Noctes Gallicanae

 

Néron et Poppée

 

 

Pompéi a été divisé par les archéologues en 9 « arrondissements » ou « régions » (en latin regio), chaque arrondissement se divise en îlots (insula) délimités par quatre rues, chaque maison de l’îlot est numérotée ; ainsi la maison des Vettii se trouve dan le VIe arrondissement, îlot 15, numéro 1, ce qui se note en abrégé VI, 15, 1, ou Reg. VI, ins. 15, aed. 1.

 

L’abréviation CIL IV (ou CIL 4, il faut que je mette de l’ordre !) renvoie au volume 4 du Corpus Inscriptionum Latinarum, recueil de toutes les inscriptions latines antiques, initié au 19ème siècle par des érudits allemands et régulièrement mis à jour. Quelques milliers de pages… Les volumes du Corpus et les inscriptions dans chaque volume sont organisés selon la localisation géographique des inscriptions : le volume IV est consacré à Pompéi et Herculanum, le volume VI à la ville de Rome, le volume XII à la Gaule Narbonnaise, etc. Le volume IV contient environ 12000 inscriptions classées rue par rue, maison par maison, pièce par pièce.

 

Il est d’usage lorsqu’on recopie une inscription antique de signaler les passages à la ligne par un trait vertical ; je devrais écrire

M MariVm | aed faci | oro vos

mais je trouve plus esthétique de respecter dans ma typographie les passages à la ligne.

M MariVm

aed faci

oro vos

 

J’ai utilisé la police Garamond Latin pour écrire le latin et la police Athenian pour le grec, et des caractères de couleur marron pour les deux langues anciennes, sauf les inscriptions peintes de Pompéi que je note en rouge, les graffitis en rouge foncé et les inscriptions magiques sur tablettes de plomb en gris.

Les citations et les textes d’auteurs français apparaissent en caractères bleu foncé, mes propres traductions en vert olive.

Comme je trouve l’italique désagréable à lire sur l’écran, j’ai préféré souligner les titres d’ouvrages.

 

J’ai considéré que le mot « graffiti » était singulier et appelait un pluriel « graffitis ». « Graffite » me semble bizarre ; quant à dire « un graffito, des graffiti », pourquoi pas « je viens de faire tomber un spaghetto sur ma chemise propre ! » ?

 

Les citations de Suétone sont extraites de sa Vie de Néron, les citations de Tacite des Annales.

 

 


Vive Néron !

 

Le nom de Néron revient relativement souvent dans les inscriptions gravées sur les murs de Pompéi, bien plus en tout cas que celui des autres empereurs.

 

Quand la ville est ensevelie, Néron était mort depuis 11 ans, Claude depuis 25 ans, Caligula depuis 38 ans, Tibère depuis 42 ans.

 

Aucune inscription ne mentionne Tibère de façon certaine, il avait pourtant en 26, aux dires de Suétone, parcouru toute la Campanie peregrata Campania.

 

On peut penser que les noms de Caligula et de Claude avaient eu le temps de s’effacer dans la mesure où il ne reste que peu d’inscriptions peintes à leurs noms, une seule pour Caligula :

 

C CAESARIS AVGVSTI C[. . .

CIL 4, 669

de Gaius César Auguste

[Caligula, peut-être un reste d’affiche de jeux].

 

Le nom de Claude apparaît dans deux graffiti de la maison de L. Caecilius Jucundus :

 

TI CLAVDI CAESARIS

CIL 4, 4089

Tiberius Claudius César (Claude)

 

TI CLA(V)DI(VS)

CIL 4, 4090

Tiberius Claudius [César] =Claude ?

 

Pourtant, une leçon d’un passage corrompu de Suétone (Claude, 27) donnerait à penser que Claude a bien possédé une résidence à Pompéi :

Liberos ex tribus uxoribus tulit : ex Vrgulanilla Drusum et Claudiam [. . .]. Drusum Pompeis impuberem amisit piro per lusum in sublime iactato et hiatu oris excepto strangulatum, cum ei ante paucos dies filiam Seiani despondisset Il eut des enfants de trois de ses femmes : d’Urgulanilla, Drusus et Claudia. […] Il perdit Drusus encore enfant à Pompéi, étouffé par une poire qu’il s’amusait à lancer en l’air et à recevoir dans sa bouche ouverte, alors qu’il l’avait fiancé quelques jours avant à la fille de Séjan.

