M. Tullius Cicero, " Cicéron ", (106-43)

 

Plutarque, Vie de Lucullus, 38:

Le mot cicer désigne en latin " le pois chiche ", et sans doute le premier qui fut ainsi appelé avait-il au bout du nez une petite fente qui ressemblait au sillon d'un pois chiche et qui lui valut ce surnom. Au reste, Cicéron lui-même, quand il brigua sa première charge et aborda les affaires publiques, répondit fièrement à ses amis qui lui conseillaient de quitter ce nom et d'en prendre un autre, qu'il saurait lutter de façon à "rendre le nom de Cicéron plus illustre que celui des Scaurus et des Catulus".

 

Une jeunesse prometteuse

Né en 106 à Arpinum, dans le Latium, il se fait remarquer dès son enfance par son intelligence et son désir de s'instruire :

Plutarque, Vie de Cicéron, 2.

Lorsqu'il fut en âge d'apprendre, il montra les plus brillantes dispositions et acquit parmi les enfants tant de renom et de gloire que leurs pères venaient souvent à l'école pour voir de leurs yeux Cicéron et pour vérifier les éloges que l'on faisait de sa promptitude à s'instruire et de son intelligence, mais les plus grossiers se fâchaient contre leurs fils en voyant que, dans les rues, ils plaçaient Cicéron au centre de leur groupe pour lui faire honneur.

 

Il débute au barreau à vingt-cinq ans en prononçant des discours courageux contre des favoris de Sylla. Il étudie encore à Athènes et à Rhodes ; il revient à Rome en 77 et se marie avec l'acariâtre mais riche Terentia.

 

Le cursus honorum

Il commence son cursus honorum comme questeur en Sicile en 75.

Plutarque, Vie de Cicéron, 6.

Très fier de ces succès, il raconte qu'il lui advint en retournant à Rome une aventure plaisante. Il rencontra en Campanie un grand personnage, qu'il considérait comme un ami, et lui demanda ce que l'on disait et pensait à Rome de ce qu'il avait fait, car il s'imaginait avoir rempli toute la ville du renom et de la gloire de ses actions. " Où donc étais-tu ces temps derniers, Cicéron ? " lui dit cet homme.

 

De retour à Rome, il plaide en faveur des Siciliens contre leur ancien préteur Verrès qui avait commis des abus de toute sorte et le fait condamner (70).

Plutarque, Vie de Cicéron, 8.

Les Siciliens reconnaissants lui amenèrent ou lui apportèrent de leur île, lors de son édilité, une grande quantité de présents. Il n'en tira aucun profit personnel et n'usa de leur libéralité que pour faire baisser le prix des vivres.

 

Avocat désormais célèbre, Cicéron poursuit avec ambition sa carrière politique :

Plutarque, Vie de Cicéron, 7.

Comme il s'adonnait à la politique avec plus d'ardeur, il pensa qu'il serait honteux, alors que les artisans qui se servent d'outils inanimés n'ignorent ni le nom ni la place ni l'usage de chacun d'eux, que l'homme d'Etat appelé par l'exercice de ses fonctions publiques à manier les hommes se montrât négligent et paresseux pour connaître les citoyens. En conséquence, il s'accoutuma non seulement à se rappeler leurs noms, mais encore à savoir quelle demeure habitait chacun des notables, quelles propriétés, quels amis et quels voisins ils avaient, et, lorsqu'il voyageait en Italie sur n'importe quelle route, il pouvait aisément nommer et montrer les terres et les fermes de ses amis.

 

Le consulat et l'exil

Appuyé par Pompée, il devient édile en 69, préteur en 66, et enfin consul en 63 avec M. Antonius Hybrida, l'oncle du futur triumvir. Il déjoue, étant consul, la conjuration de Catilina et fait exécuter les conjurés.

Mais le tribun Clodius l'oblige à s'exiler (58); il est rappelé au bout de dix-huit mois.

 

Proconsul en Cilicie (51), il revient à Rome, au moment où la guerre civile éclate entre Pompée et César. Il se décide après bien des hésitations pour Pompée mais, après Pharsale, il implore apeuré le pardon de César.

 

Il perd, en 45, sa fille Tullia et compose, pour se distraire de sa douleur, des traités de philosophie et de rhétorique en même temps qu'il intrigue dans l'ombre contre César. Mais il ne sera pas mis au courant de la conjuration contre le dictateur.

 

La mort

A la mort de César en 44, il prend le parti d'Octave et lutte vigoureusement contre Antoine. Mais Cicéron n'avait pas prévu la formation du triumvirat.

Plutarque, Vie de Cicéron, 46-49.

Le jeune homme [Octavien] devenu puissant et nommé consul, laissa de côté Cicéron, se lia d'amitié avec Antoine et Lépide [...] Pendant trois jours ils restèrent réunis secrètement entre eux seuls près de la ville de Bononia ; les entrevues avaient lieu en avant des camps dans un endroit entoure d'une rivière. On dit que César [Octavien], après avoir bataillé en faveur de Cicéron les deux premiers jours, céda le troisième jour et l'abandonna [...] tant la colère et la rage leur avaient fait oublier la raison et les sentiments humains, ou plutôt tant ils firent voir qu'il n'y a pas de bête plus sauvage que l'homme quand il joint le pouvoir à la passion.

 

Tite-Live, Hist. Rom. (Fragments), CXX.

