Noctes Gallicanae
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Abrégé d'Histoire romaine |
Julia
la fille
d’Auguste
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Ainsi, mariée à
quatorze ans, Julia se retrouve veuve à seize ans.
Il faut la
remarier : elle porte en elle le sang d’Auguste qu’elle doit transmettre à
un héritier mâle. L’empereur une nouvelle fois écarte de cette transmission les
enfants de sa femme. Un seul homme lui semble convenir : son vieux
compagnon Agrippa ! Il voulait, dit Dion Cassius (LIV, 6)
jÛvma aétÒ meÝzon periyeÝnai lui conférer un honneur supérieur aux autres.
Toujours selon Dion Cassius, c’est sur un conseil de Mécène disant
thlikoèton aétòn pepoÛhkaw Ëst'
µ gambrñn sou gen¡syai µ foneuy°nai « au point où tu l’as élevé, soit tu en fais
ton gendre, soit tu le fais tuer ! »
qu’Auguste prend sa décision. Peut-être Mécène pensait-il plutôt à l’autre proposition de l’alternative.
Le temps sans
doute du délai de viduité et
M. Agrippae (Iuliam) nuptum dedit exorata sorore, ut sibi genero cederet ; nam tunc Agrippa alteram Marcellarum habebat et ex ea liberos il donna Julia en mariage à Marcus Agrippa, après avoir prié sa sœur de lui céder son gendre : Agrippa était en effet à cette époque-là marié à l’une des deux Marcella qui lui avait donné des enfants. Suétone, Auguste, 63.
Personne ne nous
dit comment les protagonistes de cette affaire, ne parlons pas de Marcella, qui
était quand même la nièce d’Auguste !, ont vécu une situation aussi
absurde.

Julia va rester
mariée à Agrippa dix ans et lui donnera cinq enfants :
Gaius Caesar, né en 20,
Julia, née en 19,
Lucius Caesar, né en 17,
Agrippina, née en 14,
Agrippa Postumus, né en 12 après la mort de son père.
Tous auront un destin tragique :
Gaius et Lucius trouveront une mort
accidentelle, le premier à 24 ans en 4, le second à 21 ans en 2 ; Agrippa
sera exécuté en 14, Primum facinus novi principatus
fuit Postumi Agrippae caedes le premier crime du nouveau
principat fut le meurtre d’Agrippa Postumus (Tacite, Annales, I,
6), ordonné ou simplement souhaité par Tibère ; Julia s’éteindra
pitoyablement au bout de 20 années d’exil en 27 ; enfin Agrippine, épouse
de Germanicus, emprisonnée en 31 à la
chute de Séjan, mourra de faim en 33, soit volontairement, soit privée de
nourriture. (Toutes ces années s’entendent après J.-C.)

Mais pour le moment, Auguste est fou de joie
de se voir grand-père de deux, puis trois garçons, des garçons, enfin ! Et,
selon sa vieille habitude, il se mêle de tout, en particulier de leur
éducation : Nepotes et litteras et natare aliaque
rudimenta per se plerum que docuit, ac nihil aeque elaboravit quam ut
imitarentur chirographum suum ; neque cenavit una nisi ut in imo lecto
assiderent, neque iter fecit nisi ut vehiculo anteirent aut circa adequitarent il se chargea d’enseigner lui-même à ses petits-fils les rudiments de
la lecture, de la natation et d’autres disciplines, et s’attacha tout
particulièrement à ce qu’il tracent leurs lettres comme il le faisait lui-même.
Lorsqu’il dînait en leur compagnie, il tenait à ce qu’il prennent place au pied
de son lit et en voyage, il tenait à ce qu’il précèdent sa voiture ou qu’ils
chevauchent à côté d’elle. Suétone, Auguste, 64.
Une éducation qui rappelle celle que Caton le
censeur avait donnée à son fils, une éducation qui inspirera huit cents ans
plus tard celle que Charlemagne donnera à ses enfants : Filiorum ac filiarum tantam in educando curam habuit, ut numquam
domi positus sine ipsis caenaret, numquam iter sine illis faceret. Adequitabant
ei filii Il montra un tel intérêt dans l’éducation de ses
enfants qu’il ne dînait jamais sans eux quand il se trouvait au palais et qu’il
ne voyageait jamais sans eux. Ses fils l’accompagnaient à cheval.
Eginhard, Vie de Charlemagne, 19. Eginhard avait bien lu Suétone !
C’est pendant cette période que Julia commence
à faire parler d’elle à Rome : elle mène la vie de la jet set de
son époque.

