
Juvénal, II, 110
Pompéi a été divisé par les
archéologues en 9 « arrondissements » ou « régions » (en
latin regio), chaque arrondissement se divise en îlots (insula)
délimités par quatre rues, chaque maison de l’îlot est numérotée ; ainsi
la maison des Vettii se trouve dan le VIe arrondissement, îlot 15,
numéro 1, ce qui se note en abrégé VI, 15, 1,
ou Reg. VI, ins. 15, aed. 1.
L’abréviation CIL IV (ou CIL 4, il faut que je mette de
l’ordre !)
renvoie au volume IV du Corpus Inscriptionum Latinarum, recueil de toutes
les inscriptions latines antiques, initié au 19ème siècle par des
érudits allemands et régulièrement mis à jour. Quelques milliers de pages… Les
volumes du Corpus et les inscriptions dans chaque volume sont organisés selon
la localisation géographique des inscriptions : le volume IV est consacré
aux inscriptions pariétaires et doliaires de Pompéi et d’Herculanum (les
inscriptions monumentales ont été rassemblées dans le volume X), le volume VI à
la ville de Rome, le volume XII à la Gaule Narbonnaise, etc. Le volume IV
contient environ 12000 inscriptions classées rue par rue, maison par maison,
pièce par pièce.
Il est d’usage lorsqu’on recopie une
inscription antique de signaler les passages à la ligne par un trait
vertical ; je devrais écrire
M MariVm | aed faci | oro vos
mais je trouve plus esthétique de
respecter dans ma typographie les passages à la ligne.
M
MariVm
aed
faci
oro vos
L’abréviation
Anth. Palat. renvoie à
l’Anthologie Palatine, ou Anthologie Grecque. C’est un recueil de
4500 courts poèmes appelés épigrammes, composé vers l’an 1000 et que nous a
transmis un manuscrit dit « Palatinus ». Le recueil rassemble les
œuvres de plus de 300 poètes, depuis Tyrtée (et peut-être même Homère) qui
vivait au VIIe s. av. J.-C. jusqu’aux contemporains de Justinien (VIe
s. ap. J.-C.). Le livre I contient les épigrammes chrétiennes, le livre V les
épigrammes érotiques, le livre VI les épigrammes dites « votives »,
le livre VII les épitaphes, le livre IX les épigrammes « démonstratives »
(par ex. inscriptions sur la base de statues), le livre X les épigrammes
morales, le livre XI les épigrammes satiriques, le livre XIV les problèmes et
devinettes.
L’abréviation AE suivie d’un millésime renvoie à la revue l’Année
épigraphique.
J’ai
utilisé la police Garamond Latin pour écrire le latin et la police Athenian
pour le grec, et des caractères de couleur marron pour les
deux langues anciennes, sauf les inscriptions peintes de Pompéi que je note en rouge, les
graffitis en rouge foncé et les inscriptions magiques sur tablettes de plomb en gris.
Les
citations et les textes d’auteurs français apparaissent en caractères bleu foncé, mes
propres traductions en vert olive.
Comme je trouve
l’italique désagréable à lire sur l’écran, j’ai préféré souligner les titres
d’ouvrages.
J’ai
considéré que le mot « graffiti » était singulier et appelait un
pluriel « graffitis ». « Graffite » me semble
bizarre ; quant à dire « un graffito, des graffiti », pourquoi
pas « je viens de faire tomber un spaghetto sur ma chemise
propre ! » ?
|
VERPVS ES QVI IS TVC LEGES Celui qui lit ça est un circoncis ! CIL 4, 8617, l. 4-7
Verpus es qui
istuc legis ! |
Petite
introduction, sans prétention…
La vie
familiale comme la vie sexuelle étaient l’affaire de l’homme et nous avons vu
qu’à l’origine la femme, par le mariage, ne faisait que passer de la tutelle du
père à celle du mari. Au lit, un homme aurait perdu sa dignité à donner du
plaisir à sa partenaire et les cunnilinguistes passaient pour des êtres honteux
dépourvus de virilité. Seul compte l’orgasme masculin et les textes, comme les
peintures de Pompéi, nous montrent la femme qui, à cheval sur lui, sert le
plaisir de l’homme étendu lascivement sur le lit. C’est le rapport même
esclave-maître. […]
On voit
ainsi que la morale sexuelle ne s’appuyait pas sur d’autres critères que le
rang social : un citoyen romain se devait de garder le rôle actif mais un
esclave, ou une esclave, ne se couvrait pas de honte à servir son maître. C’est
pourquoi il était admis que le maître prît du plaisir aussi bien avec sa femme
qu’avec des esclaves mâles ou femelles. [C’est ce que signifient les mots usus domesticus.] Les jeunes Romains se glorifiaient de
faire connaître très tôt, dès l’âge de quatorze ans, la loi de leur
virilité : l’activité sexuelle donnait la preuve de leur maturité.