 

Mieux : parmi les empereurs postérieurs à Néron, seul le nom d’Othon et peut-être celui de Vespasien apparaissent une fois chacun dans les graffiti :

IMP OTHO

CIL 4, 1279

L’empereur Othon

VESPA[. . .

CIL 4, 1278

Vespa[sien ?]

 

Il faut croire que les Pompéiens se souciaient peu de l’empereur lorsqu’ils prenaient un poinçon pour écrire dans le stuc. Il faut bien admettre que Rome était loin et que Pompéi était une petite ville de province bien tranquille où l’on se souciait davantage de vivre agréablement et de faire fructifier son patrimoine, si l’on en avait un,

LVCRV ACIPE

CIL 10, 876

Fais des profits !

que de l’empereur, auquel on rendait officiellement tous les honneurs officiels, mais qui ne devait guère occuper les esprits en dehors des périodes de crise.

 

Alors pourquoi le nom de Néron revient-il si souvent dans les inscriptions peintes et les graffiti ?

 

La plupart des inscriptions sont malheureusement trop mutilées en donner une idée précise :

Nero

CIL IV, 8000

Néron.

 

Nero qVis n

CIL IV, 4092

Néron, qui ... ?

 

Neronem

Neronem

CIL IV, 3155

Néron, Néron.

 

Neroni fel(iciter)

CIL IV, 4814

Vive Néron !

 

IanVariVs Neronis

Neronis

CIL IV, 02333

Januarius (esclave ou affranchi) de Néron.

RestitVtVs Neronis

CIL IV, 02335

Restitutus (esclave ou affranchi) de Néron.

QVater Ner[...

CIL IV, 02337

Quater... (esclave ou affranchi) de Néron.

 


Un Campanien d’adoption

 

D’abord Néron a particulièrement aimé la Campanie.

Il est né à Antium… ce n’est pas la Campanie, mais ce n’est pas non plus Rome, c’est vers le sud ! Argument facile et bien trop léger pour prouver quoi que ce soit, je sais.

« Nero natus est Anti post VIIII mensem quam Tiberius excessit, XVIII Kal. Ian. tantum quod exoriente sole, paene ut radiis prius quam terra contingeretur Néron naquit à Antium, neuf mois après la mort de Tibère, le 18ème jour des calendes de janvier (15 décembre 37), précisément au lever du soleil, si bien qu’il fut touché de ses rayons presque avant la terre » (Suétone, Néron, 6).

Trois événements du règne de Néron touchent les Pompéiens de plus près : la rixe de l’amphithéâtre de 59 dont le dossier aboutit à Rome sur le bureau de l’empereur, les tremblements de terre de 62 à Pompéi et de 64 à Naples, et surtout la passion de l’empereur pour Poppée, dont la famille était originaire de Pompéi ou des environs immédiats. Cette fois, on ne plaisante plus !

 


Erat in civitate Sabina Poppaea…

 

« Erat in civitate Sabina Poppaea, T. Ollio patre genita, sed nomen avi materni sumpserat, inlustri memoria Poppaei Sabini consularis et triumphali decore praefulgentis; nam Ollium honoribus nondum functum amicitia Seiani pervertit. Il y avait à Rome une certaine Poppaea Sabina, fille de Titus Ollius, mais qui avait pris le nom de son grand-père maternel, un homme d’illustre mémoire, Poppaeus Sabinus, ancien consul resplendissant des honneurs du triomphe ; Ollius en effet n’avait pas encore atteint le sommet de sa carrière quand il fut perdu par les liens qu’il entretenait avec Séjan » (Tacite, XIII, 45). Le père de Poppée serait donc mort entre 31 et 35, après avoir exercé la questure : quaestori loco natam, dit Suétone de Poppée (35).

 

Son père

Ollius ou Olius est un nom bien attesté à Pompéi, on le rencontre dans des affiches électorales du début du 1er siècle ap. J.-C :

L OLIVM II V B

CIL 4, 11

Lucius Olius duumvir, c’est un homme de valeur.

L O[...

D V V B O V

CIL 4, 25

Lucius Olius duumvir, c’est un homme de valeur, votez pour lui.

L OLIVM [...

CIL 4, 57

Lucius Olius [duumvir, c’est un homme de valeur].

L OD LV LA IS VP M ovf

CIL 4, 7868

 

Un Olius (maison de Pansa) recommande la candidature de Suettius à l’édilité, ce qui prouve qu’il avait lui-même atteint le sommet de sa carrière. Certains indices (dont je ne dispose pas) permettraient de dater cette inscription de la fin des années 30. Cet Olius Primus serait-il un proche parent de notre Poppée ? :

 

SVETTIVM

AED DRP

OLIVS PRIMVS

ROG

CIL 4, 250

Suettius édile, il est digne de gérer la collectivité. Olius Primus vous le recommande.

