Noctes Gallicanae

Abrégé

d'Histoire romaine


La période royale

Énée et les Troyens

Romulus

Numa

Tullus Hostilius

Ancus Marcius

Tarquin l'Ancien

Servius Tullius

Tarquin le Superbe

 


753 Fondation de Rome par Romulus

Vrbem Romam, sicuti ego accepi, condidere atque habuere initio Troiani, qui Aenea duce profugi sedibus incertis uagabantur, et cum his Aborigines, genus hominum agreste, sine legibus, sine imperio, liberum atque solutum. hi postquam in una moenia conuenere, dispari genere, dissimili lingua, alius alio more uiuentes, incredibile memoratu est quam facile coaluerint : ita breui multitudo diuersa atque uaga concordia ciuitas facta erat. (Salluste, Catilina, 6)


Romulus 753-715

 

Naissance des jumeaux Romulus et Rémus 

Proca deinde regnat. Is Numitorem atque Amulium procreat, Numitori, qui stirpis maximus erat, regnum uetustum Siluiae gentis legat. Plus tamen uis potuit quam uoluntas patris aut uerecundia aetatis: pulso fratre Amulius regnat. Addit sceleri scelus: stirpem fratris uirilem interemit, fratris filiae Reae Siluiae per speciem honoris cum Vestalem eam legisset perpetua uirginitate spem partus adimit.

Le roi suivant [d'Albe-la-Longue] fut Proca, père de Numitor et d'Amulius ; il transmit à Numitor, qui était l'aîné l'antique pouvoir des Silvius. Mais la violence l'emporta sur la volonté d'un père ou le droit de naissance : Amulius détrôna son frère et exerça le pouvoir. À ce crime il en ajouta un autre : il tua toute la descendance mâle de son frère. Il désigna comme vestale la fille de son frère, Rhéa Silvia, sous prétexte de l'honorer : en la vouant à la virginité, il lui ôtait l'espoir d'avoir des enfants.

Sed debebatur, ut opinor, fatis tantae origo urbis maximique secundum deorum opes imperii principium. Vi compressa Vestalis cum geminum partum edidisset, seu ita rata seu quia deus auctor culpae honestior erat, Martem incertae stirpis patrem nuncupat. Sed nec di nec homines aut ipsam aut stirpem a crudelitate regia uindicant: sacerdos uincta in custodiam datur, pueros in profluentem aquam mitti iubet. Forte quadam diuinitus super ripas Tiberis effusus lenibus stagnis nec adiri usquam ad iusti cursum poterat amnis et posse quamuis languida mergi aqua infantes spem ferentibus dabat. Ita uelut defuncti regis imperio in proxima alluuie ubi nunc ficus Ruminalis est - Romularem uocatam ferunt - pueros exponunt.

Mais la naissance d'une si grande ville et le début d'un empire que le pouvoir seul des dieux devait surpasser étaient, je pense, entre les mains du destin : la Vestale, violée, mit au monde des jumeaux ; elle prétendit que Mars était leur père, ou elle croyait que c'était vrai, ou elle voulait cacher sa faute en la mettant sur le compte d'un dieu. Mais ni les dieux ni les hommes ne purent soustraire la mère ou sa descendance à la cruauté du roi : il fit enchaîner et emprisonner la prêtresse et ordonna que les enfants soient jetés dans le fleuve. Par quelque hasard providentiel, le Tibre avait débordé et formait de vastes nappes d'eau dormante ; les porteurs ne pouvant atteindre le lit du fleuve, crurent qu'il y avait assez d'eau pour noyer des nouveau-nés, même s'il n'y avait pas de courant. Persuadés d'avoir rempli leur mission, ils laissèrent les enfants dans la première fondrière venue, à l'endroit où se dresse aujourd'hui le figuier de Rumina ; on dit qu'il aurait porté le nom de Romulus.

Vastae tum in his locis solitudines erant. Tenet fama cum fluitantem alueum, quo expositi erant pueri, tenuis in sicco aqua destituisset, lupam sitientem ex montibus qui circa sunt ad puerilem uagitum cursum flexisse; eam submissas infantibus adeo mitem praebuisse mammas ut lingua lambentem pueros magister regii pecoris inuenerit - Faustulo fuisse nomen ferunt - ab eo ad stabula Larentiae uxori educandos datos. Sunt qui Larentiam uolgato corpore lupam inter pastores uocatam putent; inde locum fabulae ac miraculo datum. Ita geniti itaque educati, cum primum adoleuit aetas.

L'endroit était alors désert et inhabité. Selon la légende, la corbeille dans laquelle les enfants avaient été abandonnés flotta puis s'immobilisa quand l'eau se retira ; une louve, que la soif avait fait descendre des montagnes voisines, accourut en entendant les cris des nouveau-nés ; se couchant, elle leur présenta délicatement ses mamelles si bien que le berger du roi - il s'appelait Faustulus d'après la tradition - la trouva en train de les lécher. Il les emmena à la bergerie et les donna à élever à sa femme Larentia ; selon certains, Larentia était une prostituée et les bergers l'auraient surnommée " la louve ", ce serait l'origine du récit et du miracle. Telle fut leur naissance et leur enfance. (Tite-Live, Hist. Rom., I, 3-4.)

Romulus et Rémus rétablissent Numitor

 

Faustulus avait compris depuis longtemps que les jumeaux étaient les fils de Rhéa Silvia. Le hasard met Rémus en présence de Numitor qui était relégué sur son domaine campagnard. Les jeunes gens provoquent une émeute au cours de laquelle Rémus égorge Amulius.

Après la mort d'Amulius et le rétablissement de l'ordre, les deux frères ne voulurent ni habiter Albe sans y régner ni régner du vivant de leur grand-père. Aussi, après avoir rétabli Numitor dans sa dignité royale et rendu à leur mère les honneurs qui lui étaient dus, ils résolurent de s'établir à part et de fonder une ville dans les lieux mêmes où ils avaient été nourris à leur naissance. Plutarque, Vie de Romulus, 9.

 

La fondation de Rome

Interuenit deinde his cogitationibus auitum malum, regni cupido, atque inde foedum certamen coortum a satis miti principio. Quoniam gemini essent nec aetatis uerecundia discrimen facere posset, ut di quorum tutelae ea loca essent auguriis legerent qui nomen nouae urbi daret, qui conditam imperio regeret, Palatium Romulus, Remus Auentinum ad inaugurandum templa capiunt.

