Noctes Gallicanae

Abrégé

d'Histoire romaine


Le Haut-empire ( ~27-192)


Julia

la fille d’Auguste

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Portrait rapide de Julia

D’après Macrobe, Saturnales, 2, 5.

 

Inter amicos [Augustus] dixit duas habere se filias delicatas, quas necesse haberet ferre, rem publicam et Iuliam.

Auguste disait dans l’intimité qu’il avait deux filles trop gâtées qu’il lui fallait bien supporter : la vie publique et Julia.

 

Venerat ad eum licentiore vestitu, et oculos offenderat patris tacentis. Mutavit cultus sui postera die morem, et laetum patrem affectata severitate complexa est. At ille qui pridie dolorem suum continuerat, gaudium continere non potuit et, quantum hic, ait, in filia Augusti probabilior est cultus ! Non defuit patrocinio suo Iulia his verbis : hodie enim me patris oculis ornavi, heri viri.

Elle vint un jour le voir dans une robe un peu trop osée et offensa les regards de son père qui garda le silence. Le lendemain, elle changea de style de toilette et embrassa son père, tout content, avec une feinte gravité. Mais lui qui la veille avait dissimulé son chagrin ne réussit pas à dissimuler sa joie et dit : « Comme cette tenue convient mieux à la fille d’Auguste ! ». Julia pour sa défense ne manqua pas d’à-propos : « C’est qu’aujourd’hui je me suis faite belle pour les yeux de mon père, hier c’était pour ceux de mon mari ! »

(Pensons au vers de Properce (I, 1) :

Uni si qua placet culta puella sat est

Si une femme ne veut plaire qu’à un homme, elle est toujours assez parée).

 

Item cum gravem amicum audisset Iulia suadentem melius facturam si se composuisset ad exemplar paternae frugalitatis, ait : ille obliviscitur Caesarem se esse, ego memini me Caesaris filiam.

Un autre jour, Julia avait écouté un ami, un homme respectable, qui lui expliquait qu’elle s’améliorerait si elle réglait sa conduite sur l’exemple de la frugalité de père. Elle lui répondit : « Lui, il oublie qu’il est l’empereur, moi, je garde à l’esprit que je suis la fille de l’empereur ! »

 

Cumque conscii flagitiorum mirarentur quo modo similes Agrippae filios pareret, quae tam vulgo potestatem corporis sui faceret, ait : numquam enim nisi navi plena tollo vectorem !

Comme des complices de ses débauches se demandaient comment elle pouvait faire des enfants qui ressemblaient autant à Agrippa, elle qui faisait si bon marché de son corps, elle leur répondit : « je ne prends de passager que quand la cale du navire est pleine ! »

 


 

En 41 ou 40, Auguste épouse Scribonia, mais il divorce bientôt, pertaesus morum perversitatem eius lassé de l’extravagance de son caractère (Suétone, Aug., 62). Scribonia avait déjà été mariée deux fois. L’un de ses deux précédents maris était P. Cornelius Scipio Asiagenus, consul en 83. Leur fille Cornelia, dont la mort en ~16 est chantée par Properce, IV, 11, avait épousé L. Aemilius Paullus Lepidus, consul suffect en 34.

Sénèque dit quelque part que Scribonia vivait toujours en 16 après J. -C. : elle n’avait donc certainement pas beaucoup plus de vingt ans quand elle a épousé Auguste.

 

De leur union naît en janvier 38 une fille, Julia.

t¯n SkribvnÛan tekoèsan oß yug‹trion Žpep¡mcato aéyhmerñn il divorça de Scribonia le jour même où elle lui donna une fille. Dion Cassius, 48, 34.

 

Julia possédait de belles qualités et son père semble l’avoir profondément aimée, malgé ses caprices :

Mitis humanitas minimeque saevus animus ingentem feminae gratiam conciliarent un caractère d’une aimable douceur et un esprit dépourvu de la moindre agressivité s’alliaient en elle à une remarquable grâce féminine. Macrobe, Saturnales, 2, 5.

