Pompéi a été divisé par les
archéologues en 9 « arrondissements » ou « régions » (en
latin regio), chaque arrondissement se divise en
îlots (insula) délimités par quatre rues, chaque maison de l’îlot est
numérotée ; ainsi la maison des Vettii se trouve dan le VIe
arrondissement, îlot 15, numéro 1, ce qui se note en abrégé VI, 15, 1, ou Reg. VI, ins. 15, aed. 1.
L’abréviation CIL IV (ou CIL 4, il faut que je mette de
l’ordre !)
renvoie au volume 4 du Corpus Inscriptionum Latinarum, recueil de toutes
les inscriptions latines antiques, initié au 19ème siècle par des
érudits allemands et régulièrement mis à jour. Quelques milliers de pages… Les
volumes du Corpus et les inscriptions dans chaque volume sont organisés selon
la localisation géographique des inscriptions : le volume IV est consacré
à Pompéi et Herculanum, le volume VI à la ville de Rome, le volume XII à la
Gaule Narbonnaise, etc. Le volume IV contient environ 12000 inscriptions
classées rue par rue, maison par maison, pièce par pièce.
Il est d’usage lorsqu’on recopie une
inscription antique de signaler les passages à la ligne par un trait
vertical ; je devrais écrire
M MariVm | aed faci | oro vos
mais je trouve plus esthétique de
respecter dans ma typographie les passages à la ligne.
M MariVm
aed faci
oro vos
J’ai utilisé la police Garamond Latin pour écrire le latin et la
police Athenian pour le grec, et des caractères de couleur marron pour les
deux langues anciennes, sauf les inscriptions peintes de Pompéi que je note en rouge, les
graffitis en rouge foncé et les inscriptions magiques sur tablettes de plomb en gris.
Les citations et les textes d’auteurs français apparaissent en
caractères bleu foncé, mes propres traductions en vert olive.
Comme je trouve l’italique désagréable à lire sur l’écran, j’ai
préféré souligner les titres d’ouvrages.
J’ai considéré que le mot « graffiti » était singulier
et appelait un pluriel « graffitis ». « Graffite » me
semble bizarre ; quant à dire « un graffito, des graffiti »,
pourquoi pas « je viens de faire tomber un spaghetto sur ma chemise
propre ! » ?
Le nom de Néron revient relativement souvent dans les inscriptions gravées sur les murs de Pompéi, bien plus en tout cas que celui des autres empereurs.
Quand la ville est ensevelie, Néron était mort depuis 11 ans, Claude depuis 25 ans, Caligula depuis 38 ans, Tibère depuis 42 ans.
Aucune inscription ne mentionne Tibère de façon certaine, il avait pourtant en 26, aux dires de Suétone, parcouru toute la Campanie peregrata Campania.
On peut penser que les noms de Caligula et de Claude avaient eu le temps de s’effacer dans la mesure où il ne reste que peu d’inscriptions peintes à leurs noms, une seule pour Caligula :
C CAESARIS AVGVSTI C[. . .
CIL 4, 669
de Gaius César Auguste
[Caligula, peut-être un reste d’affiche de jeux].
Le nom de Claude apparaît dans deux graffiti de la maison de L. Caecilius Jucundus :
TI CLAVDI CAESARIS
CIL 4,
4089
Tiberius Claudius César (Claude)
TI CLA(V)DI(VS)
CIL 4, 4090

Tiberius Claudius [César] =Claude ?
Pourtant, une leçon d’un passage corrompu de Suétone (Claude, 27) donnerait à penser que Claude a bien possédé une résidence à Pompéi :
Liberos ex tribus uxoribus
tulit : ex Vrgulanilla Drusum et Claudiam [. . .]. Drusum Pompeis
impuberem amisit piro per lusum in sublime iactato et hiatu oris excepto
strangulatum, cum ei ante paucos dies filiam Seiani despondisset Il eut des enfants de
trois de ses femmes : d’Urgulanilla, Drusus et Claudia. […] Il perdit
Drusus encore enfant à Pompéi, étouffé par une poire qu’il s’amusait à lancer
en l’air et à recevoir dans sa bouche ouverte, alors qu’il l’avait fiancé
quelques jours avant à la fille de Séjan.
Mieux : parmi les empereurs postérieurs à Néron, seul le nom d’Othon et peut-être celui de Vespasien apparaissent une fois chacun dans les graffiti :
IMP OTHO
CIL 4,
1279
L’empereur Othon
VESPA[. . .
CIL 4, 1278
Vespa[sien ?]
Il faut croire que les Pompéiens se souciaient peu de l’empereur lorsqu’ils prenaient un poinçon pour écrire dans le stuc. Il faut bien admettre que Rome était loin et que Pompéi était une petite ville de province bien tranquille où l’on se souciait davantage de vivre agréablement et de faire fructifier son patrimoine, si l’on en avait un,
LVCRV ACIPE
CIL 10, 876
Fais des profits !
que de
l’empereur, auquel on rendait officiellement tous les honneurs officiels, mais
qui ne devait guère occuper les esprits en dehors des périodes de crise.
Alors
pourquoi le nom de Néron revient-il si souvent dans les inscriptions peintes et
les graffiti ?
La
plupart des inscriptions sont malheureusement trop mutilées en donner une idée
précise :
Nero
CIL IV,
8000
Néron.
Nero qVis
n
CIL IV, 4092
Néron, qui ... ?
Neronem
Neronem
CIL IV, 3155
Néron, Néron.
Neroni fel(iciter)
CIL IV,
4814
Vive Néron !
IanVariVs Neronis
Neronis
CIL IV,
02333
Januarius (esclave ou affranchi) de
Néron.
RestitVtVs Neronis
CIL IV, 02335
Restitutus (esclave ou affranchi) de
Néron.
QVater Ner[...
CIL IV, 02337
Quater... (esclave ou affranchi) de
Néron.
D’abord Néron a particulièrement aimé la Campanie.
Il est né à Antium… ce n’est pas la Campanie, mais ce n’est pas non plus Rome, c’est vers le sud ! Argument facile et bien trop léger pour prouver quoi que ce soit, je sais.
« Nero natus est Anti post VIIII mensem quam Tiberius excessit, XVIII Kal. Ian. tantum quod exoriente sole, paene ut radiis prius quam terra contingeretur Néron naquit à Antium, neuf mois après la mort de Tibère, le 18ème jour des calendes de janvier (15 décembre 37), précisément au lever du soleil, si bien qu’il fut touché de ses rayons presque avant la terre » (Suétone, Néron, 6).

Trois événements du règne de Néron touchent les Pompéiens de plus près : la rixe de l’amphithéâtre de 59 dont le dossier aboutit à Rome sur le bureau de l’empereur, les tremblements de terre de 62 à Pompéi et de 64 à Naples, et surtout la passion de l’empereur pour Poppée, dont la famille était originaire de Pompéi ou des environs immédiats. Cette fois, on ne plaisante plus !
« Erat in
civitate Sabina Poppaea, T. Ollio patre genita, sed nomen avi materni sumpserat,
inlustri memoria Poppaei Sabini consularis et triumphali decore praefulgentis;
nam Ollium honoribus nondum functum amicitia Seiani pervertit. Il y avait à Rome une certaine Poppaea
Sabina, fille de Titus Ollius, mais qui avait pris le nom de son grand-père
maternel, un homme d’illustre mémoire, Poppaeus Sabinus, ancien consul
resplendissant des honneurs du triomphe ; Ollius en effet n’avait pas
encore atteint le sommet de sa carrière quand il fut perdu par les liens qu’il
entretenait avec Séjan » (Tacite,
XIII, 45). Le père de Poppée serait donc mort entre 31 et 35, après avoir
exercé la questure : quaestori loco natam, dit Suétone de Poppée (35).
Ollius
ou Olius est un nom bien attesté à Pompéi, on le rencontre dans des affiches
électorales du début du 1er siècle ap. J.-C :
L OLIVM II V B
CIL 4, 11
Lucius Olius duumvir, c’est un homme de
valeur.
L O[...
D V V B O V
CIL 4, 25
Lucius Olius duumvir, c’est un homme de
valeur, votez pour lui.
L OLIVM [...
CIL 4, 57
Lucius Olius [duumvir, c’est un homme de
valeur].
