Noctes
Gallicanae
La
poésie lyrique grecque
On disait à l'époque de Cicéron qu'une vie d'homme ne suffirait
pas à lire toutes les œuvres lyriques grecques. Malheureusement, de cette
immense production il ne nous reste qu'une poussière de fragments, en général
des citations de grammairiens. Imaginons ce qui resterait des poètes français
s'il ne parvenaient aux générations futures que par le biais des citations
d'une dizaine de manuels de grammaire.
Étant la synthèse de deux et même de trois arts qui ont joué un
rôle capital dans la civilisation grecque, poésie, musique et danse, le lyrisme
a été pendant des siècles l'expression la plus complète de ce peuple artiste.
D'une de ses formes est sortie la tragédie. Ajoutons que le lyrisme grec a
servi de modèle à toute la poésie lyrique des Romains.
La poésie lyrique, t m¡lh, oeuvre du melopoiñw, « le compositeur »,
chantée et accompagnée par la lyre à sept cordes (læra), la cithare de bois (kiyra), ou encore la flûte double (aélñw), ne nous a laissé que de brefs fragments sans
aucune musique (les instruments de musique).
Les divers genres lyriques se développèrent successivement et
finirent par être extrêmement nombreux.
On distingue, selon l'ordre d'apparition: la poésie élégiaque (² ¤legeÛa [Ódh]), dite aussi poésie gnomique (² gnÅmh, "pensée, sentence"),
et la poésie iambique (õ
àambow). La
récitation de ces pièces était à l'origine soutenue par quelques notes de
musique, mais ce n'était qu'un accompagnement discret qui fut vite abandonné.
Les élégies et les iambes furent bientôt simplement récités ou lus.
La poésie mélique (tò m¡low,
"mélodie") ou poésie chantée se rencontre sous un grand nombre de
formes dont certaines étaient fort anciennes et populaires comme l'hyménée (õ êm¡naiow [ìmnow], "le chant nuptial"),
le thrène (õ yr°now, "le chant funèbre")
et le péan (õ pain, "le péan", à
l'origine "prière adressée à Apollon guérisseur", puis "chant de
combat" et plus particulièrement "chant d'action de grâces après un
combat", de là le sens plus banal de "chant de fête").
Mais on peut ranger toutes ces odes (Ód® pour oid®, "chanson") en deux catégories nettement
caractérisées: les unes se rattachent à l'ode monodique (chantée par une seule
personne) ou ode légère, les autres à l'ode chorale ou ode solennelle, qui
exigeait un groupe de chanteurs rangés en ordre pour exécuter des mouvements
rythmiques.
Tandis que l'élégie et l'iambe étaient d'origine ionienne, l'ode
monodique fut surtout cultivée à Lesbos, dont les habitants étaient des
Éoliens; quant à la poésie chorale, c'est à Sparte qu'elle semble s'être
développée d'abord: aussi fut-elle surtout dorienne.
Le lyrisme ionien
La poésie élégiaque ou gnomique.
Le mot "élégie" semble
venir d'un mot phrygien signifiant "flûte": les sons de cet
instrument accompagnèrent en effet primitivement la récitation de ces pièces.
Elles étaient composées d'une suite de distiques (hexamètre suivi d'un
pentamètre). Une forme très courte de l'élégie, composée soit d'un seul
distique, soit d'un très petit nombre, prit le nom d'épigramme (tò ¤pÛgramma). Ces petites pièces, comme
leur nom l'indique, furent faites d'abord pour servir d'"inscriptions sur
un objet".
L'élégie grecque exprime habituellement des sentiments élevés ou
nobles, parfois violents, se rapportant à la politique ou à la guerre. Ce n'est
guère qu'avec Mimnerme qu'elle devient
tendre et mélancolique.
Les principaux représentants de l'élégie grecque sont, en dehors
de Callinos, qui passait pour l'inventeur du genre, Tyrtée, Mimnerme, Solon et
Théognis.
La poésie iambique.
L'iambe, pied composé d'une brève et d'une longue, a donné son
nom à la poésie iambique, dont l'allure était plus vive et plus familière que
celle de l'élégie. Aussi fut elle surtout consacrée à la satire. Le plus illustre
des poètes iambiques est Archiloque de Paros
(vers 650), dont les Anciens faisaient l'égal d'Homère et d'Hésiode, violent
souvent, cru parfois et toujours réaliste. Son contemporain Sémonide d'Amorgos nous a
laissé la première oeuvre misogyne de la littérature occidentale. Quant à
Hipponax (fin du VIe s.), dernier représentant du genre, il a laissé
derrière lui une réputation de misanthropie égale à celle du célèbre Timon d'Athènes.
Le lyrisme lesbien
L'ode monodique ou ode légère
n'est au fond qu'une simple chanson. Mais la chanson prit un caractère
particulier dans l'île de Lesbos, dont les habitants étaient amis du plaisir et
de la gaieté. Composée d'un petit nombre de vers, surtout de strophes de quatre
vers, alcaïques ou saphiques, elle chanta des sentiments variés, mais de
préférence les joies de la vie, avec une grâce délicate et parfois sensuelle.
Le dialecte lesbien, plus rude que l'ionien, lui donnait aussi un caractère de
naïveté rustique. Une cithare aux cordes nombreuses, nommée barbitos (brbitow), accompagnait la voix de
l'unique chanteur.
Les poètes de Lesbos.
Dans ce genre s'illustrèrent Alcée, Sappho ou Sappho et Anacréon. Les deux premiers
seulement étaient des Lesbiens; Anacréon était un ionien de Téos (Asie
Mineure). Les poèmes "anacréontiques" ont été composés à l'imitation d'Anacréon à
l'époque romaine.