Le mal héréditaire de la famille, la passion du pouvoir, fit obstacle à ces projets et une circonstance bien anodine provoqua une affreuse rivalité. Comme ils étaient jumeaux et qu'on ne pouvait les départager en fonction de l'âge, les jeunes gens voulurent que les dieux protecteurs des deux désignent par le vol des oiseaux celui qui donnerait son nom à la ville nouvelle et qui régnerait sur la ville une fois qu'elle serait fondée ; pour observer les oiseaux, Romulus se plaça sur le Palatin, Rémus sur l'Aventin.

Priori Remo augurium uenisse fertur, sex uoltures; iamque nuntiato augurio cum duplex numerus Romulo se ostendisset, utrumque regem sua multitudo consalutauerat: tempore illi praecepto, at hi numero auium regnum trahebant. Inde cum altercatione congressi certamine irarum ad caedem uertuntur; ibi in turba ictus Remus cecidit. Volgatior fama est ludibrio fratris Remum nouos transiluisse muros; inde ab irato Romulo, cum uerbis quoque increpitans adiecisset, " Sic deinde, quicumque alius transiliet moenia mea, " interfectum. Ita solus potitus imperio Romulus; condita urbs conditoris nomine appellata.

D'après la tradition, Rémus fut le premier à constater un signe : six vautours ; la nouvelle se répandait déjà quand le double d'oiseaux se montra à Romulus et chacun fut salué par ses partisans du titre de roi. Ils revendiquaient le pouvoir en faisant valoir les uns la priorité dans le temps, les autres le nombre des oiseaux. Ils en vinrent à se disputer, la colère monta et le sang coula. Dans la bagarre Rémus tomba, mortellement blessé. Il existe une autre version des faits, plus répandue : par dérision, Rémus aurait franchi les limites que son frère venait de tracer. Romulus l'aurait tué sous le coup de la colère, en ajoutant cet avertissement : " Qu'il en soit de même à l'avenir pour tout homme qui franchira mon enceinte ! " C'est ainsi que Romulus régna seul ; la ville une fois fondée prit le nom de son fondateur. (Tite-Live, Hist.rom., I, 6-7)

 

Romulus se mit à bâtir la ville. Il avait fait venir d'Etrurie des hommes pour le guider et lui enseigner en détail les rites et les formules à observer, comme dans une cérémonie religieuse. On creusa vers l'endroit qu'on appelle aujourd'hui le Comice une fosse circulaire où l'on déposa les prémices de tout ce dont l'usage est légitimé par la loi ou rendu nécessaire par la nature. A la fin, chacun y jeta une poignée de terre apportée du pays d'où il était venu et on mêla le tout ensemble. Ils donnent à cette fosse le nom de mundus, le même qu'à l'Olympe. Puis on traça autour de ce centre l'enceinte de la ville, en lui donnant la forme d'un cercle. Le fondateur, ayant mis à sa charrue un soc d'airain, y attelle un boeuf et une vache, puis les conduit en creusant sur la ligne circulaire qu'on a tracée un sillon profond. Des hommes le suivent, qui sont chargés de rejeter en dedans les mottes que la charrue soulève et de n'en laisser aucune en dehors. C'est cette ligne qui marque le contour des murailles ; elle porte le nom de pomerium, mot syncopé qui signifie " derrière ou après la muraille ". Là ou l'on veut intercaler une porte, on retire le soc, on soulève la charrue et on laisse un intervalle. Aussi considère-t-on comme sacré le mur tout entier, à l'exception des portes. Si l'on tenait les portes pour sacrées, on ne pourrait, sans craindre la colère divine, y faire passer ni les choses nécessaires qui entrent dans la ville ni les choses impures qu'on en rejette. (Plutarque, Vie de Romulus, 11)

 

Les premiers fondements de la ville étaient à peine posés qu'ils établirent un sanctuaire où les hors la loi trouvèrent un refuge et qu'ils appelèrent le sanctuaire du dieu Asile. Ils y recevaient tout le monde et ne rendaient ni l'esclave à son maître, ni le pauvre à ses créanciers, ni le meurtrier aux magistrats ; ils assuraient que ce droit d'asile général avait été confirmé par un oracle de la Pythie. C'est ainsi que la ville, qui, d'abord, n'avait pas compté, dit-on, plus de mille foyers, accrut rapidement sa population. (Plutarque, Vie de Romulus, 9)

 

L'enlèvement des Sabines

L'enlèvement des Sabines ne fut pas un coup d'audace et de violence, mais une nécessité imposée par le manque de femmes qui consentissent à les épouser ; car, après les avoir ravies, ils leur témoignèrent les plus grands égards. [...]

Ce fut le quatrième mois après la fondation de la ville, suivant Fabius, qu'eut lieu l'audacieux enlèvement des Sabines. [...] Si Romulus attaqua les Sabins, c'est parce qu'il voyait sa ville, dès sa fondation, remplie d'étrangers dont quelques-uns seulement avaient des femmes et dont la majorité était un ramassis de gens pauvres et obscurs, qui étaient méprisés et ne semblaient devoir posséder ni cohésion ni stabilité, et parce que, d'autre part, il espérait que cette violence amènerait en quelque sorte un début de fusion et de communauté avec les Sabins, quand les ravisseurs auraient apprivoisé leurs femmes. Voici comment il s'y prit. Il commença par faire répandre le bruit qu'il avait découvert, caché sous la terre, l'autel d'un dieu. [...] Romulus fit annoncer qu'il offrirait sur cet autel un brillant sacrifice, accompagné d'un concours et d'un spectacle public. On y vint en foule. Romulus se plaça lui-même au premier rang avec les principaux citoyens vêtu d'un manteau de pourpre. Il devait donner le signal de l'attaque en se levant et en écartant les plis de son manteau pour s'en envelopper de nouveau. Un grand nombre d'hommes armés d'épées tenaient leurs yeux attachés sur lui. Au signal convenu, ils tirèrent leurs épées et, se précipitant à grands cris, enlevèrent les filles des Sabins, mais laissèrent ceux-ci prendre la fuite, sans les poursuivre. Les uns disent qu'il n'y en eut que trente d'enlevées, lesquelles donnèrent leurs noms aux curies ; mais Valerius Antias en porte le nombre à cinq cent vingt-sept et Juba à six cent quatre-vingt-trois jeunes filles La meilleure justification de la conduite de Romulus, c'est qu'on ne prit qu'une seule femme mariée, Hersilia, et encore par erreur, ce qui prouve que ce n'était pas pour violenter ni outrager les Sabins que les Romains se portèrent à cet enlèvement, mais qu'ils le firent dans l'intention de mélanger et d'unir les deux peuples en un seul par les liens les plus étroits. [...] Cet audacieux enlèvement eut lieu le dix-huit du mois qui s'appelait alors Sextilis et qui est devenu le mois d'août, jour où l'on célèbre la fête de Consus. (Plutarque, Vie de Romulus, 9-14)

