-14, etc.
La cité des Venètes
est aussi appelée Venetia dans
les Commentaires, liv. III-9. Naves in Venetiam ubi Caesarem primum
bellum gesturum constabat, quam plurimas possunt, cogunt. Aucun nom n'est
donné aux ports, en petit nombre, que les Venètes occupaient sur cette mer
vaste et orageuse, d'où ils rendaient tributaires presque tous ceux qui
naviguaient dans ces parages. Paucis portubus interjectis, quas tenent ipsi,
omnes eo mari uti consuerunt habent vectigales, liv. III-8 ; aux
oppida qu’ils ont dans lesquels ils ont retiré leurs grains, oppida muniunt,
frumenta ex agris in oppida comportant, liv. III-9. César les assiége
pendant une grande partie de l'été mais, à l'aide de leurs navires, quand ils
désespèrent de leur fortune, ils transportent tous leurs biens dans d'autres
oppida voisins sua deportabant omnia, seque in proxima oppida recipiebant,
liv. III-12.
Des ports, pour
abriter leur flotte, des oppida pour en défendre l’approche, voilà ce que nous
montrent les Commentaires, chez les Venètes ; mais nulle part cette,
capitale, urbs,. que l'on voulait placer à Vannes ou à Locmariaker et
surtout cette Dariorigue du IIe siècle que l'on ne peut faire
assiéger par César sans anachronisme et sans se mettre en contradiction avec le
texte des Commentaires, ceux de Strabon et de Dion Cassius1.
1
V. la 1ère partie et Annuaire de 1860, p. 18 et suiv.
Ce
n'est pas seulement parce que César, Strabon et Dion Cassius n’en parlent pas
que nous disons que Corbilon, Dariorigue et Portus - Nannetum
n'existaient pas à l'état de ville au temps de la conquête, c'est parce que
leur existence est incompatible avec les récits des Commentaires et, ceux-ci en
main, nous croyons en avoir donné la démonstration.
Comment en effet
concilier avec l'existence de ces deux ports, Corbilon et Portus-Nannetum, sur
la Loire, la construction des galères romaines in Andibus, et leur
descente sans résistance jusqu'à l’embouchure de ce fleuve pour se rendre chez
les Venètes ? par l’abandon et la fuite des Nannètes. Mais alors, maître
de deux ports dans la Basse-Loire, de chantiers de construction, César n'eût
pas été obligé de faire construire ses galères dans la Haute-Loire, proximus
mare Oceanum in Andibus. Cette fuite, cet abandon de deux ports et d’une
partie de leur territoire, de toute la rive droite de la Loire, par les
Nannètes, était un fait trop important pour être passé sous silence ;
toute lutte, toute résistance sur ces points, au commencement de la campagne
eussent été indiquées, ne fût-ce que par deux mots. César, se dirigeant vers
les Boïens, assiège Vellaunodunum, ville des Sénonais, afin de ne point laisser
derrière lui d'ennemis qui gênassent le transport des vivres, ne quem post
se hostem relinqueret quo expeditiore re frumentaria uteretur, lib. VII-11.
Se dirigeant vers les Venètes, il ne pouvait laisser derrière lui sur la Loire,
sans s'en emparer, Portus Nannetum ou Corbilon, qui eussent empêché ses
vivres ou ses galères de passer. Si donc les Commentaires se taisent, c'est que
Corbilon n'existait plus et que Portus Nannetum n'existait pas encore, César
nous le dit expressément : les Venètes étaient les seuls maîtres sur ces
côtes, eux seuls possédaient le petit nombre de ports qui s'y trouvaient.
Mais cette cité, Venetia,
dont la puissance s'étendait au loin et était la plus grande sur toute cette
contrée maritime, hujus civitatis est longe amplissima auctoritas omnis orae
maritimae regionum earum, non seulement avait des ports pour construire et
abriter ces nombreux navires sur lesquels naviguaient, jusqu'en Bretagne, les
Venètes, qui surpassaient tous les autres par leur science et leur habileté
dans la navigation, quod et naves habent Veneti plurimas, quibus in
Britanniam navigare consuerunt et scientia atque usu nauticarum rerum reliquos
antecedunt, liv. III-8 ; non seulement elle possédait un grand nombre
d’oppida successivement assiégés par César pendant une partie de l'été, mais
elle avait un sénat ; or le lieu où siégeait ce sénat devait être la
capitale des Venètes.
Il ne faut pas
s'exagérer l'importance de ce sénat des Venètes si cruellement mis à mal par
César après la défaite de leur flotte, pour exercer sa vengeance sous le
prétexte de faire respecter, par les barbares le droit des ambassadeurs, jus
legatorum, liv. III-17.
« Tandis que ces
événements se passaient chez les Venètes, ajoutent immédiatement les
Commentaires, liv. III-17, Q. Titurius Sabinus arrivait sur les terres des
Unelli, pays de Coutances, avec les troupes que César lui avait confiées.
