Noctes Gallicanae
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Abrégé d'Histoire romaine |
Julia
la fille
d’Auguste
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Portrait rapide de Julia
D’après Macrobe, Saturnales,
2, 5.
Inter amicos [Augustus] dixit duas habere se filias delicatas, quas necesse haberet ferre, rem publicam et Iuliam.
Auguste disait dans l’intimité qu’il avait deux filles trop gâtées qu’il lui fallait bien supporter : la vie publique et Julia.
Venerat ad eum licentiore vestitu, et oculos offenderat patris tacentis. Mutavit cultus sui postera die morem, et laetum patrem affectata severitate complexa est. At ille qui pridie dolorem suum continuerat, gaudium continere non potuit et, quantum hic, ait, in filia Augusti probabilior est cultus ! Non defuit patrocinio suo Iulia his verbis : hodie enim me patris oculis ornavi, heri viri.
Elle vint un jour le
voir dans une robe un peu trop osée et offensa les regards de son père qui
garda le silence. Le lendemain, elle changea de style de toilette et embrassa
son père, tout content, avec une feinte gravité. Mais lui qui la veille avait
dissimulé son chagrin ne réussit pas à dissimuler sa joie et dit :
« Comme cette tenue convient mieux à la fille d’Auguste ! ».
Julia pour sa défense ne manqua pas d’à-propos : « C’est
qu’aujourd’hui je me suis faite belle pour les yeux de mon père, hier c’était
pour ceux de mon mari ! »
(Pensons au vers de Properce (I, 1) :
Uni si qua placet culta puella sat est
Si une femme ne veut plaire qu’à un homme, elle est toujours assez parée).
Item cum gravem amicum audisset Iulia suadentem melius facturam si se composuisset ad exemplar paternae frugalitatis, ait : ille obliviscitur Caesarem se esse, ego memini me Caesaris filiam.
Un autre jour, Julia
avait écouté un ami, un homme respectable, qui lui expliquait qu’elle s’améliorerait
si elle réglait sa conduite sur l’exemple de la frugalité de père. Elle lui
répondit : « Lui, il oublie qu’il est l’empereur, moi, je garde à
l’esprit que je suis la fille de l’empereur ! »
Cumque conscii flagitiorum mirarentur quo modo similes Agrippae filios pareret, quae tam vulgo potestatem corporis sui faceret, ait : numquam enim nisi navi plena tollo vectorem !
Comme des complices
de ses débauches se demandaient comment elle pouvait faire des enfants qui
ressemblaient autant à Agrippa, elle qui faisait si bon marché de son corps,
elle leur répondit : « je ne prends de passager que quand la cale du
navire est pleine ! »
En 41 ou 40,
Auguste épouse Scribonia, mais il divorce bientôt, pertaesus morum perversitatem eius lassé de
l’extravagance de son caractère (Suétone, Aug., 62). Scribonia
avait déjà été mariée deux fois. L’un de ses deux précédents maris était P.
Cornelius Scipio Asiagenus, consul en 83. Leur fille Cornelia, dont la mort en
~16 est chantée par Properce, IV, 11, avait épousé L. Aemilius Paullus Lepidus,
consul suffect en 34.
Sénèque dit
quelque part que Scribonia vivait toujours en 16 après J. -C. : elle
n’avait donc certainement pas beaucoup plus de vingt ans quand elle a épousé
Auguste.
De leur union
naît en janvier 38 une fille, Julia.
t¯n SkribvnÛan tekoèsan oß yugtrion pep¡mcato aéyhmerñn
il divorça de
Scribonia le jour même où elle lui donna une fille. Dion Cassius, 48, 34.
Julia possédait de
belles qualités et son père semble l’avoir profondément aimée, malgé ses
caprices :
Mitis humanitas minimeque saevus
animus ingentem feminae gratiam conciliarent un caractère
d’une aimable douceur et un esprit dépourvu de la moindre agressivité s’alliaient
en elle à une remarquable grâce féminine. Macrobe, Saturnales,
2, 5.
Indulgentia tam fortunae quam patris
abutebatur elle abusait de la
bienveillance du destin et de la bienveillance de son père.
Macrobe, Saturnales, 2, 5.
Comme toutes les
jeunes filles romaines de bonne famille à cette époque, elle reçoit une
éducation soignée :
Litterarum amor multaque eruditio,
quod in illa domo facile erat, elle avait l’amour des lettres
et possédait une grande culture générale, ce qui était facile dans cette maison.
Macrobe, Saturnales, 2, 5.
Mais
Octave-Auguste avait des conceptions assez rétrogrades en matière d’éducation,
d’autant qu’il tenait à offrir à son entourage et au peuple une image édifiante
de sa vie privée :
Filiam et neptes ita instituit, ut etiam lanificio assuefaceret vetaretque loqui aut agere quicquam nisi propalam et quod in diurnos commentarios referretur ; extraneorum quidem coetu adeo prohibuit, ut L. Vinicio, claro decoroque iuveni, scripserit quondam parum modeste fecisse eum, quod filiam suam Baias salutatum venisset il éleva sa fille et ses petites-filles avec tant de rigueur qu’il les habitua même au travail de la laine et leur défendait de parler ou de faire quoi que ce soit autrement qu’au grand jour : tout devait pouvoir être consigné dans le journal de la maison. Il leur interdit à ce point de rencontrer les étrangers à la famille qu’il écrivit un jour à Lucius Vinicius, qui était pourtant un jeune homme en vue et de bonne famille, qu’il avait agi avec bien peu de délicatesse parce qu’il était venu saluer sa fille à Baies. Suétone, Auguste, 64.