 

Romulus ayant refusé de rendre les jeunes filles et exhorté les Sabins à accepter l'union avec Rome, ceux-ci passèrent beaucoup de temps à délibérer et à se préparer à la guerre. Mais Acron, roi des Céninètes, homme emporté et habile à la guerre, qui avait suspecté les premières entreprises de l'audacieux Romulus, jugea, après l'enlèvement des femmes, qu'il devenait redoutable à tous les peuples, et que sa conduite finirait par être intolérable si on ne le châtiait pas. Aussi prit-il l'initiative de la guerre ; il marcha avec une nombreuse armée contre Romulus qui, de son côté, sortit à sa rencontre. Quand ils furent présence et se furent mesurés des yeux, ils se provoquèrent à lutter en combat singulier, tandis que leurs armées resteraient en repos sous les armes. Alors Romulus fit voeu, s'il était vainqueur et abattait son adversaire, de rapporter et de consacrer à Jupiter les armes d'Acron. Il le vainquit et le tua, puis, la bataille s'étant engagée, il mit l'armée ennemie en déroute et s'empara même de Cénina, mais il ne fit d'autre mal à ceux qui y furent pris que de les obliger à détruire leurs maisons et à le suivre à Rome, pour y jouir des mêmes droits que ses citoyens. Rien ne contribua plus à l'agrandissement de Rome que ce procédé toujours employé par les Romains de s'annexer et d'incorporer les peuples vaincus. (Plutarque, Vie de Romulus, 16)

 

Les dépouilles opimes

Inde exercitu uictore reducto, ipse cum factis uir magnificus tum factorum ostentator haud minor, spolia ducis hostium caesi suspensa fabricato ad id apte ferculo gerens in Capitolium escendit; ibique ea cum ad quercum pastoribus sacram deposuisset, simul cum dono designauit templo Iouis fines cognomenque addidit deo : " Iuppiter Feretri, inquit, haec tibi uictor Romulus rex regia arma fero, templumque his regionibus quas modo animo metatus sum dedico, sedem opimis spoliis quae regibus ducibusque hostium caesis me auctorem sequentes posteri ferent. " Haec templi est origo quod primum omnium Romae sacratum est.

De retour avec son armée victorieuse, le roi, salué comme un héros en raison de ses exploits et expert dans l'art de les mettre en valeur, monta au Capitole, portant sur un brancard spécialement fabriqué pour cet usage les dépouilles prises sur le cadavre du chef ennemi et les déposa au pied d'un chêne vénéré par les bergers ; tout en déposant son offrande, il dessina les limites d'un sanctuaire en l'honneur de Jupiter et désigna le dieu d'un nom nouveau : " Jupiter Férétrien, voici des dépouilles royales que moi, le roi Romulus, je t'apporte en offrande ; je te consacre un temple sur l'emplacement que je viens de délimiter, il est destiné à recevoir les dépouilles opimes qu'apporteront ceux qui après moi auront tué un roi ou un chef ennemi. " Telle est l'origine de ce temple, le plus ancien des temples romains. (Tite-Live, Hist.rom., I, 10)

 

La paix avec les Sabins.

 

Les Sabins attaquent Rome. Après l'épisode de Tarpeia, Romains et Sabins sont prêts pour la bataille finale.

 

Tum Sabinae mulieres, quarum ex iniuria bellum ortum erat, crinibus passis scissaque ueste, uicto malis muliebri pauore, ausae se inter tela uolantia inferre, ex transuerso impetu facto dirimere infestas acies, dirimere iras, hinc patres, hinc uiros orantes, ne sanguine se nefando soceri generique respergerent, ne parricidio macularent partus suos, nepotum illi, hi liberum progeniem. " Si adfinitatis inter uos, si conubii piget, in nos uertite iras; nos causa belli, nos uolnerum ac caedium uiris ac parentibus sumus; melius peribimus quam sine alteris uestrum uiduae aut orbae uiuemus. " Mouet res cum multitudinem tum duces; silentium et repentina fit quies; inde ad foedus faciendum duces prodeunt. Nec pacem modo sed ciuitatem unam ex duabus faciunt. Regnum consociant: imperium omne conferunt Romam. Ita geminata urbe ut Sabinis tamen aliquid daretur Quirites a Curibus appellati.

Alors les Sabines, dont l'enlèvement avait causé cette guerre, après avoir dénoué leurs cheveux et déchiré leurs vêtements osèrent, tant la douleur l'emportait sur la peur naturelle aux femmes, s'avancer au milieu des traits qui volaient. Elles se précipitèrent au milieu du champ de bataille, séparant les armées en ligne, séparant les ressentiments ; elles suppliaient tour à tour leur père et leur mari de ne pas se couvrir par un crime affreux du sang d'un gendre ou d'un beau-père, de ne pas souiller par le meurtre de leurs parents les enfants qu'elles avaient mis au monde, leurs petits-fils ou leurs fils. " Si vous n'acceptez pas cette alliance et cette union, tournez contre nous votre colère : c'est pour nous que vous faites la guerre, pour nous que nos pères et nos maris sont blessés et succombent à leurs blessures. Mieux vaudrait pour nous être mortes que vous survivre, ou veuves ou orphelines ! " La scène émut à la fois les soldats et les chefs. Le silence s'établit soudain et on cessa de se battre. Les chefs s'avancèrent donc pour conclure un accord. Ils firent la paix et décidèrent en outre de réunir les deux états ; le pouvoir royal fut partagé et le gouvernement concentré à Rome. La Ville avait ainsi doublé et les citoyens, pour accorder malgré tout une compensation aux Sabins, prirent le nom de Quirites, qui vient de Cures [ville sabine dont T. Tatius était roi]. (Tite-Live, Hist.rom., I, 13)

 

Mort et apothéose de Romulus (-717).

 

His immortalibus editis operibus cum ad exercitum recensendum contionem in campo ad Caprae paludem haberet, subito coorta tempestas cum magno fragore tonitribusque tam denso regem operuit nimbo ut conspectum eius contioni abstulerit; nec deinde in terris Romulus fuit. Romana pubes sedato tandem pauore postquam ex tam turbido die serena et tranquilla lux rediit, ubi uacuam sedem regiam uidit, etsi satis credebat patribus qui proximi steterant sublimem raptum procella, tamen uelut orbitatis metu icta maestum aliquamdiu silentium obtinuit. Deinde a paucis initio facto, deum deo natum, regem parentemque urbis Romanae saluere uniuersi Romulum iubent; pacem precibus exposcunt, uti uolens propitius suam semper sospitet progeniem.