 

Enfin, ce nom est cité dans l’amphithéâtre pour acclamer le munerator qu’il a été :

OLIO M[. . .

FELICIT[

CIL 4, 1114

Vive Olius.

 

Son grand-père maternel

Poppée (Poppaea Sabina) appartenait par sa mère à la gens des Poppaei Sabini, branche d’une grande famille de Pompéi, famille influente et unie si l’on en juge par cette affiche électorale où, exceptionnellement, la recommandation émane de toute une gens :

HELVIVM SABINVM

POPPAEI AED FIERI ROG

CIL IV, 357

Helvius Sabinus édile ! Les Poppaei vous le recommandent de voter pour lui.

 

On connaît bien le grand-père de Poppée, C. Poppaeus Sabinus, consul en 9, qui fut ensuite gouverneur des deux Mésie et de Macédoine pendant la plus grande partie du règne de Tibère (14-37). Il est mentionné dans une inscription peinte très mutilée du forum de Pompéi :

]C POPPAEO SABINO

COS

CIL X, 963

Il se suicida en 35 « prÛn tina aÞtÛan labeÝn avant d’être mis en accusation (Dion Cassius, LVIII), dans la dernière épuration consécutive à la chute de Séjan en 31.

Il est l’auteur, pendant son consulat, avec son collègue M Papius Mutilus, de la célèbre lex Papia Poppaea qui réprimait le célibat et les couples mariés sans enfant. Or, aussi bizarre que cela paraisse, ni l’un ni l’autre des consuls n’était marié ! (Dion Cassius, LVI).

 

Peut-être notre Poppée était-elle la nièce ou la cousine de ce Quintus Poppaeus Sabinus, dit Fulbunguis, « l’homme aux ongles roses » et de sa femme Vatinia, propriétaires entre autres de la maison dite « de Ménandre », qui avaient fait peindre l’un et l’autre, leurs engagements dans la politique locale sur les murs de leur maison, ce qui prouve que les femmes de cette famille n’hésitaient pas à se mêler des affaires d’hommes :

 

C IVliVm PolybiVm

IIvir

FVlbVngVis rog

CIL IV, 07345

Fulbunguis, vous recommande Gaius Julius Polybius comme duumvir.

 

L CeiVm SecVndVm aed Vatinia cVpide facit

CIL IV, 07347

Vatinia s’engage à fond en faveur de Lucius Ceius Secundus comme édile.

 

L’argent ne devait pas manquer : on note négligemment sur un mur de la maison de Ménandre que l’on a prêté plus de mille sesterces, somme pourtant relativement importante (1000 HS font 6000 euros environ).

ex meSa m[. . .]S

qVam pecVniam QVintVs

Cn

Pontio [.]ilano s

locavit

ex mensa [scil argentaria] millia ... HS sumpta quam pecuniam Quintus (Poppaeus Sabinus Cn Pontio Silano s( ?) locavit

CIL IV, 08310

Retiré de la banque ... mille sesterces. Quintus Poppaeus Sabinus a prêté cette somme avec intérêts à Gnaeus Pontius Silanus.

 

Sa mère

 

On ignore la date de naissance exacte de Poppée, il faut la situer entre 30 et 35.

 

Sa mère était sans doute la Poppée dont parle Tacite au début du livre XI des Annales. Dans la mesure où son père, Q. Poppaeus Sabinus, était encore célibataire en 9, il faut placer sa naissance au début des années 10.

Pour une raison qui m’échappe (Tacite est le seul de mes historiens à la mentionner et son livre X est perdu) elle s’attire en 47 les foudres de Messaline qui la compromet dans l’affaire Valerius Asiaticus et la contraint à se donner la mort. On lui reprochait, outre une liaison avec Asiaticus, d’avoir été la maîtresse attitrée du pantomime Mnester : domum suam Mnesteris et Poppaeae congressibus praebu[erant] ils avaient prêté leur maison pour les rendez-vous de Mnester et Poppée. (Tacite, Annales, XI, 4).

