M .Licinius Crassus, " Crassus ", (115-53)

 

Plutarque, Vie de Crassus, 2.

Les Romains disent que les nombreuses qualités de Crassus n'étaient obscurcies que par un seul défaut, l'amour de l'argent. [...] On regarde comme principales preuves de sa cupidité la manière dont il s'enrichit et la grandeur de sa fortune. Ne possédant pas, au début, plus de trois cents talents, lorsqu'il fit pour lui-même l'inventaire de sa fortune avant son expédition contre les Parthes, il trouva qu'il possédait sept mille cent talents. La plus grande partie de ces richesses, s'il faut dire la vérité au risque d'être taxé de malveillance, il la tira du feu et de la guerre, en faisant des malheurs publics la principale source de ses gains. En effet, quand Sylla, après avoir pris la ville, mit en vente les propriétés de ses victimes, Crassus ne se lassa ni d'en recevoir en dons ni d'en acheter. En outre, voyant qu'à Rome les incendies d'immeubles et les écroulements causés par le poids et le nombre des étages étaient un fléau endémique et continuel, il acquit des esclaves architectes et maçons. Lorsqu'il en eut plus de cinq cents, il se mit à acheter des bâtiments incendiés et les maisons voisines que les propriétaires, par crainte d'un sinistre possible, lui cédaient à bas prix, de telle sorte que la plus grande partie de Rome passa en sa possession.

Le proscrit

En 87, Marius et Cinna de retour à Rome font exécuter le père et le frère de Crassus. Celui-ci se cache pour leur échapper dans une caverne située sur les terres de Vibius Pacianus où il reste terré huit mois. Un esclave est chargé de le ravitailler.

Plutarque, Vie de Crassus, 5.

Tant que Crassus séjourna dans cette caverne l'homme vint apporter tous les jours les vivres nécessaires ; il ne voyait ni ne connaissait ceux qu'il secourait, mais ceux-ci le voyaient, le connaissaient et guettaient son arrivée. Les repas étaient abondants et faits pour flatter le goût, et non pas seulement pour satisfaire la faim. En effet Vibius avait décidé de donner à Crassus tous les agréments possibles : il songea que Crassus était dans la fleur de la jeunesse et il voulut lui procurer les plaisirs de son âge, car ne lui fournir que le nécessaire, c'était lui rendre service par devoir, plutôt que par affection. Il prit donc avec lui deux belles servantes et se rendit au bord de la mer. Arrivé là, il leur montra l'entrée et leur dit de pénétrer hardiment dans la grotte. [...] Crassus, comprenant que c'était une idée plaisante et une aimable attention de Vibius, accueillit les jeunes femmes et elles vécurent avec lui le reste du temps, disant et rapportant à Vibius ce dont Crassus avait besoin. Fenestella rapporte avoir vu lui-même une de ces deux femmes devenue vieille et l'avoir entendue plusieurs fois rappeler et raconter volontiers cette aventure.

Avec la victoire de Sylla, Crassus peut retourner à Rome où le dictateur lui confie des commandements. Il souffre de se voir préférer Pompée et plus tard César.

Plutarque, Vie de Crassus, 7.

Crassus voyait avec peine Pompée réussir dans ses expéditions, obtenir le triomphe avant de faire partie du sénat et recevoir de ses concitoyens le surnom de Magnus, ce qui veut dire " grand ". Un jour, comme quelqu'un disait devant lui: "Voici Pompée le Grand qui arrive", il demanda: "Quelle taille fait-il donc?" [...] Cependant cette jalousie n'entraîna jamais Crassus jusqu'à la haine ou à la malveillance ; il s'attristait de voir Pompée et César comblés de plus d'honneurs que lui, sans que cette rivalité comportât chez lui animosité ou méchanceté.