Après ces travaux dignes de l'immortalité, un jour où il avait rassemblé son armée dans la plaine près du marais de la Chèvre pour la passer en revue, un très violent orage, accompagné de coups de tonnerre, éclata soudain. Le roi fut enveloppé d'un nuage si épais que l'assemblée le perdit de vue : depuis ce jour Romulus ne reparut plus sur terre. Les hommes se remirent enfin de leur frayeur lorsque, après un cataclysme si violent, le temps redevint clair et beau. Voyant que le trône du roi demeurait vide, ils crurent les patriciens qui se trouvaient à côté de lui, quand ils affirmèrent que Romulus avait été emporté par l'orage, mais n'en gardaient pas moins un douloureux silence, accablés par cette perte qu'ils ressentaient comme celle d'un père. Ensuite, à l'initiative de quelques-uns, ils rendirent un hommage unanime à Romulus, dieu et fils d'un dieu, roi et père de Rome. Ils imploraient dans leurs prières sa bienveillance : puisse-t-il toujours protéger la race qui descendait de lui en étendant sur elle sa grâce et sa faveur. (Tite-Live, Hist.rom., I, 16)

 

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Numa Pompilius 715-672

 

Numa organise la vie civile et religieuse et prétend être inspiré par la nymphe Egeria (Égérie).

 Positis externorum periculorum curis, ne luxuriarent otio animi quos metus hostium disciplinaque militaris continuerat, omnium primum, rem ad multitudinem imperitam et illis saeculis rudem efficacissimam, deorum metum iniciendum ratus est. Qui cum descendere ad animos sine aliquo commento miraculi non posset, simulat sibi cum dea Egeria congressus nocturnos esse; eius se monitu quae acceptissima dis essent sacra instituere, sacerdotes suos cuique deorum praeficere. (Tite-Live, Hist. rom., I, 19)

 

Il institue le collège des pontifes et construit le temple de Janus dont la porte doit rester ouverte en temps de guerre et fermée en temps de paix. Il institue aussi le premier calendrier romain qui restera en usage jusque en ~45.

 

Atque omnium primum ad cursus lunae in duodecim menses discribit annum; quem quia tricenos dies singulis mensibus luna non explet desuntque sex dies solido anno qui solstitiali circumagitur orbe, intercalariis mensibus interponendis ita dispensauit, ut uicesimo anno ad metam eandem solis unde orsi essent, plenis omnium annorum spatiis dies congruerent. Idem nefastos dies fastosque fecit quia aliquando nihil cum populo agi utile futurum erat. Se fondant sur le cours de la lune, il commença par diviser l'année en douze mois ; étant donné que le cycle mensuel de la lune est inférieur à trente jours et qu'il manquait des jours pour former une année complète déterminée par le cours du soleil, il plaça dans l'intervalle des mois intercalaires de façon que tous les vingt ans les jours correspondent à nouveau à la position qu'avait le soleil au départ et forment un cycle complet. Il fixa aussi les jours néfastes (" fériés ") et les jours fastes (" ouvrables "), jugeant utile de suspendre certains jours l'activité politique. (Tite-Live, Hist. rom., I, 19)

 

Romulus avait été un roi guerrier, Numa accomplit une oeuvre législative dans la paix.

 

Ita duo deinceps reges, alius alia uia, ille bello, hic pace, ciuitatem auxerunt. Romulus septem et triginta regnauit annos, Numa tres et quadraginta. Cum ualida tum temperata et belli et pacis artibus erat ciuitas.

Ainsi, les deux premiers rois augmentèrent la puissance de Rome par des moyens différents, l'un par la guerre, l'autre par la paix. Le règne de Romulus avait duré trente-sept ans, celui de Numa quarante-trois : par leur politique extérieure et intérieure, ils laissaient un État fort et stable. (Tite-Live, Hist. rom., I, 21)

 

Des cinq monarques qui vécurent après lui, le dernier, renversé du pouvoir, vieillit en exil, et aucun des quatre autres ne mourut de mort naturelle. Trois d'entre eux, victimes de complots, furent assassinés. (Plutarque, Vie de Numa, 22)

 

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Tullus Hostilius 672-640

Son règne est occupé surtout par la guerre contre Albe.

Hic non solum proximo regi dissimilis sed ferocior etiam quam Romulus fuit. Cum aetas uiresque tum auita quoque gloria animum stimulabat. Senescere igitur ciuitatem otio ratus undique materiam excitandi belli quaerebat.

Très différent de son prédécesseur, ce roi était même encore plus violent que Romulus : son âge et sa fougue, sans compter la gloire dont son grand-père s'était couvert, l'encourageaient dans ce sens. Trouvant en effet que la cité s'engourdissait dans l'inaction, il cherchait constamment l'occasion de rallumer la guerre. (Tite-Live, Hist. rom., I, 22)

 

Pour éviter un massacre inutile entre Romains et Albains, on remet le sort du combat entre les mains de trois frères jumeaux pris dans chaque camp : les Horaces champions de Rome et les Curiaces, champions d'Albe : Horatii et Curiatii. La guerre s'achève avec la destruction d'Albe en 665.

Tullus Hostilius, le successeur immédiat de Numa, poursuivit de ses railleries et de ses sarcasmes la plupart des belles institutions de ce roi, en premier lieu et surtout son respect envers les dieux, qu'il accusait de rendre les hommes lâches et efféminés, et il tourna les citoyens vers la guerre ; mais il ne persista pas lui-même dans ces fanfaronnades : atteint d'une maladie douloureuse aux manifestations variées, il changea d'opinion et s'abandonna à une superstition qui n'avait rien de commun avec la piété de Numa et qu'il communiqua aux autres Romains, surtout quand ils le virent périr, à ce que l'on dit, brûlé par la foudre. (Plutarque, Vie de Numa, 22)

 

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Ancus Marcius 640-616

 

Numae Pompili regis nepos filia ortus Ancus Marcius erat. Qui ut regnare coepit et auitae gloriae memor et quia proximum regnum, cetera egregium, ab una parte haud satis prosperum fuerat aut neglectis religionibus aut praue cultis, longe antiquissimum ratus sacra publica ut ab Numa instituta erant facere.

Ancus Martius était le petit-fils de Numa par sa mère. Dès le début de son règne, le glorieux souvenir de son grand-père et la conviction que les malheurs du précédent règne, remarquable par ailleurs, venaient uniquement de la négligence des pratiques religieuses ou des irrégularités commises dans leur application, l'invitèrent à rétablir avant toute chose les cérémonies publiques instituées par Numa. (Tite-Live, Hist. rom., I, 32)

 

Hic temptandae scientiae Atti Naui auguris causa fertur consuluisse eum, an id, de quo cogitaret, effici posset ; quod cum ille fieri posse dixisset, iussisse eum nouacula cotem praecidere, idque ab Atto protinus factum.