Le lyrisme dorien
Le lyrisme dorien est le plus important de tous. Il est vraiment
le reflet de la vie de la cité, de ses fêtes religieuses comme de ses
réjouissances civiques. Il est en outre le seul qui nous soit connu par des
œuvres complètes assez nombreuses. Le lyrisme choral représentait la synthèse
de trois arts, poésie, musique et danse; mais la poésie tenait la première
place. Le poète lui-même composait la musique et réglait les évolutions
rythmiques du chœur.
Ces poèmes étaient partagés en triades, dont chacune était
composée d'une strophe, d'une antistrophe et d'une épode. A chacune de ces
subdivisions correspondait un mouvement symétrique du chœur: sur la strophe (² strof®) le choeur évoluait de gauche à
droite, il revenait sur l'antistrophe. L'épode (² ¤pÄd®) était à l'origine un chant magique destiné à écarter un mauvais
sort.
Il existait des chants adaptés aux diverses circonstances de la
vie publique ou privée: hymnes (õ ìmnow)
ou "chants solennels en l'honneur d'un dieu ou d'un héros", thrènes (õ yr°now) "chants funèbres" et
épithalames (tò ¡piyalmion) "chants de la chambre
nuptiale", chants de procession, chœurs de jeunes filles appelés
parthénies (paryeneÛa), sans oublier les dithyrambes
(diyærambow)en l'honneur de Dionysos et les
épinicies (t ¤pinÛkeia) qui "célébraient les
vainqueurs" aux jeux.
L'antiquité nous a légué les noms de nombreux poètes qui se sont
distingués dans le lyrisme choral: à Sparte Alcman, Tyrtée, Terpandre, Eumélos, etc.; pour les
épinicies Simonide,
Pindare et Bacchylide. Ils jouissaient dans le
monde grec d'un prestige universel; ils étaient souvent les hôtes des plus
puissants personnages.
La période alexandrine
A l'époque alexandrine les divers genres poétiques furent encore
cultivés avec goût, mais sans originalité.
L'élégie est très en vogue. Elle est alors de beaucoup la
forme principale du lyrisme. C'est à cette époque qu'elle prend le caractère
sentimental qu'imitera le poète latin Tibulle et qu'elle a gardé depuis.
Callimaque, poète érudit et plus
érudit que poète, en est vers le milieu du IIIe siècle le plus
illustre représentant, mais nous n'avons plus de lui que quelques hymnes et des
épigrammes.
L'épigramme est cultivée depuis longtemps
avec succès par les poètes de métier et les amateurs, comme par exemple le
philosophe Platon. Elle devient un genre à part entière à l'époque
hellénistique.
La définition qu’en donne un certain Cyrillos, inconnu par
ailleurs, reste toute théorique :
Pgkalñn ¤st'
¤pÛgramma tò dÛstixon: ¶n d¢ par¡lyúw
toçw treÝw, =acÄdeÝw,
koék ¤pÛgramma l¡geiw.
(Anth., IX, 369)
L’épigramme est parfaite si elle compte deux vers ; si tu
dépasses
Le nombre de trois, tu fais une épopée, pas une épigramme.
On publie des recueils appelés "couronnes". L'un
d'entre eux, la "couronne de Méléagre de Gadara" est à l'origine de
l'Anthologie
grecque qui, bien
des fois remaniée de l'antiquité jusqu'au XIVe siècle, nous a
conservé un grand nombre de ces petites pièces ainsi que d'autres très
postérieures. L'Anthologie distingue les épigrammes amoureuses, votives, funéraires, descriptives, exhortatives, satiriques, et contient aussi des devinettes et des problèmes
arithmétiques, des oracles, etc., le tout bien entendu en vers.
L'idylle est le seul genre littéraire qui semble avoir été
créé à cette époque et y avoir atteint sa perfection avec Théocrite. Le mot "idylle" (eÞdællion) au sens assez vague paraît
avoir signifié simplement "petite pièce"; mais ce genre s'est précisé,
peut-être grâce à l'influence du mime, sous la forme de la bucolique, qui met
en scène des bergers dans des improvisations et des joutes poétiques ou
musicales qui paraissent avoir existé réellement parmi les pasteurs de Sicile.

Le skñlion (ou skoliñn) ou « [chanson] en
zigzag » était chanté lors des banquets. On le définissait comme paroÛnow Ód®, « chanson qui va avec le
vin ».
On chantait d’abord en chœur, puis chacun son tour. Enfin, un
convive prenait en main une branche de myrte ou de laurier et entonnait une
chanson connue, de Simonide, Stésichore, Praxilla, Alcée, Anacréon et bien
d’autres. Il s’interrompait lorsqu’il le souhaitait et passait la branche à un
convive de son choix qui devait enchaîner aussitôt, et ainsi de suite. Dans
certains banquets, au lieu d’une branche de laurier, on faisait passer la lyre
qui permettait à chacun de s’accompagner.
Les Anciens faisaient dériver le mot skñlion de duskolÛa, « difficulté », eu
égard à la difficulté de l’exercice.
En fait, les textes étant brefs, je suppose que chacun devait
être prêt à chanter une œuvre du même auteur ou inspirée du même thème.
Remarque sur les textes grecs:
J'ai utilisé la police
"ATHENIAN" que vous pouvez télécharger sur le site PERSEUS à la page
Download the ancient Greek font
"Athenian".
Les titres en caractères bleus ne visent qu'à faciliter la
lecture. Ils reproduisent parfois une indication donnée par un scholiaste, mais
le plus souvent ils se bornent à répéter le premier vers des poèmes.