La guerre servile : Spartacus (73-71)

Plutarque, Vie de Crassus, 8:

Ce que l'on appelle généralement la guerre de Spartacus, à savoir le soulèvement des gladiateurs et le pillage de l'Italie, commença pour la raison que voici. Un certain Lentulus Batiatus entretenait à Capoue des gladiateurs, pour la plupart Gaulois et Thraces. Se trouvant emprisonnés, non pour avoir commis des méfaits, mais à cause de l'injustice de celui qui les avait achetés et qui les forçait à combattre dans l'arène, ils complotèrent, au nombre de deux cents, leur évasion. [...] Spartacus, un Thrace du pays des Maides, joignait à beaucoup de courage et de force une intelligence et une douceur supérieures à son sort, et qui était ainsi plus grec que son origine ne l'indiquait. On raconte que, la première fois qu'il fut amené à Rome, pour y être vendu, il vit pendant son sommeil un serpent enlaça son visage, et que sa compagne, de même race que lui, prophétesse sujette aux transes des mystères dionysiaques, dit que c'était là le signe d'une grande et redoutable puissance, qui aurait une fin malheureuse. Elle était alors encore avec lui et l'accompagna dans sa fuite.

Tite-Live, Periochae, 95-96:

IIII et LXX gladiatores Capuae ex ludo Lentuli profugerunt et congregata servitiorum ergastulorumque multitudine Crixo et Spartaco ducibus bello excitato Claudium Pulchrum legatum et P. Varenum praetorem proelio uicerunt.

A Capoue, 74 gladiateurs de l'école de Lentulus s'évadèrent et rassemblèrent une foule d'esclaves et de détenus. Dirigés par Crixus et Spartacus, ils provoquèrent une guerre où ils combattirent et vainquirent le légat Claudius Pulcher et le préteur P. Virenus. [...]

Q. Arrius praetor Crixum, fugitiuorum ducem, cum XX hominum cecidit. Cn. Lentulus cos. male aduersus Spartacum pugnauit. [...) Ab eodem L. Gellius cos. et Q. Arrius praetor acie uicti sunt.

Le préteur Q. Arrius tailla en pièces Crixus, chef des esclaves fugitifs, avec 20 000 hommes. Le consul Cn. Lentulus essuya une défaite contre Spartacus. Le consul L. Gellius et le préteur Q. Arrius furent vaincus par le même Spartacus dans une bataille rangée. [...]

C. Cassius procos. et Cn. Manlius praetor male aduersus Spartacum pugnauerunt idque bellum M. Crasso praetori mandatum est.

Le proconsul C. Cassius et le préteur Cn. Manlius subirent des échecs en combattant contre Spartacus et cette guerre fut confiée au préteur M. Crassus.

Malgré les ordres de Crassus, son légat Mummius engage et perd une bataille.

Plutarque, Vie de Crassus, 10:

Crassus blâma rudement Mummius, puis arma de nouveau les soldats en leur demandant des garants pour attester qu'ils les conserveraient. Enfin, prenant les cinq cents du premier rang qui avaient surtout déclenché la panique, il les partagea en cinquante dizaines et fit mettre à mort dans chacune un homme tiré au sort Il leur infligeait ainsi un châtiment traditionnel qui était tombé en désuétude depuis de longues années. Une honte particulière est attachée à ce genre de mort, et l'exécution, accompagnée de rites sinistres et effrayants, se fait sous les yeux de tous. Après avoir corrigé de la sorte ses soldats, Crassus les mena contre les ennemis.

Spartacus se retranche dans la presqu'île de Rhegium. Crassus décide de l'isoler en coupant son ravitaillement.

Plutarque, Vie de Crassus, 11:

Il creusa un fossé d'une mer à l'autre, à travers l'isthme, sur une longueur de trois cents stades [55 km] et sur quinze pieds [4,5 m]de largeur comme de profondeur; au-dessus de ce fossé il éleva un mur d'une hauteur et d'une solidité étonnantes. Spartacus d'abord ne s'inquiétait pas de cet ouvrage et le méprisait, mais lorsque, le butin faisant défaut, il voulut sortir, il aperçut le retranchement, et comme il ne pouvait plus rien prendre dans la presqu'île, il profita d'une nuit de tempête de neige pour combler une petite partie de la tranchée avec de la terre, du bois et des branches d'arbres, et fit passer de la sorte le tiers de son armée.