Jean-Noël Robert, Les plaisirs à Rome, Payot.

Les lupanars, des lieux mal famés mais que
la morale ne réprouve pas …
Ac ne quod non manubiarum genus experiretur, lupanar in Palatio
constituit, districtisque et instructis pro loci dignitate compluribus cellis,
in quibus matronae ingenuique starent, misit circum fora et basilicas
nomenculatores ad invitandos ad libidinem iuvenes senesque.
Et pour ne laisser de côté aucun genre
de commerce, [Caligula] ouvrit aussi un lupanar sur le Palatin il fit disposer
et meubler des chambres conformément à la majesté du lieu, chambres dans lesquelles
se tenaient des Romaines mariées et des jeunes gens de naissance libre ;
il envoya des crieurs sur les forums et dans les basiliques pour inviter à la
débauche les jeunes et les vieux. Suétone, Gaius,
41.
Sed nec viam diligenter tenebam quia nec quo loco stabulum esset
sciebam. Itaque quocumque ieram, eodem revertabar, donec et cursu fatigatus et
sudore iam madens accedo aniculam quandam, quae agreste holus vendebat
et :
« Rogo, inquam, mater, numquid scis ubi ego habitem ? » Delectata est illa urbanitate tam stulta et
« Quidni sciam ? »
inquit, consurrexitque et coepit me praecedere. Diuinam ego putabam et subinde
ut in locum secretiorem uenimus, centonem anus urbana reiecit et
« Hic, inquit, debes habitare. » Cum
ego negarem me agnoscere domum, video quosdam inter titulos nudasque meretrices
furtim spatiantes. Tarde, immo iam sero intellexi me in fornicem esse deductum.
Mais je n’avais pas un souvenir très précis du
chemin, et je ne savais pas exactement où nous perchions. Aussi, je ne faisais
que passer et repasser aux mêmes endroits,
jusqu’au moment où, fatigué de courir, trempé de sueur, j’avise une petite
vieille, qui vendait des légumes grossiers et lui dis :
« Pardon, la
mère, sais-tu par hasard où j’habite ? » Ravie d’une plaisanterie aussi
sotte « Bien sûr », dit-elle ; elle se leva et me précéda. Je
pensais qu’elle était sorcière, et... mais voici que bientôt, comme nous étions
arrivés dans un endroit assez retiré, la vieille, d’un air aimable, tira un
rideau tout rapiécé et me dit :
« C’est ici,
dit-elle, que tu dois habiter. » Déjà je protestais que je ne
reconnaissais pas mon gîte, quand je vois circulant entre des inscriptions et
des prostituées nues des promeneurs furtifs. Bien tard – trop tard –
je compris que j’avais été conduit au bordel.
Pétrone, Satiricon,
6-7, traduction de P. Grimal.
Nemo hinc
prohibet nec vetat,
quin quod
palam est venale, si argentum est, emas.
nemo ire
quemquam publica prohibet via;
dum ne per
fundum saeptum facias semitam,
dum ted
abstineas nupta, vidua, virgine,
iuventute et
pueris liberis, ama quid lubet.
Personne
n’interdit ni n’empêche d’y acheter ce qui est offert en vente à tout le monde,
si on a de l’argent pour le faire. Personne n’interdit à quiconque d’emprunter
la voie publique. Pourvu que l’on ne trace pas un passage à travers une
propriété enclose, pourvu que l’on ne porte pas la main sur une femme mariée,
une veuve, une vierge, des jeunes gens et des garçons libres, que l’on fasse
l’amour avec qui l’on veut" ! Plaute,
Curculio, 23-28 ; trad. P. Grimal.
Nil medium
est. sunt qui nolint tetigisse
nisi illas
quarum
subsuta talos tegat instita veste,
contra alius
nullam nisi olenti in fornice stantem.
quidam notus homo cum exiret fornice,
"macte
virtute
esto" inquit sententia dia Catonis;
"nam
simul ac venas inflavit taetra libido,
huc iuvenes
aequom est descendere, non alienas
permolere
uxores." "Nolim laudarier"inquit
"sic
me" mirator cunni Cupiennius albi.