L OD LV LA
IS VP M ovf
CIL 4, 7868
Un Olius (maison de Pansa) recommande la candidature de Suettius à l’édilité, ce qui prouve qu’il avait lui-même atteint le sommet de sa carrière. Certains indices (dont je ne dispose pas) permettraient de dater cette inscription de la fin des années 30. Cet Olius Primus serait-il un proche parent de notre Poppée ? :
SVETTIVM
AED DRP
OLIVS PRIMVS
ROG
CIL 4, 250
Suettius édile, il est digne de gérer la
collectivité. Olius Primus vous le recommande.
Enfin, ce nom est cité dans l’amphithéâtre pour acclamer le munerator qu’il a été :
OLIO M[. . .
FELICIT[
CIL 4, 1114
Vive Olius.
Poppée (Poppaea Sabina) appartenait par sa mère à la gens des Poppaei Sabini, branche d’une grande famille de Pompéi, famille
influente et unie si l’on en juge par cette affiche électorale où,
exceptionnellement, la recommandation émane de toute une gens :
HELVIVM SABINVM
POPPAEI AED FIERI ROG
CIL IV, 357
Helvius Sabinus édile ! Les Poppaei
vous le recommandent de voter pour lui.
On
connaît bien le grand-père de Poppée, C. Poppaeus Sabinus, consul en 9, qui fut
ensuite gouverneur des deux Mésie et de Macédoine pendant la plus grande partie
du règne de Tibère (14-37). Il est mentionné dans une inscription peinte très
mutilée du forum de Pompéi :
]C POPPAEO SABINO
COS
CIL X, 963
Il se
suicida en 35 « prÛn tina aÞtÛan labeÝn avant
d’être mis en accusation (Dion Cassius,
LVIII), dans la dernière épuration consécutive à la chute de Séjan en 31.
Il est
l’auteur, pendant son consulat, avec son collègue M Papius Mutilus, de la
célèbre lex Papia Poppaea qui
réprimait le célibat et les couples mariés sans enfant. Or, aussi bizarre que
cela paraisse, ni l’un ni l’autre des consuls n’était marié ! (Dion
Cassius, LVI).
Peut-être
notre Poppée était-elle la nièce ou la cousine de ce Quintus Poppaeus Sabinus,
dit Fulbunguis, « l’homme aux ongles roses » et de sa femme Vatinia,
propriétaires entre autres de la maison dite « de Ménandre », qui
avaient fait peindre l’un et l’autre, leurs engagements dans la politique
locale sur les murs de leur maison, ce qui prouve que les femmes de cette
famille n’hésitaient pas à se mêler des affaires d’hommes :
C IVliVm PolybiVm
IIvir
FVlbVngVis rog
CIL IV, 07345
Fulbunguis, vous recommande Gaius Julius
Polybius comme duumvir.
L CeiVm SecVndVm
aed Vatinia cVpide facit
CIL IV,
07347
Vatinia s’engage à fond en faveur de
Lucius Ceius Secundus comme édile.
L’argent
ne devait pas manquer : on note négligemment sur un mur de la maison de
Ménandre que l’on a prêté plus de mille sesterces, somme pourtant relativement
importante (1000 HS font 6000 euros environ).
ex meSa m[. . .]S
qVam pecVniam QVintVs
Cn
Pontio [.]ilano s
locavit
ex mensa [scil argentaria] millia ... HS sumpta quam
pecuniam Quintus (Poppaeus Sabinus Cn Pontio Silano s( ?) locavit
CIL IV,
08310
Retiré de la banque ... mille sesterces.
Quintus Poppaeus Sabinus a prêté cette somme avec intérêts à Gnaeus Pontius
Silanus.
On
ignore la date de naissance exacte de Poppée, il faut la situer entre 30 et 35.
Sa mère
était sans doute la Poppée dont parle Tacite au début du livre XI des Annales. Dans la mesure où son père, Q. Poppaeus
Sabinus, était encore célibataire en 9, il faut placer sa naissance au début
des années 10.
Pour
une raison qui m’échappe (Tacite est le seul de mes historiens à la mentionner
et son livre X est perdu) elle s’attire en 47 les foudres de Messaline qui la compromet dans l’affaire Valerius Asiaticus et
la contraint à se donner la mort. On lui reprochait, outre une liaison avec
Asiaticus, d’avoir été la maîtresse attitrée du pantomime Mnester : domum suam Mnesteris et
Poppaeae congressibus praebu[erant] ils avaient prêté leur maison
pour les rendez-vous de Mnester et Poppée. (Tacite, Annales, XI, 4).
En 47,
elle était remariée à un certain Cornelius Scipion, ami de l’empereur
Claude :
« adeo ignaro Caesare ut paucos post dies epulantem apud se
maritum eius Scipionem percontaretur cur sine uxore discubuisset, atque ille
functam fato responderet Claude César
était si peu au courant [de la mort de Poppée] que quelques jours après il
demanda à son mari Scipion qui était placé à côté lors d’un banquet pourquoi il
était venu sans sa femme, et celui-ci lui répondit qu’elle avait accompli son
destin » (Tacite, XI)
Notre
Poppée avait alors entre 12 et 17 ans et atteignait l’âge du mariage. Son père
et sa mère étant morts en disgrâce, on comprend qu’elle épouse, non sans
déroger, un homme de l’ordre équestre, un certain Rufrius Crispinus, et non un
homme de l’ordre sénatorial. On comprend aussi que les portes du palais lui
aient désormais été fermées, Agrippine en particulier étant peu soucieuse
d’introduire de jeunes beautés sous les yeux de Claude, mais il est certain
qu’elle y avait été reçue jusqu’en 47 et que le jeune Néron, âgé de 10 ans
cette année-là la connaissait.
Vers
55, elle donne naissance à un fils, que Néron fera noyer en 65 sous prétexte
que « ferebatur ducatus et imperia ludere on disait qu’il jouait au général et à
l’empereur » (Suétone, 35).
En
57-58 elle divorce pour épouser Marcus Salvius Otho (né en 32), ami de Néron et futur empereur de l’année 69.
A
partir de ce point, les historiens anciens ne s’accordent plus.

Selon
Tacite, Poppée aurait divorcé par ambition et cupidité : elle se fit
épouser par Othon qui était jeune, riche et familier de l’empereur. Admise de
nouveau au palais après ce second mariage, Poppée aurait simulé une violente
passion pour Néron, tout en résistant à ses avances. Celui-ci tomba dans le
piège.
Selon Plutarque, Othon aurait agi pour se faire valoir auprès de Néron : il séduisit Poppée en lui laissant espérer qu’elle deviendrait la maîtresse de l’empereur, mais l’ayant prise chez lui en la faisant passer pour sa femme, il n’arrivait plus à se résoudre à la partager.
Selon
Suétone, Néron était déjà l’amant de Poppée pendant son premier mariage. Othon
n’aurait contracté avec elle qu’un mariage blanc pour détourner les soupçons d’Agrippine,
qui ne supportait qu’une autre pût avoir la moindre influence sur son fils.
Mais, vivant près de la belle, Othon aurait conçu pour elle une telle passion
qu’il serait devenu jaloux de Néron. Il serait même allé jusqu’à « ipsum etiam exclusisse quondam pro foribus astantem miscentemque
frustra minas et preces ac depositum reposcentem laisser un jour à sa porte
Néron qui mêlait en vain les prières aux menaces et lui réclamait le dépôt
qu’il lui avait confié » (Suétone, Othon, 3). On imagine
la scène !
Scène
qu’on peut interpréter de façon différente si l’on pense aux vers d’Ovide (Art
d’aimer, III, 579-582) : ce ne serait pas Othon mais Poppée qui aurait
laissé le pauvre Néron dehors !
Quod datur
ex facili, longum male nutrit amorem :
miscenda
est laetis rara repulsa iocis.
Ante fores
iaceat, « crudelis ianua! » dicat
multaque
summisse, multa minanter agat.
Ce qu’on accorde avec facilité nourrit mal un amour
durable :
il faut mêler aux doux plaisirs quelques refus.
Qu’il attende devant l’entrée de ta maison, qu’il dise
« porte cruelle ! »,
qu’il ait recours à beaucoup de prières, à beaucoup de menaces.
Dion
Cassius nous donne à peu près la même version que Suétone, en précisant
toutefois que « toætÄ t¯n SabÝnan ¤j eépatridÇn oïsan pò toè ndròw pospsaw
¦doke kaÜ aét» mfñteroi ma ¤xrÇnto c’est Néron qui donna Poppée,
femme de famille patricienne, à Othon après l’avoir fait divorcer de son mari,
et que tous les deux se partageaient ses faveurs » (livre LXII).
