Noctes
Gallicanae
|
Abrégé d’Histoire romaine |
Messaline
(suite)
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d'
Ervtñw eÞsin
manÛai te kaÜ
kudoimoÛ
Les dés de l’Amour sont
la folie et le tumulte.
En 47 ou 48, une
fois de plus, Messaline tombe amoureuse ! Mais cette fois, furori proximo amore « d’un amour proche de la folie
furieuse », écrit Tacite qui poursuit : nam in C.
Silium, iuventutis Romanae pulcherrimum, ita exarserat ut Iuniam Silanam,
nobilem feminam, matrimonio eius exturbaret vacuoque adultero poteretur Elle s’était à ce point
enflammée pour Gaius Silius, le plus beau des jeunes Romains, qu’elle expulsa
de son lit Junia Silana, une femme de la noblesse, et posséda son amant sans
partage.
Ce Gaius Silius était le fils de C. Silius, consul en 13, adjoint et ami de Germanicus en Germanie. En 24, Séjan décide d’abattre le parti favorable à Agrippine et à ses fils, en particulier Silius et Titius Sabinus : amicitia Germanici perniciosa utrique, Silio et quod ingentis exercitus septem per annos moderator partisque apud Germaniam triumphalibus Sacroviriani belli victor l’amitié de Germanicus leur fut fatale à tous les deux, sans compter que Silius avait commandé une armée importante pendant sept ans, qu’il avait obtenu le triomphe (en 15) pour ses actions en Germanie et qu’il avait maté la révolte de Sacrovir (en 16, avec 30000 fantassins et trois mille cavaliers) (Annales, IV, 18). Silius, devant l’extraordinaire mauvaise foi de l’accusation, se suicide ; sa femme Sosia Galla est exilée.
Le fils aîné (il porte le même prénom que son père) devait être alors âgé d’une dizaine d’années. Il poursuit une carrière sénatoriale sans éclat particulier qui aboutit à sa désignation pour le consulat. Quand est-il devenu l’amant de Messaline ? Avant ou après sa désignation pour le consulat ? Les Annales ne permettent pas d’en décider de façon certaine, Dion Cassius (LXI, 31) affirme que t¡low ìpaton aétòn p¡fhne (² MessalÝna) Messaline pour finir le fit désigner comme consul.
OþkÛan aétÒ basilik¯n ¤xarÛsato elle lui offrit, dit Dion Cassius (LXI, 31), une résidence royale. Quelle revanche sur le destin si notre Silius avait quelque envie de venger ses parents : amant de l’impératrice au vu et au su de tous, sa maison devenait le pendant officieux du palais. De là à s’imaginer officiellement empereur, il n’y avait qu’un pas, et au lieu d’échafauder une conspiration, une de plus, avec tous les risques que comporte ce genre d’entreprise, n’était-il pas plus sûr d’accéder au pouvoir suprême en se servant de Messaline ?
Neque Silius flagitii aut periculi nescius erat : sed certo
si abnueret exitio et non nulla fallendi spe, simul magnis praemiis, operire
futura et praesentibus frui pro solacio habebat. Illa non furtim sed multo
comitatu ventitare domum, egressibus adhaerescere, largiri opes honores ;
postremo, velut translata iam fortuna, servi liberti paratus principis apud
adulterum visebantur.
Silius n’était pas inconscient
du scandale et du danger, mais avec la certitude de périr s’il refusait, avec
le vague espoir de tromper son monde, avec dans l’immédiat d’importants profits,
il se consolait en attendant l’avenir et en profitant du présent. Elle, sans
cacher mais au contraire avec une suite nombreuse, elle s’incrustait chez lui,
collait à ses pas quand il sortait, lui prodiguait richesses et honneurs,
enfin, comme si le destin de l’empereur y avait été transporté, ses esclaves,
ses affranchis et son mobilier y étaient exposés aux regards chez l’amant de sa
femme. (Annales,
XI, 12)
Après tout, aux
yeux de Silius, ne semblait-elle pas détenir l’essentiel de ce pouvoir ?