 

En 47, elle était remariée à un certain Cornelius Scipion, ami de l’empereur Claude :

« adeo ignaro Caesare ut paucos post dies epulantem apud se maritum eius Scipionem percontaretur cur sine uxore discubuisset, atque ille functam fato responderet Claude César était si peu au courant [de la mort de Poppée] que quelques jours après il demanda à son mari Scipion qui était placé à côté lors d’un banquet pourquoi il était venu sans sa femme, et celui-ci lui répondit qu’elle avait accompli son destin » (Tacite, XI)

 

Notre Poppée avait alors entre 12 et 17 ans et atteignait l’âge du mariage. Son père et sa mère étant morts en disgrâce, on comprend qu’elle épouse, non sans déroger, un homme de l’ordre équestre, un certain Rufrius Crispinus, et non un homme de l’ordre sénatorial. On comprend aussi que les portes du palais lui aient désormais été fermées, Agrippine en particulier étant peu soucieuse d’introduire de jeunes beautés sous les yeux de Claude, mais il est certain qu’elle y avait été reçue jusqu’en 47 et que le jeune Néron, âgé de 10 ans cette année-là la connaissait.

Vers 55, elle donne naissance à un fils, que Néron fera noyer en 65 sous prétexte que « ferebatur ducatus et imperia ludere on disait qu’il jouait au général et à l’empereur » (Suétone, 35).

 

Ses mariages

En 57-58 elle divorce pour épouser Marcus Salvius Otho (né en 32), ami de Néron et futur empereur de l’année 69.

 

A partir de ce point, les historiens anciens ne s’accordent plus.

Selon Tacite, Poppée aurait divorcé par ambition et cupidité : elle se fit épouser par Othon qui était jeune, riche et familier de l’empereur. Admise de nouveau au palais après ce second mariage, Poppée aurait simulé une violente passion pour Néron, tout en résistant à ses avances. Celui-ci tomba dans le piège.

 

Selon Plutarque, Othon aurait agi pour se faire valoir auprès de Néron : il séduisit Poppée en lui laissant espérer qu’elle deviendrait la maîtresse de l’empereur, mais l’ayant prise chez lui en la faisant passer pour sa femme, il n’arrivait plus à se résoudre à la partager.

 

Selon Suétone, Néron était déjà l’amant de Poppée pendant son premier mariage. Othon n’aurait contracté avec elle qu’un mariage blanc pour détourner les soupçons d’Agrippine, qui ne supportait qu’une autre pût avoir la moindre influence sur son fils. Mais, vivant près de la belle, Othon aurait conçu pour elle une telle passion qu’il serait devenu jaloux de Néron. Il serait même allé jusqu’à « ipsum etiam exclusisse quondam pro foribus astantem miscentemque frustra minas et preces ac depositum reposcentem laisser un jour à sa porte Néron qui mêlait en vain les prières aux menaces et lui réclamait le dépôt qu’il lui avait confié » (Suétone, Othon, 3). On imagine la scène !

Scène qu’on peut interpréter de façon différente si l’on pense aux vers d’Ovide (Art d’aimer, III, 579-582) : ce ne serait pas Othon mais Poppée qui aurait laissé le pauvre Néron dehors !

Quod datur ex facili, longum male nutrit amorem :

    miscenda est laetis rara repulsa iocis.

Ante fores iaceat, « crudelis ianua! » dicat

    multaque summisse, multa minanter agat.

Ce qu’on accorde avec facilité nourrit mal un amour durable :

il faut mêler aux doux plaisirs quelques refus.

Qu’il attende devant l’entrée de ta maison, qu’il dise « porte cruelle ! »,

qu’il ait recours à beaucoup de prières, à beaucoup de menaces.

 

Dion Cassius nous donne à peu près la même version que Suétone, en précisant toutefois que « toætÄ t¯n SabÝnan ¤j eépatridÇn oïsan Žpò toè Žndròw Žposp‹saw ¦doke kaÜ aét» Žmfñteroi ‘ma ¤xrÇnto c’est Néron qui donna Poppée, femme de famille patricienne, à Othon après l’avoir fait divorcer de son mari, et que tous les deux se partageaient ses faveurs » (livre LXII).

 

Ceci se passait en 58.

 

Quoi qu’il en soit, Poppée était parvenue à ses fins et tenait le moyen de venger sa mère, de retrouver son rang et peut-être mieux encore. Quant à Othon, devenu encombrant, il fut nommé légat du gouverneur de Lusitanie : promotion ou exil ou les deux ?

Id satis visum, ne poena acrior mimum omnem divulgaret, qui tamen sic quoque hoc disticho enotuit :

Cur Otho mentito sit, quaeritis, exul honore ?