Pas de juste milieu. Il y en a qui ne
veulent toucher que celles dont l’ourlet de la robe couvre les talons ;
d’autres en revanche ne veulent toucher que celle qui se tient dans un bordel
puant. Un homme bien connu sortait un jour d’un bordel. Caton lui adressa cette
phrase divine : « Courage! Dès qu’un violent désir lui a gonflé les
veines, c’est là que doit aller un homme jeune plutôt que d’épuiser les femmes
d’autrui. — Je ne voudrais pas recevoir un tel éloge, dit Cupiennius, amateur
de bas-ventres blancs. » Horace, Satires, I, 2, 28-36.
[Les] Romains,
féroces lorsqu’il s’agissait de protéger la « pureté » des jeunes filles et des
jeunes gens de naissance libre, témoignaient pour les « amours permises » de la
plus totale indulgence. On prêtait au vieux Caton, sur ce point, un mot
célèbre. Un jour, l’austère censeur, revenant du forum, aperçut un jeune homme
qui sortait, en se dissimulant le visage, d’un des mauvais lieux installés au
voisinage de la place. C’est que le jeune homme avait reconnu Caton, et il
était rempli de honte à l’idée d’en être vu en un pareil moment. Mais l’austère
censeur, au lieu de le blâmer, s’écria : « Courage, enfant, tu fais bien de
fréquenter des femmes de rien, et de ne pas t’en prendre à celles qui sont
honnêtes ! » La légende ajoute d’ailleurs que, le lendemain, le même jeune
homme, fier de l’approbation de Caton, retourna au même endroit, et en
ressortit à la même heure, cette fois-ci ostensiblement. Caton le vit, comme la
veille, mais, au lieu de lui faire des compliments, il lui dit : « Je t’ai loué
d’aller chez les filles, c’est vrai, mais non pas d’habiter chez elles" !
» Pierre
Grimal, L’amour à Rome, Payot.
Les lupanars se caractérisaient par leur manque de
lumière ou leur crasse ou les deux. Mais s’il est un adjectif qui exprime bien
la principale caractéristique du lupanar antique, c’est olens, « puant ».
De fait, il faut imaginer l’odeur des filles sans doute mal lavées mêlée à
celle des clients à coup sûr mal lavés aussi, l’odeur de sueur qui émane des
cellules sans autre aération que la porte, les senteurs fortes exhalées par les
matelas, l’odeur d’urine que répandent les latrines, l’ensemble devait agresser
même des odorats moins délicats que les nôtres.

Leno et lena, marchand de filles et maquerelle …
Item genus
est lenonium inter homines meo quidem animo
ut muscae,
culices, cimices pedesque pulicesque:
odio et malo
et molestiae, bono usui estis nulli,
nec vobiscum quisquam in foro frugi consistere audet.
La race des marchands de filles chez les
hommes, c’est, selon moi, comme les mouches, les moustiques, les punaises, les
poux et les puces : vous apportez la haine, les ennuis, les désagréments
et rien de bon ; et pas un honnête homme n’ose s’arrêter avec vous au
Forum. Plaute, Charançon, 500-504.
Caligula avait créé un impôt sur la prostitution, correspondant
au tarif d’un client par jour :
Vectigalia nova atque inaudita […]
exercuit […] : ex capturis prostitutarum
quantum quaeque uno concubitu mereret ; additumque ad caput legis, ut
tenerentur publico et quae meretricium quive lenocinium fecissent, nec non et
matrimonia obnoxia essent.
Il fit percevoir des impôts nouveaux
auxquels personne n’avait pensé avant lui : sur les revenus des
prostituées, le montant de ce que leur rapportait une passe ; il fit
ajouter à cet article de la loi que l’on tiendrait aussi pour prostitués celles
qui avaient pratiqué la prostitution dans le passé et ceux qui avaient été
souteneurs, un mariage ultérieur ne dispensant pas du paiement de cet
impôt. Suétone, Gaius,
40.
et, pour
« nouveau et inoui » que fût cet impôt, il semble que les successeurs
de Caligula s’en sont fort bien accomodés :
lenonum vectigal et meretricum et exsoletorum in sacrum aerarium
inferri vetuit, sed sumptibus publicis ad instaurationem theatri, circi,
amphitheatri, stadii deputavit.