Ceci se
passait en 58.
Quoi qu’il en soit, Poppée était parvenue à ses fins et tenait le moyen de venger sa mère, de retrouver son rang et peut-être mieux encore. Quant à Othon, devenu encombrant, il fut nommé légat du gouverneur de Lusitanie : promotion ou exil ou les deux ?
Id satis
visum, ne poena acrior mimum omnem divulgaret, qui tamen sic quoque hoc
disticho enotuit :
Cur Otho mentito sit, quaeritis, exul honore ?
Vxoris
moechus coeperat esse suae.
Ceci
lui parut suffisant : [Néron] craignait qu’un châtiment plus sévère ne dévoilât
toute la comédie, mais la comédie fut pourtant rendue publique par ces deux
vers :
Vous voulez savoir pourquoi Othon part en exil sous
couleur de promotion ?
Il était devenu l’amant d’une femme
mariée, la sienne. (Suétone, Othon, 3)
Othon resta en poste dix ans, jusqu’à la mort de Néron, à la satisfaction de ses administrés.
Agrippine
s’opposait à la liaison de son fils avec Poppée, qu’elle connaissait bien, j’insiste
sur ce point, et dont elle avait donc compris les intentions mieux que
personne. Elle avait parfaitement raison de se méfier, car Poppée ne manquait
ni de caractère, ni d’ambition et alliait suffisamment d’intelligence à sa
remarquable beauté pour parvenir à ses fins.
Tacite
(XIII, 46) nous a laissé d’elle le portrait d’une femme à l’ambition sans
limite.
Huic mulieri cuncta alia fuere praeter honestum
animum. Quippe mater eius, aetatis suae
feminas pulchritudine supergressa, gloriam pariter et formam dederat.
Cette femme avait tout pour
elle, sauf le sens de l’honnêteté. Sa mère, qui avait surpassé en beauté les
femmes de sa génération, lui avait transmis à la fois son goût de briller et sa
beauté.
Opes
claritudine generis sufficiebant. Sermo comis nec absurdum ingenium. Modestiam
praeferre et lascivia uti; rarus in publicum egressus, idque velata parte oris,
ne satiaret adspectum, vel quia sic decebat. Famae numquam pepercit, maritos et
adulteros non distinguens; neque adfectui suo aut alieno obnoxia : unde
utilitas ostenderetur, illuc libidinem transferebat.
Elle était
assez riche pour assurer l’éclat de sa famille. Elle parlait avec élégance et ne manquait pas d’esprit.
Elle se montrait réservée mais ses mœurs étaient dissolues ; elle sortait rarement
en public, et si cela lui arrivait, elle se voilait à demi le visage, pour ne
pas satisfaire les regards ou simplement parce que cela lui allait bien. Sa
réputation lui était indifférente et elle ne fit jamais la différence entre ses
maris et ses amants, elle ne tenait compte ni de ses sentiments ni de ceux des
autres : où elle voyait son intérêt, c’est là qu’elle portait ses désirs.
Dion
Cassius nous propose (LXII, 28) ce portrait éloquent :
« ² d¢ d¯ SabÝna aìth
oìtvw êperetræfhsen (¤k gr tÇn braxuttvn pn dhlvy®setai) Ëste tw
te ²miñnouw tw goæsaw aét¯n ¤pÛxrusa spartÛa êpodeÝsyai kaÜ önouw
pentakosÛaw rtitñkokouw kay ²m¡ran m¡lgesyai án ¤n tÒ glakti
aétÇn loæhtai: t®n te gr Ëran kaÜ t¯n lamprñthta toè sÅmatow ÞsxurÇw ¤spoudkei,
kaÜ di toèto oék eéprep° pote aêt¯n ¤n katñptrÄ Þdoèsa hëjato teleut°sai
prÜn par°bhsai Sabina
quant à elle a repoussé à ce point les limites du
luxe (je vais en donner brièvement un aperçu global) qu’elle faisait porter aux
mules qui tiraient sa voiture des chaussures plaquées d’or et faisait traire
chaque jour cinq cents ânesses qui venaient de mettre bas pour se baigner dans
leur lait. Elle se tenait au plus haut point à son apparence et à la perfection
de son corps. C’est ainsi qu’un jour où son miroir lui avait renvoyé une image
qui ne lui plaisait pas, elle souhaita mourir avant l’irrémédiable. »
À
Pompéi, loin des intrigues de la cour, la popularité de Poppée ne connaît
aucune ombre. Les graffiti suivants, s’ils concernent bien notre Poppée datent
d’avant 63 :
CampylVs
Poppaeae sal
CIL IV, 06817
Le bonjour de Campylus (=Pamphilus) à
Poppée.
PampylVs
Poppaeae sal
CIL IV, 06821
Le bonjour de Pamphilus à Poppée.
Nero A
Pope
CIL IV, 01744
Néron Auguste, Poppée.
Le distique
suivant chante une Sabina, sans qu’on puisse affirmer là encore qu’il s’agit
bien de Poppée, mais les quelques lignes de Dion Cassius que j’ai citées
ci-dessous inciteraient assez à le croire :
sic [.]i[.]i
contingat semper florere Sabina contingant
formae sisqVe pVElla diV
sic tibi contingat semper florere Sabina
contingant formae sisque puella diu
CIL IV,
09171

Qu’il te soit donné d’être toujours en
fleur comme tu l’es, Sabina.
Que la beauté physique te soit donnée et
reste longtemps jeune.
Agrippine,
je l’ai dit, avait raison de s’inquiéter. La passion de Néron pour Poppée
tournait à la folie, tous les auteurs sont formels : « deinÇw gr ³dh aét°w ¤rn ³rjato il commençait déjà à l’aimer à la folie » (Dion
Cassius, LXII) ; Poppaeam... dilexit unice il chérit Poppée par dessus tout (Suétone, 35) ;
mox acri iam principis amore l’amour du prince étant désormais devenu violent
(Tacite, XIII, 46). Or, Poppée qui avait compris qu’Agrippine ferait toujours
obstacle à son mariage avec Néron « n¡peise tòn
N¡rvna Éw kaÜ ¤pibouleæousn oß aét¯n diol¡sai persuada Néron, sous prétexte qu'Agrippine complotait
contre lui, de la faire périr » (ibid.).
En le 23 mars 59, Néron fait assassiner sa mère à Baies à la fin des fêtes de Minerve, que l’on célébrait du 19 au 23 mars. On sait que les choses ne se passèrent pas comme prévu, que de nombreux témoins (« ingens multitudo une foule immense », selon Tacite) pouvaient raconter ce bizarre naufrage par temps clair et mer calme, que Néron fit courir le bruit qu’il avait fait l’objet d’une tentative d’assassinat fomentée par Agrippine et qu’elle s’était suicidée en apprenant que ses manœuvres étaient découvertes. Personne sans doute ne fut dupe, ni à Rome, ni surtout en Campanie à proximité du lieu des événements.
Faut-il voir une allusion à ce meurtre dans un graffiti de Boscotrecase ?
Caesaris AVgVsti femina mater erat
CIL IV,
06893
La mère de César Auguste était une
femme.
Le
meurtre accompli, Néron, nous dit Tacite (XIV, 13), « cunctari tamen
in oppidis Campaniae, quonam modo urbem ingrederetur, an obsequium senatus, an
studia plebis reperiret anxius s’attarde dans différentes villes de Campanie, inquiet de
l’accueil que lui réservera Rome, se demandant s’il retrouverait un sénat
soumis et une plèbe à sa dévotion. » Pompéi répond bien à la
définition de oppidum, une ville fortifiée, contrairement aux villes de villégiature. Dion
Cassius nous dit, sans plus de précisions géographiques, que Néron en proie à
des hallucinations
« llose ¾ei kaÜ ¤peid¯ kntaèya t aét sun¤bainen
llose ¤mpl®ktow meyÛstato
il changeait de résidence mais lorsque là aussi les mêmes
phénomènes se produisaient, plein de terreur, il déménageait encore ».
On lit, dans la maison de Cuspius Pansa, un graffiti significatif :
proeliare Langens Caesar te spectat
CIL IV,
02398
Bats-toi, Langens, César te regarde
Qui
pourrait se battre sous les yeux de César, c’est-à-dire de l’empereur, sinon un
gladiateur ? Et dans un lieu que les empereurs ne fréquentaient pas habituellement,
l’amphithéâtre de Pompéi, sinon la recommandation perd la plus grande partie de
sa raison d’être.