Comment imaginer que Claude ne soit au courant de rien ? Comment ne pas
croire qu’il était prêt à tout accepter ? Et pourtant, taèt' oïn prñteron m¢n kaÜ êpò pntvn tÇn llvn kouñmena
kaÜ õrÅmena tòn Klaædion ¤lnyanen
tout cela dans un premier temps, alors même que tout le monde en avait entendu parler et que tout le monde pouvait le voir, Claude ne le savait pas. Au point où Silius en était arrivé, il avait tout à gagner à pousser l’aventure jusqu’au bout : il devait épouser sa maîtresse et obtenir l’abdication ou la destitution de Claude.
Il semble que Messaline n’ait pas envisagé les choses sous cet angle et qu’elle se soit laissé dépasser par l’ampleur du scandale. Sans doute était-elle, malgré son incroyable inconduite, sincèrement attachée à Claude et Tacite nous montre Silius en train d’essayer de convaincre une Messaline très réticente :
Quippe non eo ventum ut senectam principis opperirentur. Insontibus innoxia consilia, flagitiis manifestis subsidium ab audacia petendum. Adesse conscios paria metuentis. Se caelibem, orbum, nuptiis et adoptando Britannico paratum. Mansuram eandem Messalinae potentiam, addita securitate, si praevenirent Claudium, ut insidiis incautum, ita irae properum Ils n’en étaient pas arrivés là pour attendre la vieillesse du prince. Les décisions inoffensives aux innocents, les scandales publics devaient chercher leur issue dans des décisions audacieuses. Ils avaient des complices qui éprouvaient les mêmes craintes. Lui, il était libre, sans enfants, prêt à l’épouser et à adopter Britannicus. Messaline conserverait la même puissance, en y ajoutant la sécurité, s’ils devançaient Claude qui se méfiait aussi peu des complots qu’il était prompt à la colère. (Annales, XI, 26).
Argumentation intéressante : leur mariage était donc prévu, mais après la mort de Claude.
Intéressante aussi la place accordée à Britannicus dans ce discours : le clan des Julii représenté par Agrippine posait le jeune Domitius Ahenobarbus (le futur Néron) en rival du fils de Claude. Je ne sais pas si l’amour maternel occupait une place importante dans les sentiments de Messaline, mais tant que son fils pouvait être considéré comme l’héritier du trône impérial, son influence et sa sécurité étaient assurées.
Le point faible de l’argumentation de Silius, c’est que Messaline précisément se sentait parfaitement en sécurité et pensait, à juste titre, n’avoir pas grand-chose à craindre des colères de son mari : Claude éprouvait pour elle amorem flagrantissimum l’amour le plus ardent, dit Suétone, et la suite des événements montre qu’elle savait comment retourner une situation en sa faveur.
Messaline écoute ce discours avec un certain détachement : segniter eae voces acceptae ces paroles furent accueillies fraîchement, continue Tacite. Et en effet, qu’avait-elle à gagner dans un complot ? elle était déjà la femme de l’empereur, elle se laissait sans doute donner le titre d’Augusta sans l’avoir officiellement reçu, elle avait un fils qui devait succéder à son père, elle avait enfin tout pouvoir sur Claude. En aurait-elle autant sur un empereur auquel elle serait liée par un crime précédé de scandales ? Ce que Silius lui promettait, elle l’avait déjà. Et vraisemblablement, elle commença par refuser non amore in maritum non par amour pour son mari, dit Tacite, mais pour préserver sa position sociale.
Pourquoi dès lors va-t-elle céder ? Ob magnitudinem infamiae pour l’ampleur du scandale, dit Tacite, ce qui semble en effet bien possible : Messaline s’amuse à choquer l’aristocratie romaine, elle joue, et la suite des événements le montre. Nous sommes à l’automne 48, et Claude doit se rendre à Ostie pour la fête de Vulcain. Silius et Messaline en profitent pour célébrer leur mariage, tout à fait officiellement, selon les rites, nuit de noces comprise, avec un contrat de mariage où figure le nom de Claude.