Si Auguste avait
lu Properce, ce qui est
vraisemblable, on comprend un peu mieux ses remontrances au jeune homme de
bonne famille !
Mais les campagnes
de communication de l’empereur allaient plus loin :
Veste non temere alia quam domestica
usus est, ab sorore et uxore et filia neptibusque confecta il ne porta guère d’autres
vêtements que ceux qui étaient confectionnés chez lui, par sa sœur, sa femme,
sa fille et ses petites-filles. Suétone, Auguste, 73.
En somme, Julia a
reçu une éducation qui pour son temps équivaudrait à celle d’Emma Bovary pour
une jeune fille de l’an 2001 ! Ceci aide un peu à comprendre les révoltes
ultérieures de la jeune femme : déjà à l’époque, mirantibus qui vitia noscebant tantam pariter diversitatem on s’étonnait, quand on connaissait ses vices, d’un pareil contraste.
Macrobe, Saturnales, 2, 5.
Bien entendu, fille
unique d’un des triumvirs, Julia représente dès sa naissance un précieux
capital diplomatique : comment comprendre autrement cette phrase de
Suétone (Auguste, 63) ?
M. Antonius scribit primum eum Antonio filio suo despondisse Iuliam,
dein Cotisoni Getarum regi, quo tempore sibi quoque in vicem filiam regis in
matrimonium petisset Marc Antoine écrit qu’il lui
avait d’abord promis Julia en mariage pour son fils Antoine, puis à Cotison,
roi des Gètes, à une époque où il avait aussi demandé en échange pour lui-même
la fille du roi en mariage.
Ce « Antonius », plus connu sous le nom d’Antyllus, était le fils aîné d’Antoine et de Fulvie, né vers 46, qu’Octave fera tuer en 30 lors de la prise d’Alexandrie :
TÇn d¢ d¯ paÛdvn aétÇn (t°w Kleoptraw kaÜ toè AntvnÛou) Antullow m¡n, kaÛtoi t®n te toè KaÛsarow yugat¡ra ±gguhm¡now ... ¤sfgh Quant à leurs enfants (de Cléopâtre et d’Antoine), on égorgea d’abord Antyllus, bien qu’il fût fiancé à la fille de César (Octave). Dion Cassius, 51, 15. Ces fiançailles avaient eu lieu en 37, lors des accords de Tarente.
Julia a dix ans
quand son père, désormais seul maître à Rome, célèbre son triomphe sur l’Égypte
du 13 au 15 août 29.
En cette année
29, elle vit entourée de nombreux enfants, issus de familles décomposées et
recomposées (déjà !), et dont beaucoup laisseront leur nom dans
l’Histoire.
Du côté de sa
tante Octavie, les enfants de son premier mari, C. Claudius Marcellus et de son
second mari, Marc Antoine :
Marcella Maior,
15 ans ?, qui épousera Agrippa (veuf de Pomponia) puis Iullus Antonius,
Marcella Minor,
14 ans, ?
Marcellus,
(né en 43), 14 ans, futur mari de Julia,
Antonia Maior,
(née en 39), 10 ans, qui épousera L. Domitius Ahenobarbus, et deviendra la
grand-mère de l’empereur Néron et de l’impératrice Messaline,
Antonia Minor,
(née en 37), 8 ans, qui mariée à D. Claudius Drusus deviendra la mère de
l’empereur Claude et la grand-mère de Caligula,
Iullus Antonius, (né en 44 ou 43), 15 ans, fils de Fulvia et de Marc Antoine, qui
deviendra l’amant de Julia,
Cléopâtre Séléné, (née fin 40), 11 ans, fille d’Antoine et de Cléopâtre, qu’Octave
avait décidé d’élever et qui épousera le roi Juba.
Du côté de sa
belle-mère Livie :
Tiberius Claudius Nero, (né en 41), 12 ans, le futur empereur Tibère,
Decimus Claudius Drusus, (né en 39), 10 ans, qui sera le père de l’empereur Claude.
Du côté
d’Agrippa, proche compagnon de son père, son futur mari, au moins une
fille :
Vipsania Agrippina, 10 ans ?, qui épousera Tibère.
Dix enfants…
Imaginons-les réunis en cet été de l’année 29 : leurs descendants feront
l’histoire romaine du siècle à venir ! Tibère, Caligula, Claude, Néron,
sans parler des Agrippine et Messaline !