C'est lui qui, à ce qu'on rapporte, pour éprouver la science de l'augure Attius Naevius, le consulta pour savoir si ce à quoi il songeait était réalisable ; comme celui-ci avait répondu oui, il lui ordonna de couper une pierre avec un rasoir, ce qui fut aussitôt fait par Attius. (Tite-Live, Periochae, 1b)

 

Ancus Marcius achève la conquête du Latium.

Regnauit Ancus annos quattuor et uiginti, cuilibet superiorum regum belli pacisque et artibus et gloria par.

Ancus régna pendant vingt-quatre ans; à la guerre comme en temps de paix il égala tous ses prédécesseurs par ses qualités personnelles et par sa gloire. (Tite-Live, Hist. rom., I, 35)

 

Eo regnante Lucumo, Demarati Corinthi filius, a Tarquinis, Etrusca ciuitate, Romam uenit et in amicitiam Anci receptus Tarquini Prisci nomen ferre coepit et post mortem Anci regnum excepit.

Sous son règne, Lucumon, fil de Démarate le Corinthien, vint de Tarquinies, ville étrusque, à Rome ; accueilli en ami par Ancus, il commença à porter le nom de Tarquin l'Ancien et reçut le pouvoir royal à la mort d'Ancus. (Tite-Live, Periochae, 1b)

 

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Tarquinius Priscus 616-578

 

Tarquin l'Ancien était le fils d'un Grec et d'une Étrusque. On lui attribue la construction de la Cloaca maxima et du forum. Épouse de Tarquin, Tanaquilla prend le pouvoir après l'assassinat de son mari et aide Servius Tullius à monter sur le trône.

Tarquinius postea Priscus, quamvis transmarinae originis, regnum ultro petens accepit ob industriam atque elegantiam ; quippe qui oriundus Corintho Graecum ingenium Italicis artibus miscuisset. Hic et senatus majestatem numero ampliavit, et centuriis tribus auxit, quatenus Attius Nevius numerum augere prohibebat, vir summus augurio. Quem rex in experimentum rogavit, fierine posset, quod ipse mente conceperat. Ille rem expertus augurio, posse respondit. "Atquin hoc, inquit, agitaram, an cotem illam secare novacula possem"; et augur "potes ergo", inquit, et secuit. Inde Romanis sacer auguratus. Neque pace Tarquinius quam bello promptior. Duodecim namque Tusciae populos frequentibus armis subegit. Inde fasces, trabeae, curules, anuli, phalerae, paludamenta, praetextae, inde quod aureo curru, quattuor equis triumphatur, togae pictae tunicaeque palmatae, omnia denique decora et insignia, quibus imperii dignitas eminet.

Tarquin l'Ancien, quoique né outre-mer, sollicita ensuite lui-même le pouvoir suprême et l'obtint en raison de son activité et de sa distinction; originaire en effet de Corinthe, il avait ajouté ses qualités de Grec à ses talents d'Italien. Il accrut la majesté du Sénat en augmentant le nombre de ses membres, et l'effectif des tribus en augmentant celui des centuries, dans la mesure où Attius Naevius, maître dans l'art augural, l'empêchait d'augmenter le nombre des tribus. Le roi le fit venir et lui demanda, pour l'éprouver, si ce qu'il projetait était réalisable. Celui-ci, ayant fait l'épreuve par divination augurale, répondit que oui. "Eh bien, je me demandais, dit le roi, si je pourrais couper cette pierre à aiguiser avec un rasoir". "Tu le peux", dit l'augure, et il la coupa. Depuis, l'augurat est sacré pour les Romains. Tarquin ne montra pas d'ailleurs moins de dispositions dans la guerre que dans la paix. Il soumit en effet les douze peuples d'Étrurie après de fréquents combats. C'est de chez eux que vient l'usage des faisceaux, trabées, chaises curules, anneaux, phalères, paludamenta, toges prétextes, de là, le char doré, les quatre chevaux du triomphateur, les toges bordées et les tuniques ornées de palmes, en un mot, tous les ornements et insignes qui rehaussent la dignité du commandement. (Florus, Epitomae, I, 5)

 

Les historiens pensent que Tarquin l'Ancien était en réalité le chef d'une garnison étrusque installée à Rome (non sans résistance). Les Romains savaient d'ailleurs que Tarquin avait été assassiné à l'instigation des fils d'Ancus Marcius, roi sabin, qui cherchaient à recouvrer le trône paternel. L'histoire légendaire garde ainsi le souvenir des premiers épisodes, entourés de mystère, de la très longue lutte historique entre les Étrusques et les Romains.

 

Un discours de l'empereur Claude, prononcé en 48 ap. J.-C. et découvert à Lyon gravé sur une table de bronze, conserve le souvenir des influences étrusques à Rome:

Quondam reges hanc tenuere urbem, nec tamen domesticis successoribus eam tradere contigit. Supervenere alieni et quidem externi, ut Numa Romulo succescerit ex Sabinis veniens, vicinus quidem, sed tunc externus, ut Anco Marcio Priscus Tarquinius. Is propter temeratum sanguinem, quod patre Demaratho Corinthio natus erat et Tarquiniensi matre generosa, sed inopi ut quae tali marito necesse habuerit succumbere, cum domi repelleretur a gerendis honoribus, postquam Romam migravit, regnum adeptus est. Huic quoque et filio nepotive eius (nam et hoc inter auctores discrepat) insertus Servius Tullius, si nostros sequimur, captiva natus Ocresia; si Tuscos, Caeli quondam Vivennae sodalis fidelissimus omnisque eius casus comes, postquam varia fortuna exactus cum omnibus reliquis Caeliani exercitus Etruria excessit, montem Caelium occupavit et a duce suo Caelio ita appellitatus, mutatoque nomine (nam Tusce Mastarna ei nomen erat) ita appellatus est, ut dixi, et regnum summa cum rei publicae utilitate optinuit.