On imagine facilement la frénésie qui s’empare de l’entourage de Claude. Un conseil restreint réunit les principaux ministres, en dehors de la présence de l’empereur. Ni Calliste, ni Narcisse, ni Pallas ne peuvent songer un instant à se rallier à Silius et Messaline : ils doivent leur ascension à Claude (au moins les deux derniers) et ils ont tout à perdre si un coup d’état se produit.
Bien sûr ils se sont servis de l’influence de Messaline pour imposer leur loi à l’insu de Claude :
T¡vw m¢n gr oß Kaisreoi pntew Émolñgoun aét» kaÜ oéd¢n ÷ to oék pò koin°w gnÅmhw ¤poÛoun longtemps en effet tous les affranchis impériaux s’étaient accordés avec elle et ne faisaient rien qu’ils n’aient décidé avec son approbation. (Dion Cassius, LXI, 31).
Il se trouve que leur entente traversait une passe difficile :
¤peÜ d¢ tòn Polæbion kaÛtoi kaÜ ¤keÛnÄ plhsizousa kaÜ di¡bale kaÜ p¡kteinen oék¡ti aét» ¤pÛsteuon depuis que par ses calomnies elle avait fait condamner Polybe, bien qu’elle eût une liaison avec lui, ils ne lui faisaient plus confiance. (Dion Cassius, LXI, 31).
Cette fois, ils doivent se désolidariser de Messaline : même s’ils arrivaient à étouffer provisoirement le scandale, il ne peut que resurgir tôt ou tard et les emporter. Le même scénario risque d’ailleurs de se reproduire car les motivations réelles de l’impératrice sont sans doute plus complexes qu’il n’y paraît. son amour pour Silius (Tacite, XI, 24) ne suffit pas à expliquer un tel mariage pas plus que novissima voluptas sa recherche de plaisirs sans précédents.
A moins qu’on ne donne à cette dernière expression un sens plus précis que ne le laisse entendre Tacite et que Dion Cassius (LXI, 31) énonce explicitement : Messaline rêve de devenir polygame :
¤peyæmhse kaÜ ndraw, toèto d¯ tò toè lñgou, polloçw ¦xein. KaÜ sæmpasin n toÝw xrvm¡noiw aét» kat sumbñlaia sunÐkhsen, eÞ m®per eéyçw ¤n tÒ prÅtÄ fvrayeÝsa pÅleto elle désirait avoir plusieurs maris, au sens propre du terme, et elle se serait mariée dans les règles légales avec tous ceux à qui elle aurait accordé ses faveurs, si elle n’avait pas été découverte et condamnée à sa première tentative.
Curieusement d’ailleurs, ni Tacite, ni Suétone ne soulignent le fait que, déjà légalement mariée à Claude, Messaline ne pouvait pas contracter de nouveau mariage ! Son affaire avec Silius tenait de la mascarade, à moins qu’elle n’y ait vu une occasion d’introduire la polygamie à Rome. Et peut-être même avec la complicité de Claude qui avait apposé sa signature au bas du contrat de mariage et qui était bien capable d’envisager ce genre de réforme.
Quoi qu’il en soit, les ministres de Claude ne peuvent que s’opposer à un tel projet. Narcisse agit par simple fidélité envers l’empereur ; Calliste en bon politique souhaite, pardon pour l’anachronisme, ouvrir grand son parapluie ; Pallas travaillait en secret pour Agrippine dont il était l’amant (sunÆn t» AgrippÛnú) et a compris tout le parti qu’il pouvait tirer d’un pareil scandale.
La décision est prise, il reste à l’appliquer. En premier, il faut informer Claude des événements ou de leur tournure, ce qui ne va pas sans risque quand on connaît la primarité de son caractère et la violence de ses colères, ces colères imprévisibles, brèves, mais d’une extrême violence : Irae atque iracundiae conscius sibi, utramque excusavit edicto distinxitque, pollicitus alteram quidem brevem et innoxiam, alteram non iniustam fore conscient d’être enclin à la colère et à l’emportement, il demanda dans un édit qu’on lui pardonne ces deux défauts en les distinguant bien : il promit que ses emportements seraient brefs et inoffensifs, que ses colères ne seraient pas injustes. (Suétone, Claude, 38). Narcisse se charge de l’empereur, ce qui lui permet de garder la situation bien en main, mais avec une certaine prudence. Il réussit à convaincre, non sans peine, Calpurnia et Cleopatra, les deux prostituées qui se tiennent habituellement au service de Claude, de lui annoncer que sa femme vient d’épouser un consul désigné.