Indulgentia tam fortunae quam patris abutebatur elle abusait de la bienveillance du destin et de la bienveillance de son père. Macrobe, Saturnales, 2, 5.

 

Comme toutes les jeunes filles romaines de bonne famille à cette époque, elle reçoit une éducation soignée :

Litterarum amor multaque eruditio, quod in illa domo facile erat, elle avait l’amour des lettres et possédait une grande culture générale, ce qui était facile dans cette maison. Macrobe, Saturnales, 2, 5.

 

Mais Octave-Auguste avait des conceptions assez rétrogrades en matière d’éducation, d’autant qu’il tenait à offrir à son entourage et au peuple une image édifiante de sa vie privée :

Filiam et neptes ita instituit, ut etiam lanificio assuefaceret vetaretque loqui aut agere quicquam nisi propalam et quod in diurnos commentarios referretur ; extraneorum quidem coetu adeo prohibuit, ut L. Vinicio, claro decoroque iuveni, scripserit quondam parum modeste fecisse eum, quod filiam suam Baias salutatum venisset il éleva sa fille et ses petites-filles avec tant de rigueur qu’il les habitua même au travail de la laine et leur défendait de parler ou de faire quoi que ce soit autrement qu’au grand jour : tout devait pouvoir être consigné dans le journal de la maison. Il leur interdit à ce point de rencontrer les étrangers à la famille qu’il écrivit un jour à Lucius Vinicius, qui était pourtant un jeune homme en vue et de bonne famille, qu’il avait agi avec bien peu de délicatesse parce qu’il était venu saluer sa fille à Baies. Suétone, Auguste, 64.

Si Auguste avait lu Properce, ce qui est vraisemblable, on comprend un peu mieux ses remontrances au jeune homme de bonne famille !

Mais les campagnes de communication de l’empereur allaient plus loin :

Veste non temere alia quam domestica usus est, ab sorore et uxore et filia neptibusque confecta il ne porta guère d’autres vêtements que ceux qui étaient confectionnés chez lui, par sa sœur, sa femme, sa fille et ses petites-filles. Suétone, Auguste, 73.

En somme, Julia a reçu une éducation qui pour son temps équivaudrait à celle d’Emma Bovary pour une jeune fille de l’an 2001 ! Ceci aide un peu à comprendre les révoltes ultérieures de la jeune femme : déjà à l’époque, mirantibus qui vitia noscebant tantam pariter diversitatem on s’étonnait, quand on connaissait ses vices, d’un pareil contraste. Macrobe, Saturnales, 2, 5.

 


Bien entendu, fille unique d’un des triumvirs, Julia représente dès sa naissance un précieux capital diplomatique : comment comprendre autrement cette phrase de Suétone (Auguste, 63) ?

M. Antonius scribit primum eum Antonio filio suo despondisse Iuliam, dein Cotisoni Getarum regi, quo tempore sibi quoque in vicem filiam regis in matrimonium petisset Marc Antoine écrit qu’il lui avait d’abord promis Julia en mariage pour son fils Antoine, puis à Cotison, roi des Gètes, à une époque où il avait aussi demandé en échange pour lui-même la fille du roi en mariage.

Ce « Antonius », plus connu sous le nom d’Antyllus, était le fils aîné d’Antoine et de Fulvie, né vers 46, qu’Octave fera tuer en 30 lors de la prise d’Alexandrie :

TÇn d¢ d¯ paÛdvn aétÇn (t°w Kleop‹traw kaÜ toè ƒAntvnÛou) …Antullow m¡n, kaÛtoi t®n te toè KaÛsarow yugat¡ra ±gguhm¡now ... ¤sf‹gh Quant à leurs enfants (de Cléopâtre et d’Antoine), on égorgea d’abord Antyllus, bien qu’il fût fiancé à la fille de César (Octave). Dion Cassius, 51, 15. Ces fiançailles avaient eu lieu en 37, lors des accords de Tarente.