Elle passe des vacances à Baies, le Saint-Tropez
du 1er siècle. Paradis des ragots et des paparazzi de
l’époque : nihil Baiae denique ipsae
loquuntur ? Même Baies enfin n’en parle
pas ? dit Cicéron, qui dans un autre passage de son Pro Caelio
(35) évoque Accusatores quidem libidines, amores,
adulteria, Baias, actas, convivia, comissationes, cantus, symphonias, navigia
iactant les accusateurs (qui) ont sans cesse à la bouche, à dire vrai, les
mots de « caprices », « amours », « adultères »,
« Baies », « plages », « banquets », « fêtes
privées », « chants », « concerts », « promenades
en bateau »…
Témoignage intéressant, celui de Properce (I,
11), contemporain de notre Julia, qui conseille à Cynthia pendant son séjour à
Baies de se promener en barque ou de nager plutôt que :
quam vacet
alterius blandos audire susurros
molliter in tacito litore compositam!
ut solet
amota labi custode puella,
perfida communis nec meminisse deos:
non quia
perspecta non es mihi cognita fama,
sed quod in hac omnis parte timetur
amor.
de te
laisser aller à écouter, mollement étendu sur un rivage au silence complice les
caressants murmures d’un autre, c’est toujours ainsi que la femme aimée se
laisse séduire loin de toute surveillance : non que je ne te sache pas
d’une réputation éprouvée, mais parce là où tu es, il faut redouter l’amour
sous toutes ses formes.
tu modo quam
primum corruptas desere Baias,
multis ista dabunt litora discidium,
litora quae
fuerant castis inimica puellis:
a pereant Baiae, crimen amoris, aquae!
Mais
toi, quitte dès que possible Baies la débauchée, ces rivages maudits causeront
bien des ruptures, ces rivages qui ont déjà provoqué la chute de femmes
vertueuses : ah ! que périssent Baies, ses atteintes à l’amour et ses
eaux.
Sur la réputation de Baies soixante-dix ans
après, voyez Sénèque, Lettres à Lucilius, 51 : Itaque de secessu cogitans numquam Canopum eliget, quamvis
neminem Canopus esse frugi vetet, ne Baias quidem: deversorium vitiorum esse
coeperunt Voilà pourquoi quand on
pense à un lieu où se retirer en paix, on ne choisit jamais Canope, bien que
Canope n’empêche personne de rester honnête, pas plus que Baies : ces
villes sont devenues le repaire du vice.
Comme
aurait peut-être dit Sénèque, aller en vacances à Baies ne prouve pas que l’on
fréquente les « banquets », les « fêtes privées », etc.,
mais comme aurait peut-être dit Properce, si on ne les fréquente pas, alors
autant aller ailleurs !
Mais à Rome (et à Baies !), Julia
fréquente aussi l’intelligentsia. Les recitationes, lectures de ses œuvres par un auteur, entrent
dans les mœurs et jamais encore à Rome la poésie n’été autant à la mode.
Autour de Marcus Valerius Messala Corvinus
s’épanouit un cercle de poètes dont le plus célèbre est Tibulle (mort en 19 à
l’âge de 35 ans), mais qui comprend aussi la charmante Sulpicia dont les vers
pouvaient bien faire rêver une toute jeune femme comme Julia :
Non ego signatis quicquam mandare tabellis
Ne legat id nemo quam meus ante velim,
Sed peccasse iuvat, vultus componere famae
Taedet : cum digno digna fuisse ferar.
Je ne
voudrais pas confier quoi que ce soit à des tablettes scellées, pour que
personne ne me lise avant mon bien-aimé. Au contraire, je suis heureuse de me
sentir en faute, je n’ai pas envie de me composer un visage pour ma
réputation : que l’on dise que je l’ai rencontré, lui digne de moi, moi
digne de lui. (Corpus
Tibullianum, III, 13).
Autour de Mécène, elle peut écouter Virgile et Horace, qui appartiennent à la génération précédente, mais aussi Properce, né vers 46 et mort vers 15, qui publie au moins un livre d’élégies amoureuses de son vivant.
Et surtout, indépendant des protecteurs bien
placés auprès d’Auguste et vraisemblablement assez mal vu de l’empereur, il y a
Ovide, qui n’a que quatre ans de plus que Julia. Ovide qui chante ses amours
pour une Corinne sans doute imaginaire, Ovide qui donne à toutes ses amours un
nom conventionnel, celui de la célèbre poétesse
grecque, Ovide qui connaît si bien l’âme féminine. Les Amours datent
des années du mariage de Julia et d’Agrippa, l’Art d’aimer, les Remèdes
à l’amour et le Maquillage du visage féminin sont publiés une
dizaine d’années plus tard. Publiés, mais écrits peut-être beaucoup plus tôt.
Comment une Julia n’aurait-elle pas été conquise
par un poète qui n’hésitait pas à idéaliser la femme au point de se présenter
comme son esclave (Amours, I, 3) :
Accipe, per longos tibi qui deserviat annos ;
accipe, qui
pura norit amare fide !
Accepte
celui qui pour de nombreuses années sera ton esclave,
Accepte
celui qui saura t’aimer avec une fidélité sans faille.
A quoi bon préciser, comme le fait Ovide dans les deux vers suivants, qu’il n’est issu que de l’ordre équestre, s’il ne s’adresse pas à une femme de l’ordre sénatorial :
si me non veterum commendant magna parentum
nomina, si
nostri sanguinis auctor eques
Si je
n’ai pas pour me recommander les noms de nobles aïeux,
Bien sûr, les maîtresses de Tibulle et d’Ovide,
les Nemesis, les Delia et les Corinne, sans négliger toutes les filles que l’on
apprend à draguer dans l’Art d’aimer n’appartiennent pas au monde des
dames, des
matronae, des honorables
« mères » de la bonne société. Il s’agit d’affranchies, de courtisanes,
à la rigueur de filles de famille qui ont dérogé. Ovide le proclame bien fort.