Si
Myrtilus était bien lui aussi un gladiateur, on peut interpréter dans le même
sens les deux inscriptions suivantes, gravées l’une dans les thermes de
Stabies, l’autre dans le lupanar :
Myrtile habias propitiVm Caesare(m)
CIL IV, 02083
Myrtilus, que César te soit favorable.
(habias représente une
prononciation vulgaire de habeas)
Myrtile habeas propitiVm Caesare
PVteolanis feliciter omnibVs NVcerinis felicia et VncVm Pompeianis PetecVsanis
CIL IV,
02183, lupanar.
Myrtilus, que César te soit favorable.
Vive les gens de Pouzzoles, du bonheur à tous ceux de Nuceria, la boucherie
pour les gens de Pompéi et de Pithecusa !
(Petecusanis représente
une prononciation vulgaire de Pithecusanis)
On peut se demander dans quel état d’esprit les
notables ont accueilli leur empereur matricide, d’autant que certains d’entre
eux avaient peut-être été invités aux fêtes des Baïes, au cours desquelles
Néron tenait à manifester ostensiblement son affection filiale, sans oublier
qu’il avait l’intention de crier sa douleur devant de nombreux témoins.

Parmi ces témoins, il faut compter bien évidemment Sénèque. J’en suis persuadé, même si les sources anciennes ne le mentionnent pas. Mais justement, elles ne mentionnent aucun nom. Or Sénèque occupait un rang élevé dans la hiérarchie protocolaire et devenait de ce fait un témoin de choix, et qui plus est, un témoin de moralité.
On sait qu’Agrippine l’avait chargé de préparer Néron à son rôle d’empereur.
A la mort de Claude (là encore, on peut se demander s’il était totalement ignorant des projets de son amie Agrippine : un revirement de Claude en faveur de Britannicus aurait sérieusement compromis son avenir !), il publie un pamphlet anonyme, la fameuse « Citrouillification » :
sun¡yhke m¢n gr õ Sen¡kaw sæggramma, pokolokæntvsin aétò Ësper tin yantisin ônomsaw Sénèque en effet avait composé un ouvrage, qu’il avait intitulé l’Apocoloquintose sur le modèle de l’apothéose. (LX, 35),
où il assure une belle promo pour le nouvel empereur. Apollon chante devant les parques qui filent le destin de Néron :
« Ne demite, Parcae,
Phoebus ait, vincat mortalis
tempora vitae
ille mihi similis vultu
similisque decore
nec cantu nec voce minor. Felicia lassis
saecula praestabit legumque silentia
rumpet.
Qualis discutiens fugientia
Lucifer astra
aut qualis surgit redeuntibus
Hesperus astris,
qualis, cum primum tenebris
Aurora solutis
induxit rubicunda diem, Sol
aspicit orbem
lucidus et primos a carcere
concitat axes :
talis Caesar adest, talem iam Roma Neronem
aspiciet. Flagrat nitidus
fulgore remisso
vultus et adfuso cervix formosa
capillo. »
Haec Apollo. At Lachesis, quae et ipsa homini formosissimo
faveret, fecit illud plena manu et Neroni multos annos de suo donat.
« N’enlevez rien, ô Parques
dit Phoebus ; qu’il dépasse la durée d’une vie
mortelle,
lui, mon semblable par le visage, semblable aussi par la
beauté,
et qui ne m’est inférieur ni par le chant ni par la voix.
Aux épuisés
il assurera des ères bienheureuses et rompra le silence des
lois.
Comme l’étoile du matin, qui fait s’écarter les astres
fugitifs,
comme l’étoile du soir, qui se lève quand les astres
reviennent,
comme, aussitôt que l’Aurore empourprée a dissipé les
ténèbres
et introduit le jour, le Soleil contemple la terre,
lumineux, et lance d’abord son char hors de l’enclos,
ainsi César est là, ainsi Rome va contempler Néron.
Son visage, brillant d’un éclat contenu, resplendit,
comme son cou gracieux où flottent ses cheveux. »
Ainsi chante Apollon. Lachésis,
pour marquer elle aussi sa faveur à un si bel homme, s’acquitte de sa tâche à
pleines mains et offre à Néron de nombreuses années sur ses propres fonds. (Traduction
Michel Dubuisson).
Intéressant : le nouvel empereur est beau et il chante bien. Sénèque avait-il pressenti la suite du règne ?
Il y a mieux : Dion Cassius accuse formellement Sénèque d’avoir poussé Néron à tuer Agrippine. Certes, l’historien grec n’est pas tendre avec le philosophe à qui il taille une toge sur mesures.
Il le dénonce comme amant d’Agrippine après avoir été celui de Julia Livilla (ce qui expliquerait son exil en Corse) :
Oti õ Sen¡kaw aÞtÛan ¦sxe kaÜ ¤nekl®yh lla te kaÜ ÷ti t» AgrippÛnú
sunegÛgneto: oé gr p¡xrhsen aétÒ t¯n IoulÛan moixeésai
Sénèque se trouva alors (en 58) mis en examen et fut
accusé entre autres d’être l’amant d’Agrippine. Il ne lui avait pas suffi
d’avoir des rapports adultères avec Julia (Livilla)... (LXI, 10)
Dion Cassius le présente comme un flatteur et un adulateur, un cupide qui aurait accumulé une fortune de 300 millions de sesterces (1800 millions de nos francs ! Tacite, XIII, 42, indique la même somme ), un amateur de « grands garçons », bref
pnta t ¤nantiÅtata oåw ¤filosñgei poiÇn
faisant tout le contraire de ce qu’il enseigne dans sa
philosophie.
Dans son récit de la préparation du crime, Dion Cassius, qui vient de dire que Poppée poussa Néron à se débarrasser d’Agrippine, poursuit kaÜ aétòn (tòn N¡rvna) kaÜ õ Sen¡kaw . . . parÅjunen et Sénèque aussi l’y incita vivement et la page continue à la 3ème personne du pluriel : naèn Þdñntew ¤n tÒ yetrÄ dialuom¡nhn aét¯n ¤f ¥aut°w ils virent au théâtre un navire qui se disloquait de lui-même : s’agit-il de Néron et Poppée ? de Néron et Sénèque ? ou des trois ?
Quoi qu’il en soit, qu’il ait ou non accompagné Néron à cette époque-là, Sénèque connaissait bien Pompéi :
« Ecce Campania et maxime
Neapolis ac Pompeiorum tuorum conspectus Voici la Campanie et surtout Naples, sans oublier d’aller voir ton
cher Pompéi » (Lucilius,
VI, 49).
« Post longum intervallum Pompeios tuos vidi. In conspectum
adulescentiae meae reductus sum ; quidquid illic iuvenis feceram videbar
mihi facere adhuc posse et paulo ante fecisse Il y a bien longtemps que je
n’avais pas vu Pompéi. En le regardant, je suis ramené vers ma jeunesse :
tout ce que j’y ai fait jeune, il me semble que je pourrais encore le faire et
que je viens juste de le faire » (Lucilius, VIII, 70).
Il est même question de lui dans une inscription célèbre de la maison des gladiateurs, que l’on trouve ainsi traduite dans le livre d’ Egon C. Corti: « De tous les écrivains romains, seul Sénèque flétrit les jeux sanglants du cirque ». Belle pensée de la part d’un gladiateur ! Malheureusement, le graffiti original se lit :
LVCIVS
AE
ANNVS
SENECAS
CIL 4, 4418
C’est-à-dire simplement « Lucius Ae{a}nn(e)us Senecas ».
Rêvons : Sénèque visite la maison des gladiateurs et inscrit son nom sur le mur à la demande de ses occupants, dans ce cas le « s » final pourrait se lire « salutem (vobis) dat, vous donne le bonjour » ». Un autographe de Sénèque ! Trop beau pour être vrai, et puis, ça ne colle pas.
Sénèque aurait écrit son nom correctement : Lucius Annaeus Seneca. La graphie « aea » pour « ea » caractérise le désir d’hypercorrection des écriveurs peu cultivés. Alors ? un admirateur de Sénèque ? pourquoi pas ? mais en ce lieu, on admirait certainement plus le notable familier de l’empereur que le philosophe. Et puis un admirateur aurait employé une formule de salutation, feliciter par exemple, ce qui aurait entraîné l’emploi du datif, ou vale, qui aurait appelé un vocatif.