Plutarque, Vie de Crassus, 11:

Crassus craignit que Spartacus ne fût pris du désir de marcher sur Rome, mais il se rassura en voyant la désunion des ennemis, dont un corps nombreux se sépara de Spartacus et alla camper à part près d'un lac de Lucanie, dont l'eau, dit-on, change de goût de temps à autre et, après avoir été douce, devient saumâtre et imbuvable. Crassus attaqua ceux-ci et les repoussa tous loin du lao, mais il fut contraint de suspendre le massacre et la poursuite par l'apparition soudaine de Spartacus, qui arrêta les fuyards. Auparavant il avait écrit au sénat qu'il fallait rappeler Lucullus de Thrace et Pompée d'Espagne ; mais il s'en repentit, et il avait hâte de terminer la guerre avant leur arrivée, sachant qu'on attribuerait le succès à celui qui serait venu à son aide, et non pas à lui.

Spartacus obtient de nouveaux succès contre les officiers de Crassus, mais il a de plus en plus de mal à se faire obéir de ses troupes.

Plutarque, Vie de Crassus, 11:

On annonçait déjà l'arrivée de Pompée [...] aussi Crassus, pressé de combattre, alla-t-il camper près des ennemis. Il fit creuser un fossé contre lequel les esclaves se précipitèrent en attaquant les travailleurs. Comme on accourait à la rescousse des deux côtés en nombre toujours croissant, Spartacus se vit contraint de mettre en ligne son armée entière. Tout d'abord il se fit amener son cheval, tira son épée et dit que, vainqueur, il trouverait chez les ennemis beaucoup de beaux chevaux, et que, vaincu, il n'en aurait pas besoin ; là-dessus, il égorgea le cheval. Puis il voulut se frayer un chemin jusqu'à Crassus lui-même, en bravant armes et blessures, mais il ne l'atteignit pas et tua seulement deux centurions qui l'attaquaient. A la fin, ceux qui l'entouraient ayant pris la fuite, il resta seul ; enveloppé par de nombreux ennemis, il continua à se défendre jusqu'à ce qu'il fût percé de coups. Crassus avait mis à son service la Fortune, il avait fort bien dirigé la guerre, il avait payé de sa personne et cependant son succès tourna à la gloire de Pompée. Car les rebelles qui, à la suite de cette bataille, avaient pris la fuite au nombre de cinq mille se heurtèrent à Pompée et furent taillés en pièces. Aussi Pompée écrivit-il au sénat que Crassus avait remporté sur les esclaves une victoire manifeste, mais qu'il avait, lui, arraché la racine de la guerre. Il triompha avec éclat de Sertorius et de l'Espagne, alors que Crassus n'essaya même pas de demander le grand triomphe. Il dut se contenter de ce triomphe à pied qu'on appelle l'ovation. Encore parut-il montrer peu de noblesse et de dignité en triomphait pour une guerre menée contre des esclaves.

Le triumvirat

En 70, Crassus est élu au consulat ; il sera censeur en 65. De nouveau brouillé avec Pompée, il se laisse convaincre par César et les trois hommes concluent un accord secret en 60, le triumvirat, dont César est le premier bénéficiaire. Jaloux de la gloire militaire de César en Gaule, il accepte en 56 à Lucques le renouvellement du triumvirat : il sera consul l'année suivante avec Pompée et pourra recevoir ensuite une province et un commandement. Le tirage au sort attribue l'Espagne à Pompée et la Syrie à Crassus.