[Alexandre Sévère, 222-235] défendit que soit versé dans le trésor impérial le produit de l’impôt levé sur les souteneurs, les courtisanes et les prostitués mâles, mais l’affecta aux dépenses publiques pour réparer le théâtre, le cirque, l’amphithéâtre et le stade. Historia Augusta, Alexandre Sévère, 22.

Courtisanes et putains …
En avril, Rome célèbre les Floralia en l’honneur de la
déesse Flora (5, 183-192)
Mater, ades, florum, ludis celebranda iocosis:
Quaerere conabar quare lascivia maior
his foret in ludis
liberiorque iocus;
sed mihi
succurrit numen non esse severum,
aptaque
deliciis munera ferre deam.
Turba quidem
cur hos celebret meretricia ludos
non
ex difficili causa petita subest.
Non est de
tetricis, non est de magna professis:
volt sua plebeio sacra patere choro,
et monet
aetatis specie, dum floreat, uti;
contemni spinam, cum cecidere rosae.
Je te salue, déesse des fleurs, toi dont
la fête ramène les jeux folâtres. […] Je voulais demander pourquoi, dans ces
jeux, la licence est plus grande, et la plaisanterie plus effrontée; il me
revint à l’esprit que Flore n’est pas une divinité sévère, et que ses dons
servent à parer nos plaisirs. […] Mais pourquoi la foule des courtisanes
célèbre-t-elle cette solennité? Il est facile d’en indiquer la cause: Flore
n’est pas de ces divinités moroses aux graves enseignements, elle veut que la
joie plébéienne éclate aussi dans ses fêtes en toute liberté; elle nous invite
à jouir du bel âge, tandis qu’il est dans sa fleur; après la chute des roses,
l’épine est méprisée. Ovide, Fastes, IV, vers 183, 331-334,350-354.
Ovide
reste volontairement très elliptique : il n’aime pas beaucoup parler des
prostituées et le côté plébeien de cette célébration doit heurter sa
délicatesse ; heureusement, avec son indignation habituelle, Tertullien
donne un peu plus de détails sur une fête qu’il trouve choquante :
Ipsa etiam prostibula, publicae libidinis hostiae, in scaena
proferuntur, plus miserae in praesentia feminarum, quibus solis latebant,
perque omnis aetatis, omnis dignitatis ora transducuntur; locus, stipes,
elogium, etiam quibus opus non est, praedicatur, etiam (taceo de reliquis) quae
in tenebris et in speluncis suis delitescere decebat, ne diem contaminarent.
Erubescat senatus, erubescant ordines omnes! ipsae illae pudoris sui
interemptrices de gestibus suis ad lucem et populum expavescentes semel anno
erubescunt.
Les prostituées elles-mêmes, victimes de
la débauche publique, sont poussées sur une scène, plus pitoyables encore en
présence des femmes, les seules dont elles se pouvaient se cacher ; elles
sont exposées aux regards de toutes les générations, de toutes les conditions
sociales ; on proclame leur adresse, leur tarif, leur descriptif, même
devant ceux qui n’en n’ont pas besoin, même – je passe le reste sous
silence – ce qui devait rester caché dans les ténèbres et dans leurs
tanières pour ne pas souiller la lumière du jour. Que le sénat rougisse, que
toutes les catégories sociales rougissent ! même ces femmes qui assassinent
leur propre pudeur par leurs postures rougissent une fois par an, effrayées par
la lumière du jour et par la foule. Tertullien, Des spectacles,
17.
Comprenons que les prostituées de Rome défilaient sur
une sorte d’estrade devant des spectateurs qui criaient « A poil, à poil,
à poil ! » ; et lorsqu’elles s’étaient exécutées, au milieu des
vociférations de toute sorte, un crieur public annonçait leurs nom, adresse et
spécialités. Il faut donc croire que seule l’élite de la profession devait
accepter cette forme de publicité, à moins qu’elle ne leur soit imposée par les
souteneurs : comment en effet le crieur public aurait-il pu proclamer tous
ces renseignements si les intéressé(e)s ne les lui avait pas communiqués ?
Le témoignage de Tertullien est irremplaçable, mais la
dernière phrase gâche tout : ce ne sont pas les filles qui rougissaient,
c’est Tertullien lui-même et peut-être lui seul. Les filles avaient
certainement l’habitude de s’exhiber et de s’exposer aux quolibets des passants
et des clients. Elles se sentaient gênées d’être exposées devant des
femmes ? Je croirais plutôt que c’était l’inverse. Quant au peuple, nul
doute qu’il appréciait la gaudriole sans se poser de question, pas plus que
Martial :
Quis
Floralia vestit et stolatum
permittit
meretricibus pudorem ?