Dernière hypothèse, la moins intéressante et donc la plus vraisemblable à mon sens : ce graffiti est de la main d’un quasi homonyme, un gladiateur, Lucius Aeannus Senecas, avec un SENECAS décliné à la grecque.
En lisant attentivement le récit de Tacite
« cuius rei
iudicium princeps senatui, senatus consulibus permisit, et rursus re ad patres relata,
prohibiti publice in decem annos eius modi coetu Pompeiani
L’empereur renvoya le jugement de cette affaire au sénat, et le sénat
aux consuls. L’affaire revint devant le sénat : on défendit pour dix ans à
la ville de Pompéi, en tant que collectivité, ces sortes de réunions »
on constate que Néron n’a pas pris de décision
lui-même et que les autorités se renvoient le dossier comme s’il avait quelque
chose de compromettant. Or, une bagarre dans un amphithéâtre de province qui,
certes, a fait quelques morts n’a rien d’une affaire d’état : le sénat et
les consuls en expédiaient certainement de plus délicates ou plus complexes…
sauf si Pompéi pouvait jouir d’une protection spéciale. Celle de Poppée. Et
déplaire à Poppée, c’était déplaire à Néron. Au début de l’année 60, on
prononce une interdiction de jeux de dix ans. La sanction paraît sévère, mais
en considérant les choses de près, les villes voisines de Pompéi pouvaient
toujours organiser des jeux et les Pompéiens avaient surtout le désagrément du
déplacement. La punition touchait davantage la classe dirigeante qui ne pouvait
plus offrir honorum causa à ses
concitoyens leur spectacle préféré.
Début 62, Néron répudie enfin sa femme Octavie, la
fille de Claude, en l’accusant de stérilité et épouse Poppée. Octavie se trouve
bientôt reléguée en Campanie : « inde crebri questus nec occulti per vulgum, cui
minor sapientia [et] ex mediocritate fortunae pauciora pericula sunt de là, écrit
Tacite (XIV, 60), des protestations répétées et même pas dissimulée se
répandaient dans le peuple, dont la prudence est moindre et que la modicité de
sa condition expose à moins de dangers. »
L’hostilité de ce peuple de Rome au mariage de Néron
avec Poppée amène rapidement le couple à faire accuser de relations serviles,
puis adultères la malheureuse Octavie que l’on finit par faire assassiner le 9
juin 62 : elle avait à peine vingt ans.
Peut-être ce graffiti a-t-il été gravé au printemps
62 :
Occtavia
AVgVsti [. . .] abias [.]opit[. . .] sa
Octavia Augusti
uxor vale. Habeas propitiam Venerem Pompeianam. Salutem tibi
do.
CIL IV, 08277
Octavia,
épouse de l’empereur, adieu ; que [Vénus Pompeienne ?] te soit
favorable. Je te dis salut.
Cette année-là, en février, Pompéi avait subi un violent séisme qui détruisit une partie de la ville. En 60, « ex inlustribus Asia urbibus Laodicea tremore terrae prolapsa nullo [a] nobis remedio propriis opibus revaluit Laodicée, l’une des cités célèbres d’Asie, ruinée par un tremblement de terre, s’était relevée sans aucune aide de notre part, sur ses seules richesses » (Tacite, XIV). J’espère que pour Pompéi Néron, comme l’ont fait les autres empereurs en pareil cas, a envoyé sur place une commission chargée d’estimer les dégâts et de débloquer une aide.
En 63, Poppée donne le jour à une fille. Néron, fou de
joie, accorde enfin à sa femme le titre qu’elle désirait certainement depuis
longtemps, celui d’Augusta, qui faisait
d’elle l’égale de Livie, une personne sacrée, une femme au-dessus de toutes les
autres :
Memmio Regulo
et Verginio Rufo consulibus natam sibi ex Poppaea filiam Nero ultra mortale
gaudium accepit appelavitque Augustam, dato et Poppaea eodem cognomento. Locus
puerperio colonia Antium fuit, ubi ipse generatus erat Sous
le consulat de Memmius Regulus et de Verginius Rufus, Néron accueillit avec une
joie au-delà des joies humaines la fille qui lui était née de Poppée. Il
l’appela Augusta et décerna à Poppée aussi le même surnom. L’accouchement eut
lieu à Antium, où lui-même avait vu le jour (Suétone, Néron,
23)
La popularité de Poppée est à son comble. Elle reçoit
des hommages de tout l’empire, comme en témoigne cette épigramme que lui
adresse un certain Léonidas d’Alexandrie (Anthologie, IX, 355) :
Oérnion mÛmhma
geneyliakaÝsin ¤n Ëraiw
toèt' pò Neilogenoèw d¡jo LevnÛdev,
PoppaÛa, Diòw eïni,
Sebastiw: eëade gr soi
dÇra t kaÜ l¡ktrvn jia kaÜ sofÛhw.
« Cette carte du ciel au jour de ta
naissance,
Accepte-la de Léonidas né près du Nil,
Poppée Augusta, épouse de Zeus : tu
prends plaisir en effet
Aux présents dignes de ton mariage et de
ta sagesse. »
A Pompéi, on se réjouit bien haut du bonheur de Poppée :
F
Popa[E] AVgVste feliciter
Feliciter Poppaeae, Augustae
feliciter !
CIL IV, 10049

Vive
Poppée, vive l’Augusta.
Graffiti difficile : si je colle le premier
« E » de feliciter sur la
première fissure, le résultat est le suivant :

ce « E » me paraît bizarrement placé trop
haut par rapport à une ligne horizontale qui commence bien régulièrement. La
première lettre pose également problème : feliciter se place
normalement après son complément. Alors ? dans la mesure où notre homme ne
semble pas se soucier de la cohérence de son alphabet et utilise pour noter le e
long ou bref, issu ou non de la diphtongue æ, tantôt E tantôt II, ne pourrait-on
pas lire « Peperit
POP(pae)A Poppée a accouché » ?
Dans de nombreux graffiti, le tracé du P se fait comme celui de la
première lettre. Dans ce cas, le trait qui se perd dans la fissure du mur
n’aurait rien à voir avec notre inscription. Hypothèse hélas toute
gratuite !
Est-ce pour remercier de ses bienfaits la divinité tutélaire de sa ville qu’elle fait une offrande au temple de Vénus pompéienne :
MVnera
Poppaea misit Veneri sanctissimae berVllVm helencVmque Vnio mixtVs erat
AE 1977, 217
Poppée
a envoyé un présent à Vénus la très respectable : une émeraude et une
perle ovale, auxquelles était jointe une perle de grande taille.
On peut légitimement imaginer que dans des
circonstances aussi heureuses, elle ait intercédé auprès de son époux en faveur
des Pompéiens, car il semble bien que l’interdiction de jeux ait été rapportée.
On peut aussi avec un frisson d’horreur imaginer que
ce don a été fait au moment de la mort d’Octavie : les historiens notent
que la générosité de Néron et de son entourage n’était jamais aussi grande
qu’après un crime. Par exemple qu’après la mort de Britannicus « Exim largitione potissimos amicorum auxit A
cette occasion, il combla de largesses les principaux de ses
amis » (Tacite, XIII).
Les Pompéiens expriment haut et fort leur attachement
au couple impérial, comme en témoignent plusieurs inscriptions et graffitis, en
particulier celles-ci qui mentionnent une décision politique ou judiciaire
importante et heureuse :
iVdicis
AVgVsti p p et Poppaeae AVg feliciter
iudiciis Augusti patris patriae et Poppaeae Augustae
feliciter
CIL IV, 03726
Vive
les décisions de (Néron) Auguste, père de la patrie, et de Poppée Augusta.
ivdicis
avgc felic
CIL IV, 07625
Vive les
décisions d’Auguste et Augusta
c’est-à-dire de Néron et Poppée, si la bonne leçon est
« AVGG » où les deux G servent à indiquer que le mot
est au pluriel (Augustus
Augusta) ; « de Auguste César » (Augustus Caesar) si la bonne
leçon est « AVGC ». Mais dans ce cas, il pourrait s’agir aussi de
Vespasien. Je préfère la première hypothèse, dans la mesure où d’ordinaire, Caesar vient avant Augustus.