Autrefois des rois régnèrent sur cette ville, mais le sort a voulu qu'ils ne transmettent pas leur pouvoir à des successeurs de leur maison. Ils l'ont laissé à d'autres, et même à des étrangers: Numa qui succéda à Romulus venait de Sabine, voisin certes mais étranger à cette époque-là ; à Ancus Marcius succéda Tarquin l'Ancien. Celui-ci avait un tempérament bouillant : son père était Démarate de Corinthe et sa mère était issue d'une grande famille désargentée de Tarquinies. C'est pourquoi elle dut se résigner à épouser un homme de cette sorte. Comme on refusait à Tarquin de faire une carrière politique dans sa cité, il émigra à Rome et s'empara du pouvoir royal. A lui aussi et à son fils (en effet, sur ce point aussi les auteurs ne sont pas d'accord) succéda Servius Tullius. Celui-ci, si nous suivons les sources latines, était fils d'une prisonnière de guerre, Ocresia ; si nous suivons les sources étrusques, il fut d'abord l'ami le plus fidèle de Caelius Vicenna et le compagnon de toutes ses aventures. Par la suite, poussé par son désir de tenter la fortune, il suivit l'armée de Caelius et quitta l'Étrurie, participa à la prise du mont Caelius, ainsi appelé du nom du chef d'armée. Il se fit appeler comme je l'ai dit après avoir changé de nom (en étrusque, son nom était Mastarna) et obtint le pouvoir suprême pour le plus grand bien de l'état. (Claude, Discours de Lyon)

 

Sommaire de la période royale


Servius Tullius 578-534

Successit ei Seruius Tullius, natus ex captiua nobili Corniculana, cui puero adhuc in cunis posito caput arsisse traditum erat.

Lui succéda Servius Tullius, fils d'une captive noble de Corniculum ; alors que l'enfant était encore au berceau, sa tête fut, à ce qu'on rapporte, entourée de flammes. (Tite-Live, Periochae, 1b)

 

Servius Tullius deinceps gubernacula urbis invadit, nec obscuritas inhibuit quamvis matre serva creatum. Nam eximiam indolem uxor Tarquini Tanaquil liberaliter educaverat, et clarum fore visa circa caput flamma promiserat. Ergo inter Tarquini mortem adnitente regina substitutus in locum regis quasi in tempus, regnum dolo partum sic egit industrie, ut jure adeptus videretur. Ab hoc populus Romanus relatus in censum, digestus in classes, decuriis atque collegiis distributus, summaque regis sollertia ita est ordinata res publica, ut omnia patrimonii, dipitatis, aetatis, artium officiorumque discrimina in tabulas referrentur, ac sic maxima civitas minimae domus diligentia contineretur.

Servius Tullius s'empare ensuite des commandes de la ville, sans que l'obscurité de sa naissance (il était né pourtant d'une mère esclave) l'en ait empêché. Voyant en effet ses rares dispositions, la femme de Tarquin, Tanaquil, lui avait fait donner une éducation libérale et l'on avait aperçu autour de sa tête une flamme promettant qu'il serait illustre. Ainsi, à la mort de Tarquin, mis provisoirement en quelque sorte, grâce à l'aide de la reine, à la place du roi, il exerça avec tant d'habileté une royauté acquise par la ruse, qu'il paraissait, l'avoir obtenue par le droit. Il fit inscrire le peuple romain sur les rôles du cens, le divisa en classes, le répartit en décuries et collèges; grâce à l'activité débordante dont fit preuve le roi, l'État fut doté d'une organisation telle que toutes les catégories de patrimoines, de dignités, d'âges, de métiers et de fonctions étaient notées sur des registres ; ainsi la plus grande des cités se trouva tenue avec autant de minutie que la moindre maison. (Florus, Epitomae, 1, 6)

 

Il organise l'armée, divisée en 193 centuries. Les citoyens de la dernière classe sont exclus du service militaire.

Le roi Servius Tullius, instituant les cinq classes censitaires de seniors et de juniors a estimé qu'étaient enfants ceux qui avaient moins de dix-sept ans ; et ensuite à partir de la dix-septième année, âge auquel il pensait qu'ils étaient désormais aptes au service de l'Etat, il les inscrivit comme soldats ; il les appela juniores (les plus jeunes) jusqu'à la quarante-sixième année, et au-delà de cet âge seniores (les plus vieux). (Aulu-Gelle, Nuits attiques, X, 28)

 

Il répartit les citoyens en cinq classes.

Ex iis qui centum milium aeris aut maiorem censum haberent octoginta confecit centurias, quadragenas seniorum ac iuniorum; prima classis omnes appellati; seniores ad urbis custodiam ut praesto essent, iuuenes ut foris bella gererent; arma his imperata galea, clipeum, ocreae, lorica, omnia ex aere; haec ut tegumenta corporis essent: tela in hostem hastaque et gladius. Additae huic classi duae fabrum centuriae quae sine armis stipendia facerent; datum munus ut machinas in bello ferrent.

Ceux dont la fortune était évaluée à cent mille as et plus formèrent quatre-vingts centuries, soit quarante centuries de vieux et quarante de jeunes, l'ensemble constitua la première classe ; les plus âgés devaient monter la garde en ville, les jeunes devaient faire la guerre à l'extérieur ; leurs armes étaient en bronze : casque, bouclier, jambières, cuirasse ; voilà pour armes défensives ; comme armes offensives ils avaient la lance et l'épée. À cette première classe se rattachèrent les centuries d'artisans qui accomplissaient un service non armé : ils devaient s'occuper de l'entretien des machines de guerre. (Tite-Live, Hist. rom., I, 43)

Secunda classis intra centum usque ad quinque et septuaginta milium censum instituta, et ex iis, senioribus iunioribusque, uiginti conscriptae centuriae; arma imperata scutum pro clipeo et praeter loricam omnia eadem.

La seconde classe était fondée sur une fortune comprise entre cent mille et soixante-quinze mille as, soit vingt centuries dédoublées entre jeunes et vieux ; ils devaient fournir le bouclier d'infanterie au lieu du bouclier rond et les mêmes armes que les autres à part la cuirasse.

Tertiae classis [in] quinquaginta milium censum esse uoluit; totidem centuriae et hae eodemque discrimine aetatium factae; nec de armis quicquam mutatum, ocreae tantum ademptae.

Pour la troisième classe il fixa le cens à cinquante mille as ; le nombre des centuries était le même et la répartition se faisait selon l'âge comme dans les deux premières. Il ne changea rien à l'armement, si ce n'est que les hommes ne portaient pas de jambières.

In quarta classe census quinque et uiginti milium, totidem centuriae factae, arma mutata: nihil praeter hastam et uerutum datum.

Dans la quatrième classe, le cens s'élevait à vingt-cinq mille as, il y avait le même nombre de centuries, mais l'armement était différent : ils n'avaient plus que la lance et le javelot.

Quinta classis aucta; centuriae triginta factae; fundas lapidesque missiles hi secum gerebant; [in] his accensi cornicines tubicinesque in duas centurias distributi; undecim milibus haec classis censebatur.