On imagine la scène à l’heure de la sieste : Claude, alourdi comme d’habitude par un repas trop copieux, embué par le vin, prêt à assouvir ses désirs érotiques, voit Calpurnia se jeter à ses genoux et crier nupsit Messalina Silio ! Messaline a épousé Silius ! Devant l’air ahuri du pauvre homme, elle lui fait confirmer la nouvelle par Cleopatra, puis elle lui conseille de faire appeler Narcisse. Claude reprend un peu ses esprits et demande Narcisse. Celui-ci, qui devait suivre la scène derrière une porte ou une tenture, comprend qu’il peut se présenter sans risque. Il a préparé son discours.
Is veniam in praeteritum petens quod ei Vettios, Plautios dissimulavisset, nec nunc adulteria obiecturum ait, ne domum servitia et ceteros fortunae paratus reposceret. Frueretur immo his set redderet uxorem rumperetque tabulas nuptialis. An discidium, inquit, tuum nosti ? nam matrimonium Silii vidit populus et senatus et miles ; ac ni propere agis, tenet urbem maritus il lui demande pardon pour le passé : il lui a caché les Vettius et les Plautius ; il ne parle pas en ce moment pour lui dénoncer des adultères, pas plus qu’il ne l’engage à se faire rendre sa maison, ses esclaves et les autres ornements de sa grandeur. Que l’autre en profite au contraire, mais qu’il lui rende sa femme et qu’il déchire le contrat de mariage. « Tu n’étais pas au courant, dit-il, de ta répudiation ? Le peuple, le sénat et l’armée ont vu le mariage de Silius : alors si tu n’agis pas rapidement, Rome appartient au mari ! » (Tacite, Annales, XI, 30).
Discours habile : Claude est cocu, d’ailleurs il le savait, mais jusqu’à quel point ? Ce n’est pas le plus grave : il entretient à son insu les amants de sa femme, voilà une circonstance aggravante. Ce n’est pas encore le plus grave : il a été répudié, comme une femme, et surtout il risque de perdre son trône, puisque l’investiture impériale dépend théoriquement du peuple, mais en réalité du sénat qui l’accorde et des prétoriens qui la décident. Cela, Claude en sait quelque chose : il leur doit son accession au pouvoir. Et puis, il y a un point que Narcisse ne développe pas : si Messaline l’avait pas répudié, en admettant que cela soit possible, il serait au courant. Ne se considérerait-elle pas comme veuve ?
kaÜ ¤kfob®saw aétòn Éw kaÜ t°w MessalÛnhw ¤keÝnñn te pokteneÝn kaÜ SÛlion ¤w t¯n rx¯n ntikayistnai melloæshw, n¡peise sullabeÝn tinaw kaÜ basanÛsai l’ayant effrayé en lui expliquant que Messaline allait le faire tuer et que Silius allait le remplacer au pouvoir, il le persuada de faire arrêter et torturer quelques témoins. (Dion Cassius, LXI, 31)
Claude, qui a vraiment retrouvé sa lucidité, réunit un conseil et décide de rentrer à Rome, en particulier pour s’assurer la fidélité des prétoriens. Satis constat eo pavore offusum Claudium ut identidem interrogaret an ipse imperii potens, an Silius privatus esset on sait de source sûre que (sur le chemin du retour) Claude souffrait d’une telle peur qu’il demandait à chaque instant s’il était bien le maître de l’empire et si Silius n’était qu’un simple particulier. (Tacite, Annales, XI, 31) foedum in modum trepidus ad castra confugit, nihil tota via quam essetne sibi salvum imperium requirens pris d’une terreur honteuse, il se courut se réfugier dans le camp des prétoriens, et ne demanda rien d’autre tout au long du chemin que « s’il était toujours empereur » (Suétone, Claude, 36).