Plutarque, Vie de Crassus, 16:

A voir la joie de Crassus dès que son lot lui fut échu, il était évident qu'il estimait son bonheur présent comme supérieur à tous ceux qu'il avait jamais connus. C'est au point qu'il se contenait à grand-peine devant des étrangers et en public, mais qu'avec ses familiers il se répandait en propos vains et puérils qui ne convenaient ni à son âge ni à son caractère, lui qui, au cours do sa vie, ne s'était jusque-là nullement montré vantard ni fanfaron. Alors, exalté et aveuglé au plus haut point, ce n'était pas la Syrie ni le pays des Parthes qu'il assignait pour bornes à ses succès ; mais, voulant montrer que les exploits de Lucullus contre Tigrane et ceux de Pompée contre Mithridate n'étaient que jeux d'enfants, il s'avançait en espérance jusqu'à la Bactriane, l'Inde et la mer Extérieure. Il est vrai que la loi votée sur les provinces ne faisait pas mention d'une guerre parthique, mais tout le monde savait que Crassus était possédé de cette idée, et César lui écrivit de Gaule une lettre où il approuvait son dessein et l'excitait à la guerre.

La guerre contre les Parthes

En fait, les Parthes avaient conclu des traités d'amitié avec Lucullus en 69 et Pompée en 66. La guerre que préparait Crassus constituait donc une violation de ces accords. Malgré quelques succès, la guerre contre les Parthes commandés par Suréna tourne vite au désastre. A Carrhes, en 53, l'armée romaine subit une défaite humiliante : les enseignes tombent aux mains des Parthes qui ne les rendront que bien des années plus tard. Non seulement Crassus trouve la mort dans la bataille, tué par un certain Exathrès, mais il subit des outrages post mortem.

Plutarque, Vie de Crassus, 32-33:

Suréna envoya la tête et la main de Crassus à Orodès en Arménie. Puis il fit répandre à Séleucie par des messagers le bruit qu'il amenait Crassus vivant et il prépara une procession burlesque qu'il appela par dérision " triomphe ". Un des prisonniers, celui qui ressemblait le plus à Crassus, C. Paccianus, vêtu d'un habit royal de femme et dressé à répondre aux noms de Crassus et d'imperator, était conduit à cheval et précédé par des trompettes et des licteurs montés à dos de chameaux. Aux faisceaux pendaient des bourses et, auprès des haches, des têtes de Romains fraîchement coupées. Derrière venaient des courtisanes et des musiciennes de Séleucie, qui faisaient entendre des chansons parodiques et bouffonnes sur le caractère efféminé et la lâcheté de Crassus. Ce spectacle était destine à la foule. [...] Orodès n'ignorait ni la langue ni les lettres helléniques ; quant à Artavasdes, il composait des tragédies ainsi que des oeuvres en prose et des histoires, dont quelques-unes sont conservées. Lorsqu'on apporta la tête de Crassus à l'entrée du palais, les tables venaient d'être enlevées ; un acteur tragique nommé Jason, originaire de Tralles, chantait le rôle d'Agavé dans les Bacchantes d'Euripide et y remportait un grand succès, lorsque Silacès entra dans la salle, se prosterna et jeta au milieu des convives la tête de Crassus. Les Parthes applaudirent avec des cris de joie. Sur l'ordre du roi, les serviteurs donnèrent une place à Silacès. Alors Jason, remettant le masque de Penthée à l'un des choreutes, prit dans ses mains la tête de Crassus et, jouant à nouveau le délire dionysiaque, il chanta ces vers avec transport :

                   Nous apportons de la montagne au palais

                   Un lierre fraîchement coupé,

                   Heureux trophée de chasse !

Tout l'auditoire était sous le charme, mais, au moment où l'acteur échange ce dialogue avec le choeur :

                   Qui l'a tué ?

                   A moi revient cet honneur.

Exathrès, qui se trouvait au banquet, s'élança et saisit la tête à son tour, en disant que c'était à lui, plutôt qu'à l'acteur, de prononcer ces vers. Le roi, ravi, lui donna la récompense conforme à l'usage du pays et remit à Jason un talent. Telle fut, dit-on, la fin à laquelle aboutit l'expédition de Crassus : un dénouement de tragédie.

 

Les grands noms de la République