La cinquième classe était plus nombreuse et formait trente centuries ; les hommes étaient armés de frondes et de pierres. On fit entrer dans cette classe les clairons et les trompettes, deux centuries au total ; la fortune de cette classe était évaluée à onze mille as.

Hoc minor census reliquam multitudinem habuit; inde una centuria facta est, immunis militia.

Restaient ceux qui n'avaient pas de fortune ; ils formèrent une seule centurie, exemptée de service militaire.

Ita pedestri exercitu ornato distributoque, equitum ex primoribus ciuitatis duodecim scripsit centurias:

sex item alias centurias, tribus ab Romulo institutis, sub iisdem quibus inauguratae erant nominibus fecit. Ad equos emendos dena milia aeris ex publico data, et, quibus equos alerent, uiduae attributae quae bina milia aeris in annos singulos penderent.

Voilà donc comment Servius Tullius arma et répartit les soldats d'infanterie :

Il forma douze centuries nouvelles de cavaliers, recensés dans la première classe et fit passer de trois à six les centuries créées par Romulus, tout en leur laissant le nom qui leur avait été donné lors de la prise d'auspices. Le trésor public versa dix mille as à chacun pour l'achat du cheval et une indemnité annuelle de deux mille as, pavée par une taxe spéciale perçue sur les veuves, pour son entretien.

Haec omnia in dites a pauperibus inclinata onera. Deinde est honos additus.

Toutes les charges qui frappaient autrefois les pauvres pesaient donc sur les riches ; ces derniers obtinrent des privilèges à titre de compensation. (Tite-Live, Hist. rom., I, 43)

 

Il institue les comices curiates où l'on vote par centuries : chaque centurie compte pour une voix. Comme la première classe, les citoyens les plus riches, compte 98 centuries, elle possède la majorité absolue.

Non enim, ut ab Romulo traditum ceteri seruauerant reges, uiritim suffragium eadem ui eodemque iure promisce omnibus datum est; sed gradus facti, ut neque exclusus quisquam suffragio uideretur et uis omnis penes primores ciuitatis esset; equites enim uocabantur primi, octoginta inde primae classis centuriae, ibi si uariaret--quod raro incidebat--secundae classis; nec fere unquam infra ita descenderunt ut ad infimos peruenirent. Nec mirari oportet hunc ordinem qui nunc est post expletas quinque et triginta tribus, duplicato earum numero centuriis iuniorum seniorumque, ad institutam ab Ser. Tullio summam non conuenire.

Contrairement à la règle établie par Romulus et respectée par les autres rois, qui donnait indistinctement la même valeur et les mêmes droits à tous les électeurs, le vote cessa d'être individuel. Servius établit des degrés de façon que personne ne se sente exclu, tout en laissant la totalité du pouvoir aux plus riches. Les chevaliers étaient en effet les premiers appelés à voter, puis venaient les quatre-vingts centuries de la première classe ; en cas de désaccord, ce qui était exceptionnel, on convoquait la seconde classe, mais il n'arrivait pratiquement jamais que l'on consulte les dernières classes. Il ne faut pas s'étonner si le système actuel, avec ses trente-cinq tribus, ses centuries deux fois plus nombreuses, en comptant les jeunes et les vieux, diffère du total obtenu par Servius Tullius. (Tite-Live, Hist. rom., I, 43)

 

Il répartit le peuple en 4 tribus, selon le lieu de résidence et en 5 classes selon la fortune.

Quadrifariam enim urbe diuisa regionibus collibus qui habitabantur, partes eas tribus appellauit, ut ego arbitror, ab tributo; nam eius quoque aequaliter ex censu conferendi ab eodem inita ratio est; neque eae tribus ad centuriarum distributionem numerumque quicquam pertinuere.

Il divisa la ville en quatre secteurs, correspondant aux collines alors habitées ; on appela ces quartiers " tribus " d'après le nom de l'impôt, tributum, à ce que je crois ; en effet, c'est encore Servius qui créa l'impôt en fonction du montant de la fortune. Ces tribus n'ont rien de commun avec la répartition et le nombre des centuries. (Tite-Live, Hist. rom., I, 43)

 

Enfin, Servius Tullius entoure la ville qui a grandi d'un nouveau rempart : l'enceinte de Servius Tullius.

Milia octoginta eo lustro ciuium censa dicuntur; adicit scriptorum antiquissimus Fabius Pictor, eorum qui arma ferre possent eum numerum fuisse. Ad eam multitudinem urbs quoque amplificanda uisa est. Addit duos colles, Quirinalem Viminalemque; Viminalem inde deinceps auget Esquiliis; ibique ipse, ut loco dignitas fieret, habitat; aggere et fossis et muro circumdat urbem; ita pomerium profert. Pomerium uerbi uim solam intuentes postmoerium interpretantur esse; est autem magis circamoerium, locus quem in condendis urbibus quondam Etrusci qua murum ducturi erant certis circa terminis inaugurato consecrabant, ut neque interiore parte aedificia moenibus continuarentur, quae nunc uolgo etiam coniungunt, et extrinsecus puri aliquid ab humano cultu pateret soli. Hoc spatium quod neque habitari neque arari fas erat, non magis quod post murum esset quam quod murus post id, pomerium Romani appellarunt; et in urbis incremento semper quantum moenia processura erant tantum termini hi consecrati proferebantur.

On dit qu'on recensa lors de ce lustre quatre-vingt mille citoyens. Fabius Pictor, le plus ancien de nos historiens, précise que le chiffre comprend seulement ceux qui étaient en âge de porter les armes. Pour abriter cette population, Servius décida aussi d'agrandir la ville. On ajouta deux collines, le Quirinal et le Viminal ; puis il aménagea l'Esquilin et s'installa lui-même sur cette colline pour donner plus de prestige au quartier. Il entoura la ville d'un remblai, d'un fossé et d'un mur d'enceinte : la ligne du pomœrium fut donc déplacée. D'après l'étymologie, pomœrium s'explique par postmœrium ; or on devrait appeler plutôt circamoenium l'espace que les Étrusques consacrent lors de la fondation d'une ville, après la prise d'augures, et qui était précisément délimité de chaque côté du rempart qu'ils allaient dessiner ; contrairement à ce qu'on voit couramment aujourd'hui, les maisons d'habitation ne touchaient pas le mur d'enceinte côté ville et il restait à l'extérieur un emplacement totalement inhabité. Cet espace qu'il était interdit d'habiter ou de cultiver, les Romains l'ont appelé pomœrium à la fois parce qu'il se trouvait derrière le mur et parce que le mur se trouvait derrière. Quand la ville s'agrandissait, on repoussait toujours d'autant le terrain consacré. (Tite-Live, Hist. rom., I, 44)

 

En réalité, on est sûr que ces réformes sont bien postérieures à Servius Tullius.