Primo in Tusculanum fugerat, inde transuersis itineribus in Formianum, ut a Caieta nauem conscensurus, proficiscitur. Vnde aliquoties in altum prouectum modo uenti aduersi retulissent, modo ipse iactationem nauis caeco uoluente fluctu pati non posset, taedium tandem eum et fugae et uitae cepit, regressusque ad superiorem uillam, quae paulo plus mille passibus a mari abest, "moriar, inquit, in patria saepe seruata".

Cicéron s'était d'abord enfui dans son domaine de Tusculum, puis, en empruntant des chemins de traverse, il part pour celui de Formies, avec l'idée de s'embarquer à Gaète. De là, il essaya de gagner le large à plusieurs reprises, mais comme tantôt les vents contraires l'avaient ramené à la côte, tantôt il ne pouvait lui-même supporter le tangage du navire que roulaient des lames sourdes, il finit par être saisi de dégoût, celui de fuir comme de vivre, et il revint à sa villa, située sur la hauteur, qui est éloignée d'un peu plus de mille pas de la mer : " Je mourrai, dit-il, dans ma patrie que j'ai si souvent sauvée. "

 

Plutarque, Vie de Cicéron, 46-49.

Alors, dit-on, un adolescent, instruit par Cicéron dans les belles-lettres et dans les sciences, nommé Philologus, affranchi de son frère Quintus, dit au tribun qu'on portait sa litière par les allées boisées et ombragées vers la mer. Le tribun, prenant quelques hommes avec lui, se précipita en faisant un détour pour gagner l'issue des allées, tandis qu'Herennius parcourait celles-ci au pas de course. Cicéron l'entendit arriver et ordonna à ses serviteurs de déposer là sa litière. Lui-même, portant, d'un geste qui lui était familier. la main gauche à son menton, regarda fixement les meurtriers. Il était couvert de poussière, avait les cheveux en désordre et le visage contracté par l'angoisse, en sorte que la plupart des soldats se voilèrent les yeux tandis qu'Herennius l'égorgeait. Il tendit le cou à l'assassin hors de la litière. Il était âgé de soixante-quatre ans. Suivant l'ordre d'Antoine, on lui coupa la tête et les mains, ces mains avec lesquelles il avait écrit les Philippiques, car c'est ainsi que Cicéron avait intitulé ses discours contre Antoine qui ont gardé jusqu'à maintenant le même titre.

Lorsque la tête et les mains de Cicéron furent apportées à Rome, il se trouva qu'Antoine procédait à des élections. Ayant appris que ces trophées étaient là, et les ayant vus, il s'écria : " Les proscriptions ont maintenant atteint leur terme. " Il ordonna de placer la tête et les mains sur les Rostres au-dessus de la tribune. Ce spectacle fit frissonner les Romains, qui croyaient voir, non pas le visage de Cicéron, mais l'image de l'âme d'Antoine. Cependant il accomplit en cette occasion un acte louable, un seul : il livra Philologus à Pomponia femme de Quintus Cicéron. Celle-ci, devenue maîtresse de la personne de l'adolescent, lui infligea de terribles châtiments et l'obligea notamment à se couper les chairs morceau par morceau, à les faire rôtir, puis à les manger. C'est là ce que racontent quelques historiens, mais Tiron, l'affranchi de Cicéron lui-même, ne mentionne même pas du tout la trahison de Philologus.

 

Oeuvre et caractère de Cicéron

Littérateur et brillant causeur que sa vanité égara dans la politique, intègre à une époque où il était rare de l'être, mais ondoyant, indécis, Cicéron échoua à essayer de maintenir entre la démagogie et la tyrannie une république déjà vacillante.

 

La répression du complot de Catilina fut le triomphe de sa vie et son chef-d'oeuvre politique. Avec une touchante, mais parfois agaçante naïveté, il la considère comme le plus grand acte de l'histoire romaine de tous les temps et n'hésite pas à se mettre en parallèle avec Romulus, ou, ce qui était moins habile et moins prudent de part, avec le grand Pompée.

Aussi bien s'employait-il avec persévérance à soigner sa renommée. Sur sa demande, son cher Atticus écrit en grec l'histoire du consulat de son ami, et celui-ci, la trouvant sans doute insuffisamment élogieuse, la refait dans la même langue.

 

Il presse un autre de ses amis, Lucceius, de composer en latin un panégyrique de son consulat; il n'obtient d'ailleurs qu'une vague promesse, non suivie d'exécution.

 

Il fait mieux encore. Il nous reste une centaine de vers d'un poème en trois chants, le Carmen de suo consulatu, composé par lui-même vers l'an 61, et sept ans plus tard, il écrit un autre poème, également en trois chants, le Carmen de suis temporibus, dont il ne nous est parvenu que deux vers, l'un célèbre, l'autre qui sans doute a toujours fait un peu sourire le lecteur :

Cicéron, De suis temporibus.

Cedant arma togae, concedat laurea laudi.

O fortunatam natam me consule Romam ! [...]

Que les armes laissent la place à la toge (le pouvoir civil)...

Heureuse Rome née sous mon consulat !

 

Cette vanité puérile d'un grand homme ne doit pas faire mésestimer l'immense service rendu par lui à sa patrie, qui, moins de cinq ans plus tard, le paya d'ingratitude.

Plutarque, Vie de Cicéron, 49:

On m'a rapporté que longtemps après, César [Auguste] étant entré chez un de ses petits-fils, celui-ci, qui avait en main un livre de Cicéron, fut saisi de peur et le cacha sous son vêtement ; mais César avait vu le livre, il le prit homme en disant: "C'était un homme éloquent, mon enfant, éloquent et patriote."

 

Les grands noms de la République