Qui habille les Floralia et autorise
chez les prostituées la pudeur des matrones ? Martial, I, 35, vers 8 et 9
Le 23
avril se déroulaient les Vinalia, apparemment plus calmes. Il s’agit d’une
sorte de Salon de la prostituée, une foire exposition qui s’adresse plus
particulièrement aux professionnels. Les plus défavorisées par l’âge ou la
nature viennent tôt le matin ou tard le soir, les produits de luxe arrivent en
fin de matinée, sous l’éclatant soleil de midi :
Dicta Pales
nobis: idem Vinalia dicam.
una
tamen media est inter utramqve dies.
Numina,
volgares, Veneris celebrate, puellae:
multa
professarum quaestibus apta Venus.
Poscite ture
dato formam populique favorem,
poscite
blanditias dignaque verba ioco.
J’ai chanté Palès, je chanterai les
Vinales ; il y a un seul jour entre les deux fêtes. Filles publiques,
célébrez Vénus. Vénus protége activement celles qui s’offrent pour le profit.
Demandez-lui, pour prix de votre encens, la beauté, la faveur du peuple ;
demandez-lui l’art de séduire et de savoir parler avec esprit. Ovide, Fastes, IV, 863-868.

Pour diverses raisons, les Romains n’établissaient pas
comme nous un rapport évident entre l’amour et le mariage. Le mariage avait pour
but de perpétuer la famille, d’assurer dans les familles patriciennes la
pérennité du culte des ancêtres. L’amour, on allait le chercher ailleurs. Il
semble d’ailleurs que les Romains n’aient jamais été vraiment sensibles à
l’amour « platonique » des Grecs. La Vénus romaine était une Vénus
physique.
Ne parlons pas des amours adultères, sans doute très
rares avant l’Empire et plus rares que ne le prétendent les moralistes du 1er
s. ap. J.-C. En dehors des amours ancillaires qui sont réservées à une élite
possédante…
Mllon tÇn sobarÇn
tw doulÛdaw ¤klegñmesya,
oß m¯ toÝw
spataloÝw kl¡mmasi terpñmenoi...
Plutôt que les bourgeoises, je choisis les petites servantes,
moi qui ne suis pas attiré par les jouissances clandestines… Anth. Palat., V, 18, épigramme de Rufin,
2ème s. ap. J.-C.
… il reste le recours aux talents d’une
professionnelle.
Sénèque écrit quelque part qu’ « un cheval, un
âne, un bœuf … On les examine au moins avant de les acheter ; la femme est
la seule chose qu’on prenne sans la voir ». (cité par J.-N. Robert, Les
plaisirs à Rome). Les choses sont toutes différentes avec une
prostituée :
Altera, nil
obstat: Cois tibi paene videre est
ut nudam, ne
crure malo, ne sit pede turpi;
metiri
possis oculo latus. An tibi mavis
insidias
fieri pretiumque avellier ante
quam mercem ostendi? . . .
[Celle
qui se vend], pas de problème : grâce au tissu presque transparent de Cos,
tu peux voir comme si elle était nue, si sa jambe est mal faite, si son pied a
des défauts ; de l’oeil tu peux mesurer sa taille. Préférerais-tu par
hasard tomber dans une embuscade et te faire arracher le prix convenu avant
d’avoir vu la marchandise ? Horace, Satires, I, II, 101-105
Une femme vénale, certes, mais on choisit sa
marchandise. Le rêve de tous, de l’époque de Plaute au Bas-Empire, c’est
évidemment la courtisane à la grecque, l’hétaïre, la réincarnation d’Aspasie,
Phryné, Laïs ou Thaïs dont les professionnelles de l’époque impériale
empruntent le nom sans en avoir le prestige et surtout, je crois, sans en avoir
le talent. A Rome, la célèbre Flora mise à part, je pense qu’il y avait plutôt
des cocottes que de vraies courtisanes. D’ailleurs, il n’y a pas de mot en
latin qui traduise le grec ¥taÛra,
« compagne, amie », alors que meretrix est l’équivalent exact de pñrnh,
« celle qui se vend », et puis n’est pas courtisane qui veut :.
Tu licet
ediscas totam referasque Corinthon,
Non
tamen omnino, Laelia, Lais eris.