Ergo Narcissus, adsumptis quibus idem metus, non aliam spem incolumitatis Caesaris adfirmat quam si ius militum uno illo die in aliquem libertorum transferret, seque offert suscepturum. Ac ne, dum in urbem vehitur, ad paenitentiam a L. Vitellio et Largo Caecina mutaretur, in eodem gestamine sedem poscit adsumiturque Ainsi Narcisse, qui s’était rallié ceux qui éprouvaient les mêmes craintes que lui, affirme que la seule chance d’assurer la sécurité de César est de remettre pour cette journée-là et cette journée-là seulement le commandement des prétoriens à l’un des affranchis, et il propose de s’en charger. Puis, pour éviter que pendant le trajet de retour à Rome Claude ne change d’avis sous l’influence de Lucius Vitellius et de Largus Caecina, il demande une place dans la voiture qu’eux et l’obtient. (Tacite, Annales, XI, 33).
Dans son roman « Le procès Néron », Pierre Grimal raconte brillamment la suite de ce tragique vaudeville en suivant de très près le récit de Tacite :
Pendant ce temps Narcisse,
qui faisait, depuis plusieurs jours, surveiller l’Augusta, était au courant de
ses moindres gestes et de ceux de ses amis. Il savait que le mariage sacrilège
avait été célébré dans les jardins de Valerius Asiaticus, dont elle appréciait
particulièrement les grands arbres et les ombrages, et qu’elle avait acquis en
provoquant, sur de fausses accusations, la condamnation à mort de leur
propriétaire. Il savait aussi qu’une l’alarme avait été donnée, que l’Augusta
avait quitté les jardins d’Asiaticus et se trouvait maintenant dans ceux de
Lucullus, où, apparemment, elle préparait sa défense. Quant à ses amis, qui
avaient participé à la fête, ils s’étaient, pour la plupart, dispersés.
Narcisse prit l’initiative de les faire arrêter, un peu partout, dans la Ville,
et jusque chez eux. Il fit aussi garder les issues des jardins où s’était
retirée l’Augusta. Il savait qu’elle ne se rendrait pas sans lutter jusqu’au
bout. Elle attendait certainement le moment où il lui serait possible de
rencontrer Claude, et l’on pouvait tout craindre si elle parvenait à reprendre
son ascendant sur lui.
Narcisse ne se
trompait pas. Déjà elle passait à l’offensive, sortait des jardins à pied,
accompagnée seulement de trois suivantes. Les gardes n’osèrent pas l’en
empêcher. En même temps elle ordonne qu’on lui amène ses enfants et envoie un
message à la grande Vestale lui demandant de venir l’assister. Puis elle se met
en devoir de traverser la Ville à pied, en direction d’Ostie. Sur sa route elle
avise une charrette, de celles qui servent à transporter les débris et les
ordures, et enjoint à l’homme qui la conduisait de prendre le chemin qu’elle
lui indique. La rencontre avec Claude eut lieu près du bois sacré d’Égérie, et,
vers le même moment, survint la grande Vestale.
Claude, en les
voyant, ne fit aucun geste et ne prononça pas une parole. Il paraissait plongé
dans une torpeur dont il ne pouvait ou ne voulait sortir pour prendre une
décision. Il abandonnait tout aux mains de Narcisse, mais jusqu’à quel
point ? Le pire était encore possible si l’on n’agissait sans retard. Les
enfants de l’Augusta étaient sur le point de rejoindre leur mère et la grande
Vestale exigeait de l’empereur qu’il eût à entendre la défense de son épouse.