Viridorix était à la tête de ces peuples, et avait le commandement de tous les
états révoltés ; il avait rassemblé une armée formidable. Depuis peu de jours,
les Aulerci, peuple du Maine ; les Eburovices, peuple d'Evreux ; les
Lexovii, peup,le de Lizieux, après avoir égorgé leur sénat, senatu suo
interfecto, qui s’opposait à la guerre, avaient fermé leurs portes et
s’étaient joints à Viridorix. »
Les plus petits
peuples avaient donc aussi leur sénat. Ces sénats n'étaient que de simples
conseils dans chaque cité armoricaine, et le lieu de leur réunion était partout
où s’assemblaient les chefs, les principaux de la cité, suivant les besoins et
les circonstances. Le sénat des Venètes pouvait s'assembler dans l'un ou
l’autre des ports ou des oppida dont parlent les Commentaires, sans que pour
cela ils eussent une capitale, c'est-à-dire une ville plus importante que les
autres, siège unique de leur puissance.
Nous l'avons dit1
si les Venètes, comme les Bituriges dans Avaricum, avaient eu une
1
V. la 1ère partie et Annuaire de 1860, p. 11, 14, 15 et 16.
capitale, arsenal
unique renfermant tous leurs chantiers de construction, tout ce qui était
nécessaire pour l'armement et l'équipement de leur flotte ea quae ad usum
navium pertinent, un entrepôt général contenant toutes les richesses,
produit de leur commerce, un oppidum mieux fortifié que les autres contenant
tous leurs approvisionnements maximum munitissimumque, César l'eût
assiégée parce que sa prise l'eût rendu maître de tout le pays : quod
eo recepto, Biturigum se in potestatem reducturum confidebat. Cette
capitale, une fois au pouvoir de César, que devenait la flotte des
Venètes ? En admettant qu'elle fût sortie du port, elle ne pouvait y
rentrer pour renouveler ses approvisionnements, pour s'abriter contre les gros
temps et les tempêtes.
Si la capitale des
Venètes avait été située où est Vannes, où est Locmariaker, l’une et l’autre
inaccessibles par terre, un peu plus tôt, un peu plus tard, César pouvait s'en
rendre maître avec ses légions, il l'eût assiégée, il l'eût prise, mais aussi
il l'eût dit. Il n'eût pas été contraint de laisser à sa flotte, dans laquelle
il avait si peu de confiance et à son lieutenant Brutus à décider du sort de la
campagne.
Les nécessités
stratégiques sont de tous les temps. Lorsque les flottes française et anglaise
eurent contraint de nos jours la flotte russe à se renfermer dans le port de
Sébastopol, et quand celle-ci, au lieu d’aller au-devant de l’ennemi, eût rendu
la voie de mer impraticable en coulant ses vaisseaux à l'entrée du port, les
armées de terre des puissances alliées furent obligées de la circonvenir, en
assiégeant et en prenant d'assaut la tour Malakoff, le grand redan, l'arsenal
de Sébastopol, comme César les oppida des Venètes ; mais les forts et la
ville prise, le coup était porté. le but atteint, c'en était fait de la flotte
russe et de sa puissance maritime sur cette mer.
En présence de ce
grand port naturel des Venètes que l’on a appelé Morbihan, mais que
César nomme Venetia, de cette rade assez vaste pour renfermer toute la
puissance maritime des Gaules, naves in Venetiam ubi Caesarem primum bellum
gesturum constabat, quam plurimas possunt, cogunt, liv.III-9, offrant dans
ses îles, dans les rivières de Vannes, d’Auray et de la Trinité-Carnac, des
ports pour abriter leurs vaisseaux pendant les tempêtes de l'équinoxe, retenant
la flotte romaine à l'embouchure de la Loire, liv. III-12, ces oppida, où ils pouvaient
successivement transporter indifféremment tous leurs biens, leurs
approvisionnements et leurs troupes de terre ; le plan de campagne de
César lui était imposé par la nature des lieux ; il n'y avait pas de
capitale à assiéger et à prendre avec ses légions, mais une flotte à attaquer
et à vaincre sur mer, pour cela César fut obligé de se confier à la sienne et à
sa bonne fortune qui lui livra la flotte gauloise.
« Le résultat de cette victoire fut de mettre fin à la guerre des Venètes et de tous les états maritimes de cette côte. Car toute la jeunesse et même tous les hommes d’un âge mûr, distingués par leur rang ou leur caractère, s’y trouvaient réunis. Ils avaient rassemblé dans un même lieu tout ce qu'ils avaient de vaisseaux ; cette perte ne leur laissait aucun moyen de retraite ou de défense ; c'est pourquoi ils remirent à César leurs personnes et tous leurs biens. César crut devoir en faire un exemple sévère, qui apprît aux barbares à respecter désormais le droit sacré des ambassadeurs. Il fit mourir tout le sén