Quatre ans plus
tard, en 25, à quatorze ans, Julia épouse son cousin Marcellus, fils d’Octavie,
âgé de 17 ans (il est né en 42). Il semble qu’Auguste ait préféré depuis longtemps
son neveu à ses beaux-fils. Déjà en 29, lors du triomphe sur l’Égypte, où
furent traînés parmi les prisonniers de guerre la petite Cléopâtre et son frère
Alexandre Hélios (qu’est-il devenu après ?), le char triomphal était tiré
par quatre chevaux, et le futur Tibère pubescens
Actiaco triumpho currum Augusti comitatus est sinisteriore funali equo, cum
Marcellus Octaviae filius dexteriore veheretur à peine adolescent accompagna, lors du triomphe
d’Actium, le char d’Auguste, montant le cheval de volée de gauche,
tandis que Marcellus, le fils d’Octavie, montait celui de droite. (Suétone, Tibère, 6).
Voilà donc Julia
mariée. La cérémonie s’est déroulée en l’absence d’Auguste :
toæw te gr gmouw t°w te yugatròw t°w IoulÛaw
kaÜ toè delfidoè toè Mark¡llou m¯ dunhyeÜw êpò t°w nñsou ¤n t» RÅmú
tñte poi°sai di' ¤keÛnou (AgrÛppou) kaÜ pÆn ¥Årtase
Empêché par une maladie de rentrer à Rome et de célébrer en personne les noces
de sa fille Julia et de son neveu Marcellus, il chargea Agrippa de diriger la cérémonie
en son absence. Dion Cassius,
LIII, 27. Fâcheux présage !
|
Quel genre de garçon était le jeune
Marcellus ? Nous ne savons pas grand-chose sur lui, le malheureux
n’ayant pas vécu assez longtemps pour laisser beaucoup de traces dans
l’histoire. Velleius Paterculus trace un portrait flatteur, mais
l’objectivité n’est pas la qualité dominante de Velleius. M. Marcellus, sororis Augusti Octaviae filius, quem homines
ita, si quid accidisset Caesari, successorem potentiae eius arbitrabantur
futurum, ut tamen id per M. Agrippam securo ei posse contingere non
existimarent, [. . .] sane, ut aiunt, ingenuarum virtutum laetusque animi et
ingenii fortunaeque, in quam alebatur, capax l’opinion
générale considérait que, au cas où un malheur arriverait à l’empereur,
Marcus Marcellus, fils d’Octavie, la sœur d’Auguste, hériterait de sa
puissance, mais l’on estimait que dans ce cas Marcus Agrippa ne le laisserait
pas en profiter en toute tranquillité. On dit qu’il possédait les qualités
d’un honnête homme, un esprit et un caractère enjoué, qu’il était à la
hauteur du destin auquel on le destinait. Velleius Paterculus, II, 93. |
buste de Marcellus |
Julia est donc
destinée à devenir la première dame de Rome. Du moins le pense-t-on, mais à l’automne
23, souffrant d’une grave maladie, Auguste croit sa fin venue et remet à Pison
l’état des armées et des finances publiques et donne son sceau à Agrippa (Dion
Cassius, 53, 30). Plus tard, guéri, il donnera connaissance de son testament
qui ne contenait aucune disposition désignant un héritier de son pouvoir, oéd¡na t°w
rx°w didoxon, dit
Dion Cassius.
En cette année
23, Marcellus exerce avec Tibère l’édilité, et les Romains lui sont
reconnaissants d’avoir eu l’idée de faire tendre une toile au-dessus du forum
pour l’ombrager durant tout l’été.
La maladie dont
le médecin Musa avait guéri Auguste emporte Marcellus, malgré les soins du même
médecin. Bien sûr, comme toujours en pareil cas, la rumeur refuse d’admettre
une mort naturelle et certains soupçonneront Livie qui craignait qu’Auguste ne
préfère Marcellus à ses fils. Simple rumeur qui trouve peu d’écho : les
années 23 et 22 ont connu une très forte mortalité.
On fait à
Marcellus des funérailles solennelles, il repose dans le mausolée qu’Auguste se
faisait construire sur la rive gauche du Tibre. On a retrouvé la niche où ses
cendres avaient été déposées avec cette inscription
MARCELLO C F GENERO AVGVSTI CAESARIS
A Marcellus,
fils de Gaius, gendre d’Auguste César
Un poète déjà célèbre
rend hommage au jeune homme dans l’épopée qu’il est en train de composer :
il paraît que Virgile a lu ses vers devant Auguste et Octavie et que celle-ci
s’est évanouie en les écoutant.
Ostendent
terris hunc tantum fata, neque ultra
esse sinent.
Nimium vobis Romana propago
visa potens,
Superi, propria haec si dona fuissent.
Quantos ille
virum magnam Mavortis ad urbem
Campus aget
gemitus, vel quae, Tiberine, videbis
funera, cum
tumulum praeterlabere recentem!
Celui-ci les destins ne feront que le montrer sur
la terre et ne permettront pas qu’il vive davantage. Trop puissante pour vous,
dieux du Ciel, eût paru la race romaine, si tous les talents que voilà eussent
vécu longtemps. Que de gémissements va pousser le célèbre Champ proche de la
grande ville de Mars. Quelles funérailles vas-tu voir, dieu du Tibre, quand tu
couleras le long de ce tombeau récent !
02/07/01