Toi tu peux bien apprendre et refaire tout ce qu’on fait à
Corinthe,
tu n’en seras pas pour autant, ma chère Lélia, une Laïs. Martial, X, 68, vers 11-12.
Mais d’abord, quand on rêve de s’offrir les faveurs
d’une courtisane, c’est-à-dire une sorte de contrat d’exclusivité temporaire, on
doit en avoir les moyens financiers, sinon le rêve risque de ne rester qu’un
rêve :
T¯n kataflejÛpolin
Syenelaýda, t¯n baræmisyon,
t¯n toÝw boulom¡noiw xrusòn mergom¡nhn,
gumn®n moi di
nuktòw ÷lhw par¡klinen öneirow
xri fÛlhw ±oèw proÝka xarizom¡nhn...
Sthénélaïs qui met toute la ville en feu, qui se fait si cher
payer,
celle qui cueille l’or chez qui la veut,
toute nue une nuit entière elle s’est couchée près de moi, –
c’était un rêve –
et jusqu’à la douce aurore gratuitement elle m’a accordé ses
faveurs… Anth. Palat., V, 2.
Les cocottes romaines ont en effet une solide
réputation de rapacité.
P¡nte dÛdvsin ¥nòw
t» deÛn& õ deÝna tlanta
kaÜ bÛneÝ frÛssvn
kaÜ, m tñn, oéd¢ kal®n:
p¡nte d'¤gÆ draxmw
tÇn dÅdeka Lusianssú,
kaÜ binÇ pròw tÒ
kreÛssona kaÜ fanerÇw.
Un tel donne cinq talents à Une telle pour une seule fois,
et c’est en frissonnant de peur qu’il baise, bon dieu, une fille
qui n’est même pas jolie ;
mais moi, cinq drachmes à Lysianassa pour douze fois,
et je baise par dessus le marché une fille plus belle et au
grand jour.
Anth.
Palat., V, 126, épigramme de Philodème de Gadara, 1er s. av. J.-C.
Comprenons que le premier a peur de se faire surprendre par l’amant attitré de sa courtisane.
5 talents valent 30 000 drachmes, soit 120 000 sesterces ou 300 000 as… Rappelons qu’un légionnaire de la même époque touchait environ 5 as par jour.
Dans une autre épigramme, un contemporain de Tibère
affirme qu’il ne paiera que deux oboles (1/3 de drachme ou 3 as ½) et rien de
plus :
... t» d¢ KorÛnnú
/ toçw õboloçw dÅsv toçw dæv ...
Elles se montrent cupides dans leur intérêt personnel
bien sûr, mais aussi et peut-être surtout parce qu’elles-mêmes doivent faire
face à la rapacité du leno qui les menace,
si elles ne rapportent pas assez d’argent, de les prostituer dans les bordels à
esclaves : cras populo prostituam vos,
dit le leno Ballio dans le Pseudolus
de Plaute (vers 188).
Elles
doivent d’ailleurs se montrer d’autant plus intransigeantes sur le « petit
cadeau » que selon Rufin
psai gr
met Kæprin terp¡ew eÞsÜ gunaÝkew
après l’amour toutes les femmes perdent
leur charme. Anth. Palat., V, 77.
Les pièces de Plaute nous montrent quantité de jeunes gens
prêts à se ruiner pour une courtisane. Prêts à se ruiner mais souvent
désargentés car c’est papa qui tient les cordons de la bourse. Bien sûr, il
leur est toujours possible de se rendre pour pas cher dans un lupanar, comme le
garçon que rencontre Caton. Mais le service n’est pas comparable et il est
toujours flatteur d’entendre dire qu’on est aimé, d’avoir une compagne aux
petits soins, d’être l’objet de mille attentions, même s’ils savent à quel prix
cela s’obtient. Et justement, la cocotte leur ferme sa porte afin de stimuler
leur désir et donc leur ingéniosité pour se procurer de l’argent.
« Chez la belle Suzon, chantait Brassens, pas
d’argent, pas de cuisses ». Tibulle qui en a fait l’amère expérience nous
a laissé (livre II, 4) une jolie plainte d’amant éconduit, plus touchante et
plus sincère que celles des personnages de comédie :
O pereat
quicumque legit viridesque smaragdos
et
niveam Tyrio murice tingit ovem.
Addit
avaritiae causas et Coa puellis
vestis
et e Rubro lucida concha mari.
Haec fecere malas: hinc clavim ianua sensit
et coepit
custos liminis esse canis.
Sed pretium
si grande feras, custodia victa est
nec
prohibent claves et canis ipse tacet.
