Pompéi
Inscriptions métriques grecques
Les
Pompéiens connaissaient bien les poètes latins, ils connaissaient aussi les
poètes grecs.
La
pièce qui se trouve au fond du péristyle de la maison 5, 1, 18 (via Stabiana, près
de la maison de L. Caecilius Jucundus le banquier) est décorée de peintures
murales du 2ème style, ce qui permet de les dater de la fin du Ier
siècle av. J.-C.
Les
inscriptions très mutilées qui commentent ces fresques ont été exécutées à la
peinture blanche.
Du côté
gauche de la pièce, Éros lutte avec Pan, sous le regard
d’Aphrodite-Vénus :
O yrasç[w] ny¡staken
Ervw tÒ [PanÜ palaÛvn]
X Kæpriw ÈdÛnei tÛw tÛna prÇtow ¥leÝ
[I]sxuròw m¢n õ Pn kaÜ karterñw. ll
[p]anoèrgow
[õ p]tanñw kaÜ
Ervw oàxetai dænamiw
Le hardi Éros rivalise à la lutte avec Pan.
Et Cypris se demande lequel saisira l’autre le premier.
D’un côté Pan est vigoureux et solide.
Mais Éros avec ses ailes est habile lui aussi. La force
l’habite.
Ce
distique ne se trouve pas dans l’Anthologie que nous connaissons, ce qui ne
prouve pas qu’il s’agisse d’une composition originale.
Sur le
mur qui fait face à l’entrée, un tableau représente un chasseur, un pêcheur et
un oiseleur qui consacrent des filets à Pan.
oß trissoÛ toi taèta t dÛktua y°kan ÷maimoi
grñta Pn, llhw llow p: gresÛhw
Ïn pò m¢n ptanÇn pÛgrhw tde taèta d¢ Dmiw
tetrapñdvn. Kl¡itvr d: õ trÛtow eÞnalÛvn
any: Ïn tÒ m¢n p¡mpe di: ±¡row eëstoxon grhn
tÒ d¢ di drumÇn tÒ d¢ di: ±iñnvn.
Les trois frères t’ont consacré ces filets, pris
chasseur Pan, par chacun à son genre de chasse :
Pigrès, ceux-ci pour les oiseaux ; Damis, ceux-là
pour les quadrupèdes ; Cleitor, pour le peuple de la mer.
Envoie-leur en échange une bonne chasse, à l’un par les airs,
au second par les bois, à l’autre par les grèves.
J’ai
mis en vert foncé gras les seules lettres qui subsistaient et qui ont permis à
l’érudit Dilthey en 1876 de reconnaître une épigramme de Léonidas de Tarente, 3ème
s. av. J.-C. (Anthologie palatine, VI, 13 ; Anthologie de
Planude, VI, 94).
Sur le
même mur, un bouc destiné au sacrifice broute une vigne.
KANMEFAGH%POTIRIZANOMV%
ETIKARPOFORH%V O%%ON. . .I%PEI%AI
%OI TRAGE YUOMEN%
Kn me fgúw potÜ =Ûzan ÷mvw ¦ti karpofor®sv
÷sson ¤pispeÝsai soÛ trge yuom¡nÄ
Même si tu me manges jusqu’à la
racine, je porterai pourtant encore assez de fruits
pour te fournir une libation, ô bouc,
au moment de ton sacrifice.

fresque de
Pompéi
L’épigramme
est d’Evenus d’Ascalon, Anth. Pal.,
IX, 75.
Ces
vers nous ont été également transmis par Suétone, Domitien, 14 :
Quare pavidus semper atque anxius,
minimis etiam suspicionibus praeter modum commovebatur ; ut edicti de
excidendis vineis propositi gratiam faceret, non alia magis re compulsus
creditur, quam quod sparsi libelli cum his versibus erant :
Kn me fgúw ¤pÜ =Ûzan ÷mvw ¦ti
karpofor®sv
÷sson ¤pispeÝsai soÛ
trge yuom¡nÄ
C’est pourquoi [Domitien] était toujours en proie à la peur et à
l’inquiétude, qu’il était bouleversé au-delà de toute mesure même par un très
léger soupçon : rien, pense-t-on, ne l’a davantage poussé à révoquer son
édit sur l’arrachage des vignes que la diffusion de tracts sur lesquels
figuraient ces vers
Même si tu me manges jusqu’à la racine, je porterai pourtant
encore assez de fruits pour te fournir une libation, ô bouc, au moment de ton
sacrifice.