 


Julia a dix ans quand son père, désormais seul maître à Rome, célèbre son triomphe sur l’Égypte du 13 au 15 août 29.

 

En cette année 29, elle vit entourée de nombreux enfants, issus de familles décomposées et recomposées (déjà !), et dont beaucoup laisseront leur nom dans l’Histoire.

Du côté de sa tante Octavie, les enfants de son premier mari, C. Claudius Marcellus et de son second mari, Marc Antoine :

Marcella Maior, 15 ans ?, qui épousera Agrippa (veuf de Pomponia) puis Iullus Antonius,

Marcella Minor, 14 ans, ?

Marcellus, (né en 43), 14 ans, futur mari de Julia,

Antonia Maior, (née en 39), 10 ans, qui épousera L. Domitius Ahenobarbus, et deviendra la grand-mère de l’empereur Néron et de l’impératrice Messaline,

Antonia Minor, (née en 37), 8 ans, qui mariée à D. Claudius Drusus deviendra la mère de l’empereur Claude et la grand-mère de Caligula,

Iullus Antonius, (né en 44 ou 43), 15 ans, fils de Fulvia et de Marc Antoine, qui deviendra l’amant de Julia,

Cléopâtre Séléné, (née fin 40), 11 ans, fille d’Antoine et de Cléopâtre, qu’Octave avait décidé d’élever et qui épousera le roi Juba.

Du côté de sa belle-mère Livie :

Tiberius Claudius Nero, (né en 41), 12 ans, le futur empereur Tibère,

Decimus Claudius Drusus, (né en 39), 10 ans, qui sera le père de l’empereur Claude.

Du côté d’Agrippa, proche compagnon de son père, son futur mari, au moins une fille :

Vipsania Agrippina, 10 ans ?, qui épousera Tibère.

 

Dix enfants… Imaginons-les réunis en cet été de l’année 29 : leurs descendants feront l’histoire romaine du siècle à venir ! Tibère, Caligula, Claude, Néron, sans parler des Agrippine et Messaline !

 


Quatre ans plus tard, en 25, à quatorze ans, Julia épouse son cousin Marcellus, fils d’Octavie, âgé de 17 ans (il est né en 42). Il semble qu’Auguste ait préféré depuis longtemps son neveu à ses beaux-fils. Déjà en 29, lors du triomphe sur l’Égypte, où furent traînés parmi les prisonniers de guerre la petite Cléopâtre et son frère Alexandre Hélios (qu’est-il devenu après ?), le char triomphal était tiré par quatre chevaux, et le futur Tibère pubescens Actiaco triumpho currum Augusti comitatus est sinisteriore funali equo, cum Marcellus Octaviae filius dexteriore veheretur à peine adolescent accompagna, lors du triomphe d’Actium, le char d’Auguste, montant le cheval de volée de gauche, tandis que Marcellus, le fils d’Octavie, montait celui de droite. (Suétone, Tibère, 6).

 

Voilà donc Julia mariée. La cérémonie s’est déroulée en l’absence d’Auguste :

toæw te gŒr g‹mouw t°w te yugatròw t°w ƒIoulÛaw kaÜ toè Ždelfidoè toè Mark¡llou m¯ dunhyeÜw êpò t°w nñsou ¤n t» „RÅmú tñte poi°sai di' ¤keÛnou (ƒAgrÛppou) kaÜ ŽpÆn ¥Årtase Empêché par une maladie de rentrer à Rome et de célébrer en personne les noces de sa fille Julia et de son neveu Marcellus, il chargea Agrippa de diriger la cérémonie en son absence. Dion Cassius, LIII, 27. Fâcheux présage !

 

Quel genre de garçon était le jeune Marcellus ? Nous ne savons pas grand-chose sur lui, le malheureux n’ayant pas vécu assez longtemps pour laisser beaucoup de traces dans l’histoire. Velleius Paterculus trace un portrait flatteur, mais l’objectivité n’est pas la qualité dominante de Velleius.