Vxoris moechus coeperat esse suae.

Ceci lui parut suffisant : [Néron] craignait qu’un châtiment plus sévère ne dévoilât toute la comédie, mais la comédie fut pourtant rendue publique par ces deux vers :

Vous voulez savoir pourquoi Othon part en exil sous couleur de promotion ?

Il était devenu l’amant d’une femme mariée, la sienne. (Suétone, Othon, 3)

 

Othon resta en poste dix ans, jusqu’à la mort de Néron, à la satisfaction de ses administrés.

 

Maîtresse de Néron

Agrippine s’opposait à la liaison de son fils avec Poppée, qu’elle connaissait bien, j’insiste sur ce point, et dont elle avait donc compris les intentions mieux que personne. Elle avait parfaitement raison de se méfier, car Poppée ne manquait ni de caractère, ni d’ambition et alliait suffisamment d’intelligence à sa remarquable beauté pour parvenir à ses fins.

 

Tacite (XIII, 46) nous a laissé d’elle le portrait d’une femme à l’ambition sans limite.

Huic mulieri cuncta alia fuere praeter honestum animum. Quippe mater eius, aetatis suae feminas pulchritudine supergressa, gloriam pariter et formam dederat.

Cette femme avait tout pour elle, sauf le sens de l’honnêteté. Sa mère, qui avait surpassé en beauté les femmes de sa génération, lui avait transmis à la fois son goût de briller et sa beauté.

Opes claritudine generis sufficiebant. Sermo comis nec absurdum ingenium. Modestiam praeferre et lascivia uti; rarus in publicum egressus, idque velata parte oris, ne satiaret adspectum, vel quia sic decebat. Famae numquam pepercit, maritos et adulteros non distinguens; neque adfectui suo aut alieno obnoxia : unde utilitas ostenderetur, illuc libidinem transferebat.

Elle était assez riche pour assurer l’éclat de sa famille. Elle parlait avec élégance et ne manquait pas d’esprit. Elle se montrait réservée mais ses mœurs étaient dissolues ; elle sortait rarement en public, et si cela lui arrivait, elle se voilait à demi le visage, pour ne pas satisfaire les regards ou simplement parce que cela lui allait bien. Sa réputation lui était indifférente et elle ne fit jamais la différence entre ses maris et ses amants, elle ne tenait compte ni de ses sentiments ni de ceux des autres : où elle voyait son intérêt, c’est là qu’elle portait ses désirs.

 

Dion Cassius nous propose (LXII, 28) ce portrait éloquent :

« ² d¢ d¯ SabÝna aìth oìtvw êperetræfhsen (¤k gŒr tÇn braxut‹tvn pn dhlvy®setai) Ëste t‹w te ²miñnouw tŒw Žgoæsaw aét¯n ¤pÛxrusa spartÛa êpodeÝsyai kaÜ önouw pentakosÛaw Žrtitñkokouw kayƒ ²m¡ran Žm¡lgesyai ánƒ ¤n tÒ g‹lakti aétÇn loæhtai: t®n te gŒr Ëran kaÜ t¯n lamprñthta toè sÅmatow ÞsxurÇw ¤spoud‹kei, kaÜ diŒ toèto oék eéprep° pote aêt¯n ¤n katñptrÄ Þdoèsa hëjato teleut°sai prÜn par°bhsai  Sabina quant à elle a repoussé à ce point les limites du luxe (je vais en donner brièvement un aperçu global) qu’elle faisait porter aux mules qui tiraient sa voiture des chaussures plaquées d’or et faisait traire chaque jour cinq cents ânesses qui venaient de mettre bas pour se baigner dans leur lait. Elle se tenait au plus haut point à son apparence et à la perfection de son corps. C’est ainsi qu’un jour où son miroir lui avait renvoyé une image qui ne lui plaisait pas, elle souhaita mourir avant l’irrémédiable. »

 

À Pompéi, loin des intrigues de la cour, la popularité de Poppée ne connaît aucune ombre. Les graffiti suivants, s’ils concernent bien notre Poppée datent d’avant 63 :

 

CampylVs Poppaeae sal

CIL IV, 06817

Le bonjour de Campylus (=Pamphilus) à Poppée.

 

PampylVs Poppaeae sal

CIL IV, 06821

Le bonjour de Pamphilus à Poppée.

 

Nero A

Pope

CIL IV, 01744

Néron Auguste, Poppée.