On lit aussi dans une boutique de la rue des
Diadumènes
iVdicis
AVgVsti AVgVstae feliciter
nobis salvis felices sVmVs
perpetVo
CIL IV,
01074
Vivent les
décisions de l’Augustus et de l’Augusta ;
maintenant
que nous sommes sauvés, nous sommes heureux
à perpète.
remarque : on
attendrait plutôt in perpetuum, « pour toujours ».
Ivdicis
Avg felic Pvteolos Antivm Tegeano Pompeios hae svnt verae
coloniae
CIL IV,
3525
Vive les décisions de Néron Auguste ;
Pouzzoles, Antium, Tegeanum et Pompéi : voilà les vraies colonies.
Le Tegeanum du
graffitti, mal identifié, pourrait être Teglanum (aujourd’hui Terzigno ?),
petite ville entre Nuceria et Nola.
En 60, « la ville ancienne de Pouzzoles reçut de
Néron les droits de colonie romaine et un surnom », écrit Tacite (XIV,
27) : Colonia
Claudia Augusta Neronensis Puteoli « Pouzzoles, colonie Claudienne
Néronienne ».
Néron, de même que Sylla transformant Pompéi en
colonie, donne à Pouzzoles son nom et son surnom :
Coloniae
ClaV(diae)
Nerone(n)si
PVtiolan(a)e
feliciter
scripsit
C IVliVs SperatVs
Sperate
va
CIL IV, 02152
Vive la
colonie Claudienne Néronienne de Pouzzoles ! signé Gaius Julius Speratus.
[un peu plus bas et d’une autre main] Bravo, Speratus.
Près de la gare de l’actuelle Torre Annuziata, à
Oplontis, on a mis au jour une magnifique résidence secondaire, villa de grand luxe qui appartenait de toute évidence à un très riche personnage.

Or, dans les latrines, les archéologues ont retrouvé
une amphore qui porte l’inscription
SECVNDO
POPPAEAE
d’où la tentation de faire de Poppée (ou de sa
famille) la propriétaire de cette villa et
d’imaginer en la visitant qu’elle ait pu y séjourner de temps en temps pendant
ces années heureuses pour elle avec son impérial amant puis époux.
Comme le dit Mérimée qui s’y connaissait :
« c’est une terrible langue que le latin avec sa concision ». Faut-il
lire Secundo
Poppaeae (liberto) ou (servo) :
« à Secundus, affranchi (ou esclave) de Poppée » ? Plutôt
affranchi qu’esclave, si le cognomen de Q Poppaeus était bien Secundus plutôt
que Sabinus comme l’écrit Dion Cassius.
Peut-on imaginer un (a) Secundo Poppaeae (missum) :
« Envoyé par Secundus à Poppée », les Secundus ne manquant pas dans
l’aristocratie pompéienne ? mais cette hypothèse se heurte au fait que les
généreux donateurs mettent habituellement leur nom au nominatif.
Alors ? alors tout ceci ne prouve rien. Pourtant,
lors des fouilles, on a pu constater que la villa n’était pas habitée au moment
de l’éruption : aucune trace de victime, aucun ustensile de la vie
quotidienne, par contre un stock de lampes à huile emballées et de nombreux
matériaux de construction. Il est vraisemblable que la villa ait été endommagée
lors du tremblement de terre de 62, bien que de manière très limitée. Si l’on
veut bien croire que Poppée en ait été propriétaire, il faudrait plutôt
imaginer des travaux d’embellissement interrompus lors de sa mort en 65.
La petite Augusta meurt à l’âge de quelques mois, et
il semble bien que les relations entre Poppée et Néron en aient quelque peu
souffert, même si la passion de l’empereur pour sa femme demeurait intacte.
En 64 a lieu l’épouvantable incendie de Rome. Néron,
soupçonné de l’avoir fait allumer, voit sa popularité de dégrader nettement
auprès du peuple de Rome. Rien n’en transparaît à Pompéi.
Cette même année 64, Néron, qui rêve depuis longtemps
de faire une carrière artistique et d’entreprendre une tournée en Grèce, décide
de faire ses débuts à Naples. Ecoutons Tacite :
« adhuc per
domum aut hortos cecinerat Iuvenalibus ludis, quos ut parum celebres et tantae
voci angustos spernebat. Non tamen Romae incipere ausus Neapolim quasi Graecam
urbem delegit. Il avait déjà chanté dans son palais et dans ses
jardins pour les Juvénales, lieux sans intérêt à ses yeux parce le public était
restreint et les salles trop petites pour une telle voix. Pourtant, il n’osa
pas faire ses débuts à Rome, il choisit Naples, ville de culture
grecque. »
Peut-être aussi les Romains qui colportaient
d’horribles histoires sur le comportement du prince pendant l’incendie
n’étaient-ils pas prêts à venir assister à ses concerts ! Tacite
poursuit :
« Inde initium
fore ut transgressus in Achaiam insignesque et antiquitus sacras coronas
adeptus maiore fama studia civium eliceret. Ergo contractum oppidanorum vulgus,
et quos e proximis coloniis et municipiis eius rei fama civerat, quique
Caesarem per honorem aut varios usus sectantur, etiam militum manipuli,
theatrum Neapolitanorum complent. Après ces débuts, il pourrait passer en Grèce où il
recevrait ces brillantes couronnes que leur antiquité rendait sacrées et
susciterait l’enthousiasme de ses concitoyens romains avec une renommée plus
grande. Ainsi, la foule des Napolitains en masse, ainsi que ceux que le bruit
fait autour de l’événement avait attirés des colonies et des municipes des
environs, ceux qui suivent l’empereur par esprit de vanité ou pour un intérêt
quelconque, sans oublier des manipules de soldats, font que le théâtre de
Naples affiche complet » (Tacite, XV, 33).
Parmi les « curieux » des environs, la
colonie de Pompéi était à coup sûr représentée, au moins par ses notables qui
eux avaient dû être fermement invités.
« Illic,
plerique ut arbitra[ba]ntur, triste, ut ipse, providum potius et secundis
numinibus evenit : nam egresso qui adfuerat populo vacuum et sine ullius
noxa theatrum collapsum est. Là, poursuit Tacite, se produisit un événement
tragique selon la plupart des témoins, de bon augure selon Néron
lui-même : à peine le public fut-il sorti que le théâtre s’écroula ;
comme il était vide, personne ne fut blessé ».
Suétone (20) propose une version un peu plus
dramatique : « et prodit
Neapoli primum ac ne concusso quidem repente motu terrae theatro ante cantare
destitit quam incohatum absolveret nomon Et il se produisit d’abord à
Naples, et bien que le théâtre fut secoué par un soudain tremblement de terre,
il ne cessa de chanter qu’après avoir terminé le morceau qu’il avait
commencé ».
À Pompéi, on célèbre, comme il se doit, par des jeux,
l’heureuse issue de l’événement, peut-être encore en présence de Néron :
PRO SALVTE NER[ONIS]
in ter[rae motv ...]
CIL IV, 03822
Pour célébrer le salut de Néron dans le
tremblement de terre...
Le hasard a conservé une affiche annonçant un spectacle qui a eu lieu les 25 et 26 février ou les 11 et 12 mars. Le peintre, qui a peut-être été distrait un instant, a tracé en effet une sorte de F que l’on peut lire comme le K de Kalendas ou plutôt comme le I de Idus. Malheureux coup de pinceau, sans importance sur le coup puisque tout le monde était au courant de la date, mais qui nous pose quelques problèmes 1950 après !
Gnaeus Alleius Nigidus Maius était duumvir quinquennal en 55-56, Ti. Claudius Verus duumvir en 61-62. Les tablettes du banquier Jucundus nous donnent les noms des duumvirs des années 52 à 62. Si les deux hommes ont été en fonction ensemble comme l’affiche paraît l’indiquer (on ignore tout des conditions de rééligibilité à Pompéi), c’est nécessairement après cette dernière date. Pourquoi pas 64 ? mais encore une fois l’hypothèse est gratuite. L’année pourrait aussi bien être 68 (voyez ci-dessous) ou une autre, et puis il n’est écrit nulle part que Verus et Maius étaient duumvirs : les Pompéiens savaient bien qui étaient leurs magistrats cette année-là !

CIL IV, 07989
(présentation reconstituée)
Pour le salut de Claudius Néron César Auguste
Germanicus, à Pompéi, aux frais de Tiberius Claudius Verus, on donnera une
chasse et un concours d’athlétisme. On répandra des parfums. Les 25 et 26
février (ou les 11 et 12 mars).