Trop fort pour que cela ne devienne pas suspect ! Un seul exemple, dans l’Art
d’aimer, III, 613 :
Nupta virum timeat ; rata sit
custodia nuptae ;
Hoc decet,
hoc leges duxque pudorque iubent.
Que
la femme mariée craigne son mari, que la surveillance de la femme mariée soit
bien assurée :
Ainsi
le veulent les convenances, ainsi l’ordonnent les lois, notre chef et la
pudeur.
J’allais traduire dux par duce !
Il y a mieux : la Cynthia de Properce
était une femme mariée, on s’en doutait, mais selon certains auteurs
« dans une situation brillante et mondaine comme la Lesbie de
Catulle » !
Difficile dans le contexte de prendre au
sérieux les professions de foi d’Ovide. D’ailleurs, il suffit de lire Suétone
et Tacite pour en être convaincu : les mœurs de ces dames se sont
considérablement libéralisées depuis un certain nombre d’années. Pensons à Clodia, la Lesbia de
Catulle. Julia n’est ni Clodia ni Corinna et Ovide n’est pas Catulle, mais si
la fille d’Auguste et le poète des Amours ne se sont pas rencontrés, ce
dont je doute, du moins appartenaient-ils au même monde culturel.
« Entre ses mains, écrit Pierre Grimal
dans La littérature latine (Que sais-je ?), tout devient histoire
amoureuse. Il composa, ainsi, un recueil de lettres fictives, Les Héroïdes,
dans laquelle les femmes de la légende (Didon, Phèdre, etc.), étaient censées
écrire à celui qu'elles aimaient. On pense à un jeu de poète alexandrin, et
sans doute Ovide a-t-il des modèles alexandrins, mais ces « pastiches
imaginaires » n'étaient concevables que dans la société romaine de ce
temps, où la femme a pris une importance considérable et est l'objet d'un
véritable culte. Le vieux puritanisme romain, fondé sur le respect de la matrona, s'est
transformé. La « dame » n'est pas moins honorée, mais on ne lui dénie
plus le droit d'aimer, et la passion n'est plus considérée comme une faiblesse
coupable – au moins chez celles qui ont, légalement, le droit de laisser
parler leur coeur. »
Julia était-elle pire que les autres ?
Difficile à dire, mais je ne le crois pas. Elle était seulement bien plus en
vue. Fille d’un empereur plutôt puritain (du moins sur le plan de sa politique
parce que sur le plan privé Suétone en raconte de belles sur lui) et qui
voulait restaurer l’ordre moral ; mère des héritiers de l’empire, elle se
devait de donner l’exemple : non semel
praeceperat pater, temperato tamen inter indulgentiam gravitatemque sermone,
moderaretur profusos cultus perspicuosque comitatus plus d’une fois son père lui avait recommandé, sur un ton pourtant
modéré qui se situait entre l’indulgence et la sévérité, de limiter le luxe de
ses tenues et d’éviter de s’afficher avec sa cour. Macrobe, Saturnales,
II, 5.
En ~18, raconte Dion Cassius (LIV, 16), un
débat houleux agite le sénat
perÜ t°w tÇn gunaikÇn kaÜ perÜ t°w tÇn
naenÛskvn kosmÛaw sur le comportement indécent des femmes et des
jeunes gens, ceux-ci tirant argument
de l’infidélité des femmes pour refuser de se marier ! Auguste, au milieu
de sourires mal dissimulés ÷ti
pollaÝw gunaijÜn ¤xr°to parce qu’il était couchait avec de nombreuses femmes, se voit
prier de proposer une solution. Mal à l’aise, il affirme que ce genre de
problème se résout dans l’intimité du foyer : aétoÜ ôfeÛlete taÝw gametaÝw kaÜ
paraineÝn kaÜ keleæein ÷sa boélesye « c’est à vous de remettre vos épouses à leur place et de leur
imposer votre volonté », mais, poussé dans ses derniers retranchements,
il a le malheur d’ajouter ÷per
pou kaÜ ¤gÆ poiÇ « voilà ce que je fais moi-même ! » Énorme
succès : on le prie d’expliquer comment il remet Livia à sa place. Je
suppose que certains pensaient aussi à Julia, mais il eût été maladroit de le
formuler tout haut. Embarrassé, Auguste ne trouve que quelques phrases vagues
perÜ t°w ¤sy°tow kaÜ perÜ toè loipoè kñsmou tÇn te ¤ jñdvn kaÜ t°w
svfrosænhw aétÇn sur les vêtements
des femmes en général, le reste de leurs toilettes, leurs sorties et leur vertu,
sans bien se rendre compte, conclut Dion
Cassius, que m¯ kaÜ tÒ ¦rgÄ
aét ¤pistoèto rien dans
ce qu’il faisait ne pouvait confirmer ses paroles !
02/07/01