(on
remarque la leçon ¤pÛ au lieu de potÛ.)

fresque
d’Herculanum
Le même
thème, sinon les mêmes mots se retrouvent dans les Fastes d’Ovide, I,
vers 353 à 360 :
sus dederat poenas : exemplo
territus huius
palmite
debueras abstinuisse, caper.
quem spectans aliquis dentes in vite
prementem,
talia non tacito dicta dolore dedit :
« rode, caper, vitem : tamen hinc, cum stabis ad aram,
in
tua quod spargi cornua possit erit. »
verba fides sequitur : noxae tibi
deditus hostis
spargitur
adfuso cornua, Bacche, mero.
Le porc avait subi son châtiment : effrayé par son exemple,
tu aurais dû ne pas goûter au sarment, bouc. Te voyant porter les dents sur la
vigne, voici les paroles qu’il t’adressa dans l’expression de sa douleur :
« Déchire la vigne, bouc ! on n’en tirera pas moins, quand tu te
trouveras devant l’autel, de quoi arroser tes cornes. » La promesse vient
tout de suite après les mots : la victime, qu’on t’offre, Bacchus, pour
qu’elle expie, a les cornes arrosées d’une libation de vin pur.
Dans la
via Holconii, une boutique (n°7) affichait fièrement en grandes lettres rouges
sur fond blanc une inscription propitiatoire (conservée au musée de
naples) :
|
. . .ADAI KATOIKEI MHDENEI %EIAITV KAKOM |
OTOUDIO%
PAI%KALLI
NEIKO%HRAKLH%
õ toè Diòw paÝw
kallÛneikow Hrakl°w
¤nydai katoikeÝ
mhd¢n eÞseiaÛtv kakñm
Le fils de Zeus, Héraclès le glorieux
vainqueur,
habite ici ; que rien n’y entre
de mauvais.
¤nydai = ¤nyde ; eÞseiaÛtv kakñm = eÞsitv kakñn
Ce
distique était connu lui aussi : Diogène Laerce et d’autres auteurs le citent
(mais je ne dispose pas de leurs textes) ; il se retrouve en latin cette
fois mais mutilé sur une mosaïque :
. . . HIC HABITAT
NIHIL INTERET MALI
Enfin,
l’empereur Commode (180-192) a brodé sur le même thème (Dion Cassius, fragments
du livre LXXIII, 22) :
KaÜ
gr toè kolossoè t¯n kefal¯n potemÆn kaÜ ¥t¡ran ¥autoè ntiyeÜw
kaÜ =ñpalon doçw l¡ont t¡ tina xalkoèn êpoyeÜw Éw HrakleÝ ¤oik¡nai,
¤p¡grace pròw toÝw dhlvyeÝsin aétoè ¤pvnæmoiw kaÜ toèto, prvtñpalow sekoutñrvn risteròw
mñnow nik®saw dvdekkiw oämai xilÛouw.
Un
autre abréviateur précise :
[toèt]
¦gracen Loækiow Kñmodow Hrakl°w ¤f Ú tò ferñmenon ¤pÛgramma g¡gonen
÷ti
õ toè Diòw paÝw kallÛneikow Hrakl°w
oëk eÞmi Loækiow ll nagkzousÛ
me
Il fit couper la tête du Colosse et la fit remplacer par une
autre à son effigie ; il le munit d’une massue et plaça à ses pieds un
lion de bronze, afin qu’il ressemblât à Hercule. Il fit inscrire, outre les
titres que j’ai déjà énumérés, ceci : le tout premier des secutores, le
seul gaucher à avoir vaincu douze fois (je cite ce nombre de mémoire) un
millier d’hommes.
Ceci fut inscrit par Lucius Commode Hercule, sur quoi il ajouta
la célèbre épigramme :
Fils de Zeus, Héraclès le glorieux
vainqueur,
Je ne suis pas Lucius, mais on me
force à porter ce nom.
eà tiw kalòw genñmenow
oék ¦dvke pugÛsai ¤kÝnow kal°w
¤rasyeÜw m¯ tæxoi bein®ma-
tow
Un garçon à
qui la nature a donné la beauté
et qui ne donne
pas ses fesses au plaisir d’autrui,
puisse-t-il
quand il sera tombé amoureux d’une jolie fille n’arriver jamais
à baiser !
© Alain Canu