Vive Claudius Verus | Celer le fouetteur boit
à la santé de Maius | Vive Maius, protecteur de la colonie
Pas d’interprétation pour les chiffres inscrits à
droite !
Le concours d’athlétisme s’inscrit bien dans un
programme à la grecque et répond aux goûts de Néron, plus amateur de spectacles
à vocation culturelle et de compétitions athlétiques à la grecque que de combats
de gladiateurs.
En 65, on découvre une vaste conspiration contre Néron
qui réagit avec brutalité. On lui reprochait déjà bien des crimes par le poison
depuis l’empoisonnement de Britannicus et de sa tante Domitia, on n’avait pas
vraiment oublié Agrippine et Octavie restait dans toutes les mémoires. Pétrone,
Sénèque se suicident. Une véritable terreur s’installe à Rome :
« pn gr ÷ ti
tiw ¤gkal¤sai tÄ ¤k perixareÛaw kaÜ læphw =hmtvn te kaÜ neumtvn oåñw
te ·n kaÜ ¤pef¡reto kaÛ ¤pisteæeto: oéd ¦stin ÷ ti tÇn ¤gklhmtvn, eÞ
kaÜ ¤p¡plasto, pisteÝsyai di t¯n l®yeian tÇn toè N¡rvnow ¦rgvn
¤dænato. KaÜ di toèt ¤w t mlista oá te fÛloi oß ponhroÜ
kaÜ oÞk¡tai tinÇn ³nyhsan. Tout ce qu’on
pouvait trouver pour constituer une plainte contre quelqu’un, trop grande joie
ou chagrin, mots ou gestes, on le rapportait et on était cru. Tout dans ces
plaintes, même si l’affaire était forgée de toutes pièces, était écouté d’une
oreille favorable, au mépris de la vérité, pour servir les desseins de Néron.
Et grâce à cela, c’est au plus haut point que florissaient les faux amis et les
serviteurs indignes » (Dion Cassius, LXXII).
Ces informations atteignent bien sûr Pompéi où l’on
peut lire dans le stuc d’une maison bourgeoise, celle de P Paquius
Proculus :
cVcVta ab rationi(b)Vs
Neronis
AVgVsti

CIL IV, 08075
La
ciguë, ministre des finances de Néron.
Il convient de lire cicuta au lieu de cucuta. Faute d’orthographe ?
Régionalisme ? Je ne crois pas : l’écriture, très belle, appartient à
un homme cultivé. On ignore le nom du a rationibus de l’époque et je vois plutôt dans ce cucuta un jeu
de mots que je n’explique pas mais qui serait bien dans l’esprit latin. Pensons
à Catulle chez qui Mamurra devient mentula.
Nonis Neronis sal
CIL IV,
08078a
Jour des nones de Néron, salut !
ou Salut aux nones de Néron.
Suétone (55)
nous donne l’explication de cette date étrange :
« erat illi
aeternitatis perpetuaeque famae cupido, sed inconsulta. Ideoque multis rebus ac
locis vetere appellatione detracta novam indixit ex suo nomine, mensem quoque
aprilem Neroneum appellavit
Il avait le
désir d’éternité et de célébrité perpétuelle, mais de façon impulsive. A cet
effet, il abolit la dénomination ancienne de nombreuses choses et de nombreux
lieux pour leur en donner une nouvelle fondée sur son propre nom : il fit
appeler aussi [en 65] le mois d’avril « mois de Néron ».
En 65
toujours, Poppée meurt dans des circonstances tragiques :
« ipsam quoque
ictu calcis occidit, quod se ex aurigatione sero reversum gravida et aegra
conviciis incesserat Néron la tua
d’un coup de pied parce qu’elle lui avait reproché vivement de rentrer tard de
son entraînement d’aurige, alors qu’elle était enceinte et malade »
(Suétone, 35).
Tacite donne
la même version que Suétone mais dément formellement la rumeur d’empoisonnement
qui avait couru. Seul Dion Cassius se demande si le coup de pied a été donné
« eàte ¥kvn eàte kvn accidentellement ou intentionnellement ».
Aucune
inscription de Pompéi ne fait allusion à la mort de Poppée, pas plus qu’à sa
divinisation : Néron dédicacera à Rome en 68 un temple SabÛnú ye AfrodÛtú, Divae Poppaeae Veneri, « à la divine Poppée Vénus ».
Un seul graffiti fait allusion à la suite du règne de
Néron. Comme si sa popularité à Pompéi s’était éteinte avec la mort de Poppée.
En 67, il entreprend la grande tournée en Grèce dont
il rêvait depuis longtemps. Concurrent à tous les jeux dans diverses
disciplines, il respecte les règlements à la lettre et n’a qu’une peur, celle
d’être éliminé de la compétition. Ce qui ne l’empêche pas par ailleurs de
bouleverser le calendrier des jeux pour qu’ils aient tous lieu la même année,
et d’introduire un concours de musique aux jeux Olympiques !
Vainqueur partout, même le jour où à Olympie il est
contraint à l’abandon dans une course de chars tirés par dix chevaux, il
accorde en contrepartie aux Grecs leur « liberté » (entendons que les
cités grecques deviennent des municipes), il accorde la citoyenneté romaine à
leurs « décurions », et surtout il accorde, dit Suétone, pecuniam grandem,
d’importantes subventions.
Tout comme Flamininus 262 ans plus tôt, il profite des
jeux Isthmiques pour proclamer cette « liberté », mais alors que le
consul de la république avait eu recours normalement aux services d’un héraut,
l’empereur fait lui-même cette proclamation : il s’était en effet présenté
partout aux concours de recrutement des hérauts chargés de proclamer les
victoires aux jeux et, croyez-le ou non, il avait toujours été
sélectionné ! (Suétone, 34).
A son retour en Italie, au début de l’année 68, les
notables de Pompéi ont dû être invités une fois de plus à faire le voyage à
Naples pour accueillir le vainqueur, hieronices. En son honneur, on avait pratiqué une brèche dans
les remparts par où il est entré dans la ville de ses débuts sur un char tiré
par des chevaux blancs.
On célèbre alors les jeux quinquennaux qu’il avait
institués pour commémorer la mort d’Agrippine : les « Olympiades de
Naples ». Ils avaient dû être déjà célébrés en 63, mais les historiens
n’en parlent pas.
Un Pompéien s’est muni de son poinçon pour garder le
souvenir de ces jeux :
Ol(YMPIADA) III K Ner(onias)
CIL IV, 08092
Jeux
Olympiques [de Naples] : le 3 des calendes de Néron (30 mars).
C’est pendant ces jeux auxquels il assiste « effusissimo studio avec un
intérêt passionné » (Suétone, 40) que Néron apprend la révolte des Gaules
sous la conduite de Vindex, le jour anniversaire de la mort de sa mère. « Per octo continuos dies non rescribere cuiquam il ne donne
d’instructions écrites à personnes pendant huit jours entiers » (ibid.),
c’est-à-dire pendant la durée des jeux qui avaient débuté le 23 mars. Notre
Pompéien a donc inscrit la date de son retour de Naples.
A Rome, Néron est accueilli en triomphateur, c’est du moins ce que veut signifier l’extraordinaire mise en scène que raconte Dion Cassius (LXIII, 21). Tout le monde, sénateurs en tête, et surtout les sénateurs précise l’historien, crie sur son passage :
OlumpionÝka oé,
PuyionÝka oé, Aëgouste Aëgouste.
N¡rvni tÒ HrakleÝ,
N¡rvni tÒ Apñlloni.
Vw eåw
periodonÛkhw, eåw p' aÞÇnow, Aëgouste, Aëgouste.
Ier fvn®:
makrioi oá sou koæontew.
Hourra pour le vainqueur
d’Olympie ! Hourra pour le vainqueur de Delphes ! Auguste !
Auguste !
Vive Néron Hercule ! Vive Néron
Apollon !
Le seul vainqueur du grand chelem !
Le seul de tous les temps ! Auguste ! Auguste !
Voix bénite ! Heureux ceux qui
t’entendent !
Et Dion Cassius nous garantit la citation exacte.
Néron se tue le 9 juin 68, dans les crconstances que
l’on connaît.