 

Le distique suivant chante une Sabina, sans qu’on puisse affirmer là encore qu’il s’agit bien de Poppée, mais les quelques lignes de Dion Cassius que j’ai citées ci-dessous inciteraient assez à le croire :

 

sic [.]i[.]i contingat semper florere Sabina contingant

formae sisqVe pVElla diV

sic tibi contingat semper florere Sabina

contingant formae sisque puella diu

CIL IV, 09171

Qu’il te soit donné d’être toujours en fleur comme tu l’es, Sabina.

Que la beauté physique te soit donnée et reste longtemps jeune.

 

 


Néron à Pompéi ?

 

Agrippine, je l’ai dit, avait raison de s’inquiéter. La passion de Néron pour Poppée tournait à la folie, tous les auteurs sont formels : « deinÇw gŒr ³dh aét°w ¤rn ³rjato il commençait déjà à l’aimer à la folie » (Dion Cassius, LXII) ; Poppaeam... dilexit unice il chérit Poppée par dessus tout (Suétone, 35) ; mox acri iam principis amore l’amour du prince étant désormais devenu violent (Tacite, XIII, 46). Or, Poppée qui avait compris qu’Agrippine ferait toujours obstacle à son mariage avec Néron « Žn¡peise tòn N¡rvna Éw kaÜ ¤pibouleæous‹n oß aét¯n diol¡sai persuada Néron, sous prétexte qu'Agrippine complotait contre lui, de la faire périr » (ibid.).

 

En le 23 mars 59, Néron fait assassiner sa mère à Baies à la fin des fêtes de Minerve, que l’on célébrait du 19 au 23 mars. On sait que les choses ne se passèrent pas comme prévu, que de nombreux témoins (« ingens multitudo une foule immense », selon Tacite) pouvaient raconter ce bizarre naufrage par temps clair et mer calme, que Néron fit courir le bruit qu’il avait fait l’objet d’une tentative d’assassinat fomentée par Agrippine et qu’elle s’était suicidée en apprenant que ses manœuvres étaient découvertes. Personne sans doute ne fut dupe, ni à Rome, ni surtout en Campanie à proximité du lieu des événements.

 

Faut-il voir une allusion à ce meurtre dans un graffiti de Boscotrecase ?

 

Caesaris AVgVsti femina mater erat

CIL IV, 06893

La mère de César Auguste était une femme.

 

Le meurtre accompli, Néron, nous dit Tacite (XIV, 13), « cunctari tamen in oppidis Campaniae, quonam modo urbem ingrederetur, an obsequium senatus, an studia plebis reperiret anxius s’attarde dans différentes villes de Campanie, inquiet de l’accueil que lui réservera Rome, se demandant s’il retrouverait un sénat soumis et une plèbe à sa dévotion. » Pompéi répond bien à la définition de oppidum, une ville fortifiée, contrairement aux villes de villégiature. Dion Cassius nous dit, sans plus de précisions géographiques, que Néron en proie à des hallucinations

« llose ¾ei kaÜ ¤peid¯ kŽntaèya tŒ aétŒ sun¤bainen llose ¤mpl®ktow meyÛstato

il changeait de résidence mais lorsque là aussi les mêmes phénomènes se produisaient, plein de terreur, il déménageait encore ».

 

On lit, dans la maison de Cuspius Pansa, un graffiti significatif :

 

proeliare Langens Caesar te spectat

CIL IV, 02398

Bats-toi, Langens, César te regarde

 

Qui pourrait se battre sous les yeux de César, c’est-à-dire de l’empereur, sinon un gladiateur ? Et dans un lieu que les empereurs ne fréquentaient pas habituellement, l’amphithéâtre de Pompéi, sinon la recommandation perd la plus grande partie de sa raison d’être.

 

Si Myrtilus était bien lui aussi un gladiateur, on peut interpréter dans le même sens les deux inscriptions suivantes, gravées l’une dans les thermes de Stabies, l’autre dans le lupanar :

Myrtile habias propitiVm Caesare(m)

CIL IV, 02083

Myrtilus, que César te soit favorable.

(habias représente une prononciation vulgaire de habeas)

 

Myrtile habeas propitiVm Caesare PVteolanis feliciter omnibVs NVcerinis felicia et VncVm Pompeianis PetecVsanis

CIL IV, 02183, lupanar.

Myrtilus, que César te soit favorable. Vive les gens de Pouzzoles, du bonheur à tous ceux de Nuceria, la boucherie pour les gens de Pompéi et de Pithecusa !

(Petecusanis représente une prononciation vulgaire de Pithecusanis)