Heu
quicumque dedit formam caelestis avarae,
quale
bonum multis attulit ille malis!
Hinc fletus
rixaeque sonant, haec denique causa
fecit
ut infamis nunc deus erret Amor.
Oh ! périsse quiconque recueille
les vertes émeraudes ou teint une blanche brebis avec la pourpre de Tyr !
C’est lui qui cause l’avidité des jeunes filles, ce sont les étoffes de Cos et
la brillante coquille de la mer Rouge. Voilà ce qui les a rendues coupables.
Dès lors la porte sentit la clef, et le chien commença à veiller sur le seuil.
Mais apporte-t-on une forte somme ? les gardiens sont vaincus, les clefs
n’arrêtent plus, le chien lui-même se tait. Hélas ! celui des habitants du
ciel qui a fait don de la beauté à une fille cupide, quel bien il a ajouté à
tant de maux ! C’est là l’origine des pleurs et des rixes bruyantes ;
c’est là, enfin, ce qui a fait de l’Amour ce dieu décrié.
At tibi,
quae pretio victos excludis amantes,
eripiant
partas ventus et ignis opes:
quin tua
tunc iuvenes spectent incendia laeti,
nec
quisquam flammae sedulus addat aquam. […]
Vera quidem
moneo, sed prosunt quid mihi vera?
Illius
est nobis lege colendus amor.
Quin etiam
sedes iubeat si vendere avitas,
ite sub imperium sub titulumque, Lares.
Mais toi, qui fermes ta porte aux amants
qui ne peuvent payer, puisses-tu voir l’amas de tes richesses devenir la proie
du vent et du feu ! Que les jeunes gens contemplent avec joie
l’incendie ! Que personne ne s’empresse à verser de l’eau sur la
flamme ! Ou si la mort vient te frapper, que nul ne pleure, que nul
n’apporte un don à tes tristes obsèques ! […] C’est la vérité que j’annonce ;
mais que me sert la vérité ? Mon amour doit subir la loi que l’avare
m’impose. M’ordonne-t-elle même de vendre la demeure de mes aïeux, subissez sa
volonté, et soyez mis à l’encan, ô mes Lares !

Laissons
là les courtisanes et autres cocottes. Tous les Romains ne sont pas aussi
délicats ou aussi difficiles que Tibulle, Properce ou Ovide, et n’ont pas
forcément un père aussi riche que ceux que Plaute met en scène. Beaucoup, je
pense, ressemblaient davantage à Horace et recherchaient plus une jouissance
passagère qu’une liaison :
Num, tibi
cum faucis urit sitis, aurea quaeris
pocula? num
esuriens fastidis omnia praeter
pavonem
rhombumque? Tument tibi cum inguina, num, si
ancilla aut
verna est praesto puer impetus in quem
continuo
fiat, malis tentigine rumpi?
Non ego;
namque parabilem amo venerem facilemque.
Illam
"post paulo", "sed pluris", "si exierit vir",
Gallis, hanc
Philodemus ait sibi, quae neque magno
stet pretio
neque cunctetur cum est iussa venire.
Candida
rectaque sit, munda hactenus, ut neque longa
nec magis
alba uelit quam dat natura videri.
Quand la soif te brûle la gorge, cherches-tu
une coupe en or ? quand tu meurs de faim, fais-tu le dégoûté pour tout
sauf pour du paon ou du turbot ? Quand ton bas-ventre se gonfle, est-ce que si tu
as sous la main une servante ou un jeune esclave que tu puisses posséder sans
délai, tu préfères bander jusqu’à éclabousser ? Moi, non. Ce que j’aime,
c’est un amour bon marché et facile. Celle qui dit : « Attends un
peu », « donne un peu plus », « dès que mon mari sera
sorti », on la laisse, selon Philodème, aux eunuques ; on se garde
celle qui n’est pas chère et qui ne fait pas attendre quand on lui dit de
venir. Qu’elle soit claire, sans manières, en un mot propre, du genre qui ne
veut pas paraître plus grande et plus blanche que ne l’a faite la nature. Horace, Satires, I, II, 114-124

munda
hactenus, « propre » sans
doute, mais aussi « soignée, raffinée, élégante » et la suprême
élégance n’est-elle pas la jeunesse ?
Paryenik koæra
t k¡rmata pleÛona poieÝ
oæk pò tw t¡xnaw ll' pò
tw fæsiow.
