Noctes Gallicanae
Poètes
grecs
Polyphème
et Galatée
Leconte
de Lisle
Poèmes antiques
Certes,
il n’aimait pas à la façon des hommes,
avec
des tresses d’or, des roses ou des pommes,
depuis
que t’ayant vue, ô fille de la mer,
le
désir le mordit au coeur d’un trait amer.
Il
t’aimait, Galatée, avec des fureurs vraies ;
laissant
le lait s’aigrir et sécher dans les claies,
oubliant
les brebis laineuses aux prés verts,
et
se souciant peu de l’immense univers.
Sans
trêve ni repos, sur les algues des rives,
il
consumait sa vie en des plaintes naïves,
interrogeait
des flots les volutes d’azur,
et
suppliait la nymphe au coeur frivole et dur,
tandis
que sur sa tête, à tout vent exposée,
le
jour versait sa flamme et la nuit sa rosée,
et
qu’énorme, couché sur un roc écarté,
il
disait de son mal la cuisante âcreté :
-plus
vive que la chèvre ou la fière génisse,
plus
blanche que le lait qui caille dans l’éclisse,
ô
Galatée, ô toi dont la joue et le sein
sont
fermes et luisants comme le vert raisin !
Si
je viens à dormir aux cimes de ces roches,
à
la pointe du pied, furtive, tu m’approches ;
mais,
sitôt que mon oeil s’entr’ouvre, en quelques bonds,
tu
m’échappes, cruelle, et fuis aux flots profonds !
Hélas
! Je sais pourquoi tu ris de ma prière :
je
n’ai qu’un seul sourcil sur ma large paupière,
je
suis noir et velu comme un ours des forêts,
et
plus haut que les pins ! Mais, tel que je parais,
j’ai
des brebis par mille, et je les trais moi-même :
en
automne, en été, je bois leur belle crème ;
et
leur laine moelleuse, en flocons chauds et doux,
me
revêt tout l’hiver, de l’épaule aux genoux !
Je
sais jouer encore, ô pomme bien aimée,
de
la claire syrinx, par mon souffle animée :
nul
cyclope, habitant l’île aux riches moissons,
n’a
tenté jusqu’ici d’en égaler les sons.
Veux-tu
m’entendre, ô nymphe, en ma grotte prochaine ?
Viens,
laisse-toi charmer, et renonce à ta haine :
viens
! Je nourris pour toi, depuis bientôt neuf jours,
onze
chevreaux tout blancs et quatre petits ours !
J’ai
des lauriers en fleur avec des cyprès grêles,
une
vigne, une eau vive et des figues nouvelles ;
tout
cela t’appartient, si tu ne me fuis plus !
Et
si j’ai le visage et les bras trop velus,
eh
bien ! Je plongerai tout mon corps dans la flamme,
je
brûlerai mon oeil qui m’est cher, et mon âme !
Si
je savais nager, du moins ! Au sein des flots
j’irais
t’offrir des lys et de rouges pavots.
Mais,
vains souhaits ! J’en veux à ma mère : c’est elle
qui,
me voyant en proie à cette amour mortelle
d’un
récit éloquent n’a pas su te toucher.
Vos
coeurs à toutes deux sont durs comme un rocher !
Cyclope,
que fais-tu ? Tresse en paix tes corbeilles,
recueille
en leur saison le miel de tes abeilles,
coupe
pour tes brebis les feuillages nouveaux,
et
le temps, qui peut tout, emportera tes maux ! -
c’est
ainsi que chantait l’antique Polyphème ;
et
son amour s’enfuit avec sa chanson même,
car
les muses, par qui se tarissent les pleurs,
sont
le remède unique à toutes nos douleurs.