Très habilement Narcisse réussit à éloigner tout le monde, empêcha Messaline de
parvenir jusqu’à la voiture où se trouvait Claude, pria la vestale de retourner
à ses devoirs, promit ce que l’on voulut, et [le] cortège put continuer sa
route, cependant que Claude demeurait enfermé dans son silence. Il fallait à
tout prix le faire sortir de cette torpeur, lui donner des preuves du complot
dont il avait failli être victime. [On alla] d’abord dans la maison de Silius,
où on lui fit voir que beaucoup d’objets précieux provenant du Palatium y
avaient été transportés. Cette vue arracha un moment le prince à son
indifférence. Il se mit en colère et déclara que, de tout cela, il saurait
tirer vengeance. Narcisse en profita pour le conduire au camp de la garde, où
il le fit acclamer par les soldats, puis on revint au Palatium et on lui servit
son dîner. Il semblait avoir retrouvé ses sens, mais aussi, avec eux, ses
sentiments véritables à l’égard de Messaline.
Vbi vino incaluit, iri iubet nuntiarique « miserae » (hoc enim verbo usum ferunt) dicendam ad causam postera die adesset. Quod ubi auditum et languescere ira, redire amor ac, si cunctarentur, propinqua nox et uxorii cubiculi memoria timebantur lorsqu’il fut échauffé par le vin, il ordonna qu’on aille la chercher et qu’on annonce « à la malheureuse », on dit que ce sont ses mots exacts, pour qu’elle puisse le lendemain plaider sa cause en personne. Lorsqu’on entendit cela, on comprit que sa colère faiblissait et que son désir amoureux le reprenait, on se mit à craindre, si on attendait trop, la nuit qui venait et les souvenirs du lit conjugal. (Tacite, Annales, XI, 37)
Narcisse décide alors
d’en finir. Dans le soir qui tombe il se rend, avec des gardes, aux Jardins de
Lucullus où Messaline était revenue et la trouve prostrée, sa mère à ses côtés.
Lorsqu’elle le vit elle comprit et saisit un poignard qui se trouvait près
d’elle, mais n’eut pas le courage d’aller jusqu’au bout de son geste. Ce fut le
tribun de la cohorte qui, d’un seul coup, mit fin à sa vie, au crépuscule de
cette interminable journée.
Tacite dit que Narcisse ne se rendit pas en personne aux Jardins de Lucullus, mais y envoya un affranchi du nom d’Evodus (Eëodow : « qui offre une route facile » !) pour surveiller et contrôler les prétoriens. Suétone se borne à dire que Quam cum comperisset super cetera flagitia atque dedecora C. Silio etiam nupsisse dote inter auspices consignata, supplicio adfecit lorsqu’il (Claude) découvrit qu’en plus de ses autres scandales et de son inconduite elle était allé jusqu’à épouser Gaius Silius, en passant un contrat de mariage devant témoins, il la fit conduire au supplice (Claude, 26). Dion Cassius (LXI, 31) affirme que Claude
aét¯n t¯n MessalÝnan ¤w toçw toè Asiatikoè k®pouw, di' oìsper oéx ´kista pvlÅlei, naxvr®sasan p¡sfajen fit tuer Messaline elle-même qui s’était réfugiée dans les Jardins d’Asiaticus, qui ne contribuèrent pas peu à la perdre.
Ainsi finit Messaline. Ajoutons que le sénat soulagé ou flagorneur décréta la damnatio memoriae de l’impératrice déchue : nomen et effigies privatis ac publicis locis demovendas son nom et ses images devaient être ôtés des lieux privés comme des lieux publics. (Tacite, Annales, XI, 38).
Inter cetera in eo (Claudio Caesari) mirati sunt homines et oblivionem et inconsiderantiam, vel ut Graece dicam, meteorian et ablepsian. Occisa Messalina, paulo post quam in triclinio decubuit, cur domina non veniret requisiit Entre autres choses, ce qui surprenait chez Claude, c’étaient son manque de suite dans les idées et son inconscience ou, pour employer les mots grecs, sa meteoria (« tête en l’air ») et son ablepsia (« il ne voyait pas plus loin que le bout de son nez »). Après l’exécution de Messaline, il se mit à table et demanda au bout de quelques instants pourquoi la maîtresse de maison ne venait pas dîner. (Suétone, Claude, 39)

MESSALINA KAIS(ARA) [SEBAS(TH)]