M. Marcellus, sororis Augusti Octaviae filius, quem homines ita, si quid accidisset Caesari, successorem potentiae eius arbitrabantur futurum, ut tamen id per M. Agrippam securo ei posse contingere non existimarent, [. . .] sane, ut aiunt, ingenuarum virtutum laetusque animi et ingenii fortunaeque, in quam alebatur, capax l’opinion générale considérait que, au cas où un malheur arriverait à l’empereur, Marcus Marcellus, fils d’Octavie, la sœur d’Auguste, hériterait de sa puissance, mais l’on estimait que dans ce cas Marcus Agrippa ne le laisserait pas en profiter en toute tranquillité. On dit qu’il possédait les qualités d’un honnête homme, un esprit et un caractère enjoué, qu’il était à la hauteur du destin auquel on le destinait. Velleius Paterculus, II, 93.

buste de Marcellus

 

Julia est donc destinée à devenir la première dame de Rome. Du moins le pense-t-on, mais à l’automne 23, souffrant d’une grave maladie, Auguste croit sa fin venue et remet à Pison l’état des armées et des finances publiques et donne son sceau à Agrippa (Dion Cassius, 53, 30). Plus tard, guéri, il donnera connaissance de son testament qui ne contenait aucune disposition désignant un héritier de son pouvoir, oéd¡na t°w Žrx°w di‹doxon, dit Dion Cassius.

 

En cette année 23, Marcellus exerce avec Tibère l’édilité, et les Romains lui sont reconnaissants d’avoir eu l’idée de faire tendre une toile au-dessus du forum pour l’ombrager durant tout l’été.

 

La maladie dont le médecin Musa avait guéri Auguste emporte Marcellus, malgré les soins du même médecin. Bien sûr, comme toujours en pareil cas, la rumeur refuse d’admettre une mort naturelle et certains soupçonneront Livie qui craignait qu’Auguste ne préfère Marcellus à ses fils. Simple rumeur qui trouve peu d’écho : les années 23 et 22 ont connu une très forte mortalité.

 

On fait à Marcellus des funérailles solennelles, il repose dans le mausolée qu’Auguste se faisait construire sur la rive gauche du Tibre. On a retrouvé la niche où ses cendres avaient été déposées avec cette inscription

MARCELLO C F GENERO AVGVSTI CAESARIS

AE 1928, 2

A Marcellus, fils de Gaius, gendre d’Auguste César

 

Un poète déjà célèbre rend hommage au jeune homme dans l’épopée qu’il est en train de composer : il paraît que Virgile a lu ses vers devant Auguste et Octavie et que celle-ci s’est évanouie en les écoutant.

Ostendent terris hunc tantum fata, neque ultra

esse sinent. Nimium vobis Romana propago

visa potens, Superi, propria haec si dona fuissent.

Quantos ille virum magnam Mavortis ad urbem

Campus aget gemitus, vel quae, Tiberine, videbis

funera, cum tumulum praeterlabere recentem!

Celui-ci les destins ne feront que le montrer sur la terre et ne permettront pas qu’il vive davantage. Trop puissante pour vous, dieux du Ciel, eût paru la race romaine, si tous les talents que voilà eussent vécu longtemps. Que de gémissements va pousser le célèbre Champ proche de la grande ville de Mars. Quelles funérailles vas-tu voir, dieu du Tibre, quand tu couleras le long de ce tombeau récent !

 

02/07/01


 

Julia : suite

 

 

Auguste

 

Tibère

 


 

Histoire de Rome: sommaire général

Auguste

 

Tibère

 

Caligula

 

Claude

 

Néron

 

 

Livia Drusilla

Julia

Julia, petite-fille d’Auguste

Germanicus

Agrippine l’aînée

Agrippine la jeune

Julia Livilla, fille de Germanicus

Julia Drusilla, fille de Germanicus

Julia, fille de Drusus

Messaline