« Obiit tricensimo
et secundo aetatis anno, die quo quondam Octaviam interemerat, tantumque
gaudium publice praebuit, ut plebs pilleata tota urbe discurreret. Et tamen non
defuerunt qui per longum tempus vernis aestivisque floribus tumulum eius
ornarent ac modo imagines praetextatas in rostris proferrent, modo edicta quasi
viventis et brevi magno inimicorun malo reversuri. Néron mourut
à trente et un ans, le jour anniversaire de celui où il avait fait tuer Octavie
(9 juin) et la joie populaire fut si grande que la foule parcourait tout Rome
avec des bonnets d’affranchi. Et pourtant il ne manqua pas de gens qui pendant
longtemps ornèrent son tombeau de fleurs au printemps et en été, qui tantôt
exposèrent à la tribune aux harangues des images de lui vêtu de la toge prétexte,
tantôt affichaient ses édits comme s’il était toujours vivant et reviendrait
bientôt pour le plus grand malheur de ses ennemis. » (Suétone, 57).
Il est condamné à la damnatio memoriae, l’abolition
de son souvenir. A Pompéi, seules deux ou trois affiches annonçant des jeux de
l’amphithéâtre reçoivent un coup de peinture blanche pour effacer le mot Neronis. Au moins à notre connaissance : il est possible
d’autres inscriptions peintes aient été définitivement effacées. J’ai pourtant
l’impression que le senatus-consulte a été appliqué strictement à la
lettre : il fallait effacer le nom de Néron, mais il n’était pas précisé
que toute l’inscription devait disparaître, tout comme sur cette stèle qui contient
le discours de Néron accordant leur « liberté » aux Grecs :

On voit que le nom de Néron, NERVN, a été martelé, il n’en demeure pas moins très
lisible. Voyez aussi avec la même remarque une damnatio memoriae du XXe siècle.
Que les Parthes aient gardé un bon souvenir de lui et
interviennent en faveur de sa mémoire n’a au fond que peu d’importance :
« Quin etiam
Vologaesus Parthorum rex missis ad senatum legatis de instauranda societate hoc
etiam magno opere oravit, ut Neronis memoria coleretur. Ajoutons que
Vologèse, le roi des Parthes, qui avait envoyé des ambassadeurs au sénat pour
conclure un traité d’alliance, fit demander avec beaucoup d’insistance que l’on
rendît un culte à la mémoire de Néron.
Par contre, l’incident que raconte ensuite Suétone est
plus significatif :
« Denique cum
post viginti annos adulescente me exstitisset condicionis incertae qui se
Neronem esse iactaret, tam favorabile nomen eius apud Parthos fuit, ut
vehementer adiutus et vix redditus sit.
Enfin, vingt ans après sa mort, alors que j’étais en
pleine jeunesse, se manifesta un personnage d’origine mal établie qui
prétendait être Néron, et ce nom lui attira tant de faveur auprès des Parthes
qu’ils le soutinrent activement et nous le livrèrent difficilement »
(Suétone, 57).
Malgré ses crimes, limités dans l’ensemble aux classes
dirigeantes de Rome, malgré son côté histrion, il semble que dans les provinces
et même en Italie on ait gardé un bon souvenir de son règne.
Néron a beaucoup composé et bien entendu ses œuvres
ont été retirées des bibliothèques publiques et rien ne nous en est parvenu.
Suétone, en sa qualité de ab epistulis (« ministre de la
Correspondance ») d’Hadrien pouvait encore lire quelques-uns de ses vers
conservés dans le secret des archives :
« Venere in manus meas pugillares libellique cum duibusdam
notissimis versibus ipsius chirographo scriptis, ut facile appareret non
tralatos aut dictante aliquo exceptos, sed plane quasi a cogitante atque generante
exaratos ; ita multa et deleta et inducta et superscripta inerant Je suis tombé sur des tablettes et des recueils qui
contenaient quelques-uns de ses vers les plus célèbres, écrits de sa main. Il
était facile de constater qu’ils n’avaient pas été recopiés ou écrits sous la
dictée, mais bien évidemment notés à la manière de quelqu’un qui réfléchit et
compose : beaucoup de mots avaient été effacés, rayés ou raturés »
(Suétone, 52). Suétone malheureusement ne cite aucun de ces vers et s’abstient
de toute critique : nous ne saurons pas si Néron avait ou non du talent.
Il serait par contre piquant que quelques-uns des vers anonymes gravés dans le stuc de Pompéi soient en réalité des vers de Néron, pourquoi pas par exemple le célèbre distique :
(QVIS)QVIS AMAT VALEAT PEREAT
QUI NESCIT AMARE
BIS TANTO PEREAT QVISQVIS AMARE VETAT
CIL 4,4091

Longue vie à
qui aime, périsse qui ne sait pas aimer, périsse donc deux fois qui empêche
d’aimer.
« Vive
celui qui aime ! Malheur à qui ne sait pas aimer ! Et doublement maudit
celui qui ose s’opposer à l’amour ! » (trad. Egon C. Corti)
Les premiers mots de ce distique rappellent de près ou
de loin :
Quisquis amas, loca sola nocent, loca sola caveto.
Si quis amas nec vis, facito contagia vites.
(Ovide, Remèdes à l’amour, 578 et 613)
Quisquis amas scabris hoc bustum caedito saxis. .
.
(Properce, 4, 5, 77-78)
Quisquis amore tenetur, eat tutusque sacerque
Qualibet, insidias non timuisse decet.
(Tibulle, 1, 2, 27-28)
On le trouve un peu partout à Pompéi, avec quelques variantes. Celui que je reproduis a été découvert dans la maison de L Caecilius Jucundus, dans une exèdre du péristyle. Assez curieusement, on lit sur le même mur un graffiti inachevé :
NERO QVIS N
CIL 4,
4092
Nero, quis n[escit ? haec
carmina composuit]
Néron, qui
n[e le sait pas ? a composé ces vers].
Néron auteur
de ce distique ? Ne rêvons pas !
Faisons un petit tour sur
les murs de Pompéi...
quisquis ama valia
peria qui n[...] a[...]e
bi[...]ti pe
ria quisqu
is amare
votat
CIL IV,
01173
quisquis amat v(aleat)
CIL IV, 05272
cuscus amat valeat pereat qui
noscit amare
CIL IV, 03199
Quis quis amat ... ninus
CIL IV, 03200d
quisquis amat valeat
CIL IV, 06782
Comme on pouvait s’y attendre, le succès même de ces
vers appelait la parodie :
(quis)quis amare vetat
(quis)quis custodit amantes
nil est unicus ...
CIL IV, 04509
celui
qui empêche d’aimer,
celui
qui met les amants sous bonne garde,
...
Les trois derniers mots latins n’offrent pas de sens satisfaisant,
il faut sans doute adopter la leçon d’ A. Varone :
nil cunil(ing)us
pas de chatte à lécher.
quisquis amat pereat
CIL IV, 04659
Crève
qui est amoureux.
quisquis amat perea(t)
CIL IV, 04663
Ceres ea
si quis ama valea quisquis
ve[.]at male perea
[...]am amavi at quo quis lugebit
[.]i Cludi va sal plurimo
amavi Ledam
[.]uella Sami
Ceres mea, si quis amat
valeat ! quisquis vetat male pereat !| Ledam amavi... at quo quis lugebit ? Ti Claudi, vale, salutem tibi
plurimam dico : amavi Ledam puellam Sami.
CIL IV, 09202, Villa des Mystères
Ma
Céres chérie, longue vie à celui qui fait l’amour, male mort à qui empêche de
faire l’amour.
J’ai
fait l’amour Léda. Mais jusqu’où doit-on pousser ses pleurs ?
Salut
à toi, Tiberius Claudius, bien le bonjour : à Samos, j’ai fait l’amour à
une fille nommée Léda.
Ce graffiti pourrait bien être l’aveu d’une aventure, aveu qui manquerait singulièrement de repentir ! Le salut à Claude pourrait s’adresser, non sans ironie, à l’empereur qui était connu pour son goût des conquêtes féminines. Je me demande pourtant si ce graffiti n’est pas plus codé qu’il n’y paraît : Céres et Léda ne sont pas des noms si courants, et les Tiberius Claudius ne manquaient pas. Enfin, comprendre qu’il s’agit bien de l’empereur Claude exclut que Néron soit l’auteur du célèbre distique.
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« En latin, amare,
aimer, cela signifie d’abord être l’amant ou la maîtresse de
quelqu’un, et l’Art d’aimer sera le
recueil où l’on trouvera les conseils les plus efficaces pour obtenir les
faveurs d’une femme. » Pierre Grimal, l’Amour à Rome. |
© Alain Canu