Une fille toute jeune, ce qui lui rapporte le plus d’argent
n’est pas lié à un savoir-faire mais à la nature. Anth. Palat., V, 45.
munda hactenus, voilà ce
qui distingue les prostituées « convenables » des lupanars
« convenables » de celles qu’envoient dans les bordels de Subure le
destin, les tares physiques, la colère d’un souteneur ou, plus simplement, plus
cruellement, le temps qui passe :
Poè soi keÝna, M¡lissa,
t xræsea kaÜ perÛopta
t°w poluyrul®tou kllea fantasÛhw;
poè d' ôfræew kaÜ
gaèra fron®mata kaÜ m¡gaw aéx¯n
kaÜ sobarÇn tarsÇn xrusofñrow spatlh;
nèn penixr¯ cafar®
te kñmh, par possÜ trageÛa:
taèta t tÇn spatalÇn t¡rmata pallakÛdvn.
Où est ton éclat d’or, Mélissa, et la beauté
sous tous les angles de ton allure qui faisait tant
parler ?
Où sont tes airs méprisants, ta présomption et ton arrogance,
ton port de tête hautain,
et les précieux cercles d’or sur tes pieds orgueilleux ?
Maintenant tes cheveux sont pauvres et secs, tu es chaussée de
peau de bouc,
voilà quelle est la fin des précieuses courtisanes. Anth. Palat., V, 27, épigramme de Rufin.
La fin est en effet souvent cruelle :
... an te ibi
vis inter istas versarier
prosedas,
pistorum amicas, reliquias alicarias,
miseras
schoeno delibutas servolicolas sordidas,
quae tibi
olant stabulum statumque, sellam et sessibulum merum,
quas adeo
hau quisquam umquam liber tetigit neque duxit domum,
servolorum
sordidulorum scorta diobolaria?
Est-ce que tu veux te trouver au nombre de
ces misérables prostituées, ces amies des garçons boulangers, ces déchets tout
juste bons pour des valets couverts de farine, ces filles faméliques, gluantes
de mauvais parfum, répugnants plaisirs de la lie des esclaves ? Elles te
sentent le fumier de leur bouge, où elles croupissent sur leur tabouret. Jamais
un homme libre n’a voulu y toucher ni les conduire chez lui, ces vieilles peaux
que les plus puants des esclaves se procurent pour deux oboles... Poenulus, 187-192, traduction C.
Salles, les Bas-fonds de l’antiquité, Payot..
Non quasi
nunc haec sunt hic, limaces, lividae,
febriculosae,
miserae amicae, osseae,
diobolares,
schoeniculae, miraculae,
cum extritis
talis, cum todillis crusculis
Elles ne sont pas vraiment tout à fait comme ça, les filles
d’ici : des poules, blafardes, fiévreuses, pitoyables maîtresses, des
squelettes ambulants, des putains à quatre sous, puant la cocotte, des
épouvantails, avec leurs pieds déformés, avec des cannes en guise de cuisses… Cistellaria, 405-408.
A moins que les filles n’aient su résister mieux que
d’autres aux outrages du temps et à la rapacité du souteneur, et qu’elles aient
pu à temps abandonner un métier auquel elles vont sans doute désormais former à
leur tour les toutes jeunes filles qui assureront la relève :
BoÛdion hêlhtriw
kaÜ Puyiw, aá pot' ¤rastaÛ,
soÛ, Kæpri, tw
zÅnaw tw te grafw ¦yesan:
¦mpore kaÜ forthg¡,
tò sòn ballntion oäden
kaÛ pñyen aß zÇnai
kaÜ pñyen oß pÛnakew.
Boidion la joueuse de flûte et Pythias, deux anciennes filles
d’amour,
t’ont consacré, Aphrodite, leurs ceintures et leurs portraits.
Marchand, transporteur, ta bourse sait bien
et d’où viennent les ceintures et d’où viennent les
tableaux. Anth. Palat., V, 159.
ou,
situation exceptionnelle, qu’elles n’aient trouvé à se caser (je n’ai pas dit
« se marier » !):
H t p¡lida
f¡rousa, Menekrtiw: ² d¢ tò frow,
Fhmonñh, PrhjÆ d', ¶ tò kæpellon ¦xei.
T°w PafÛhw õ neÆw
kaÜ tò br¡taw: nyema d' aétÇn
junñn: StrumonÛou d' ¦rgon Aristomxou.
Psai d' staÜ
¦san kaÜ ¥tairÛdew, ll tuxoèsai