 

Interfectus est a Lucio Tarquinio, Prisci filio, consilio filiae suae Tulliae, cum regnasset annis XLIIII.

Il fut tué par Lucius Tarquin, fils de l'Ancien, à l'instigation de sa fille Tullia, après avoir régné 44 ans. (Tite-Live, Periochae, 1b)

 

Sommaire de la période royale


Tarquinius Superbus 534-509

 Postremus fuit omnium regum Tarquinius, cui cognomen Superbo ex moribus datum. Hic regnum avitum, quod a Servio tenebatur, rapere maluit quam exspectare, immissisque in eum percussoribus scelere partam potestatem non melius egit quam adquisiverat. Nec abhorrebat moribus uxor Tullia, quae ut virum regem salutaret, supra cruentum patrem vecta carpento consternatos equos exegit. Sed ipse in senatum caedibus, in plebem verberibus, in omnis superbia, quae crudelitate gravior est bonis, grassatus, cum saevitiam domi fatigavisset, tandem in hostes conversus est. Sic valida oppida in Latio capta sunt, Ardea, Ocricolum, Gabi, Suessa Pometia.

Le dernier de tous les rois fut Tarquin, qui dut à ses mœurs son surnom de "Superbe". Il préféra, lui, prendre par la force plutôt qu'attendre le trône de son aïeul, alors occupé par Servius, et, après avoir lancé des assassins contre ce dernier, n'exerça pas mieux qu'il ne l'avait acquis un pouvoir obtenu par le crime. Les mœurs de sa femme Tullia n'étaient pas différentes, elle qui, pour pouvoir saluer son mari du nom de roi, elle avancer son char et poussa ses chevaux épouvantés sur le corps sanglant de son père. Quant au roi, massacrant les sénateurs, faisant fouetter les gens du peuple, écrasant tous ses concitoyens d'un orgueil plus odieux pour les honnêtes gens que n'importe quelle cruauté, il se lassa d'exercer sa rage dans sa propre ville et se tourna enfin contre des ennemis. C'est ainsi que de solides places fortes furent prises dans le Latium, Ardée, Ocricolum, Gabies, Suessa Pometia.

Tum quoque cruentus in suos. Neque enim filium verberare dubitavit, ut simulanti transfugam apud hostes hinc fides esset. Cui Gabiis, ut voluerat, recepto et per nuntios consulenti quid fieri vellet, eminentia forte papaverum capita virgula excutiens, cum per hoc interficiendos esse principes vellet intellegi - qua superbia ! - sic respondit tamen. De manubiis captarum urbium templum erexit. Quod cum inauguraretur, cedentibus ceteris diis - mira res dictu - restiterunt Juventas et Terminus. Placuit vatibus contumacia numinum, si quidem firma omnia et aeterna pollicebantur. Sed illud horrentius, quod molientibus aedem in fundamentis humanum repertum est caput, nec dubitaverunt cuncti monstrum pulcherrimum imperii sedem caputque terrarum promittere.

Puis il montra aussi son caractère sanguinaire envers les siens. Il n'hésita pas, en effet, à faire fouetter son fils, pour que celui-ci, en se faisant passer pour un transfuge, gagnât la confiance des ennemis. Comme ce dernier avait été, conformément à son plan, reçu à Gabies et lui faisait demander ses instructions, Tarquin coupa avec une baguette les têtes des pavots qui se trouvaient dépasser les autres : voulant que l'on comprît par là - quel orgueil ! - qu'il fallait tuer les chefs, il ne fit, pas d'autre réponse. Avec les dépouilles des villes prises, il éleva un temple. Au moment de la consécration, alors que tous les autres dieux - chose étonnante à raconter ! - cédaient la place, Juventas et Terminus résistèrent. L'obstination des divinités tub un bon présage, dans la mesure où elle constituait une promesse de solidité et d'éternité pour l'Empire. Mais plus effrayante fut la découverte d'une tête humaine que firent, dans les fondations, ceux qui construisirent l'édifice, et il n'y eut personne pour douter que ce prodige si merveilleux ne prédît l'emplacement de l'Empire et de la capitale du monde.

Tam diu superbiam regis populus Romanus perpessus est, donec aberat libido ; hanc ex liberis ejus importunitaem tolerare non potuit. Quorum cum alter ornatissimae feminae Lucretiae stuprum intulisset, matrona dedecus ferro expiavit ; imperium regibus abrogatum.

Aussi longtemps que l'orgueil du roi ne s'accompagna pas de luxure, le peuple Romain le supporta ; cet excès, il ne put le tolérer de la parti de ses enfants. Comme l'un d'eux avait outragé une femme du plus haut rang, Lucrèce, la noble femme expia son déshonneur en se tuant ; ce fut la fin du pouvoir royal. (Florus, Epitomae, I, 7)

 

Tarquin le Superbe achève les travaux entrepris par Tarquin l'Ancien. Il achète les Livres Sibyllins.

 

Lucretia, « Lucrèce » (509)

 

Tite-Live, Hist. rom., I, 57-59.

Regii quidem iuuenes interdum otium conuiuiis comisationibusque inter se terebant. Forte potantibus his apud Sex. Tarquinium, ubi et Collatinus cenabat Tarquinius, Egeri filius, incidit de uxoribus mentio. Suam quisque laudare miris modis; inde certamine accenso Collatinus negat uerbis opus esse; paucis id quidem horis posse sciri quantum ceteris praestet Lucretia sua. « Quin, si uigor iuuentae inest, conscendimus equos inuisimusque praesentes nostrarum ingenia? id cuique spectatissimum sit quod necopinato uiri aduentu occurrerit oculis. » Incaluerant uino; « Age sane »

Les jeunes princes passaient leur temps au milieu de banquets et des parties de plaisir. Alors qu’ils buvaient un jour chez Sextus Tarquin, après un dîner auquel assistait aussi Tarquin Collatin, fils d’Egerius, il vinrent à parler de leurs épouses. Chacun vantait la sienne dans les termes les plus flatteurs. La discussion s’anima, Collatin affirma que les paroles ne prouvaient rien : à quelques heures de là, ils pourraient constater la supériorité de sa chère Lucrèce. « Nous sommes jeunes et vigoureux, sautons à cheval et vérifions par nous-mêmes la conduite de nos femmes. La meilleure preuve sera ce que nous verrons quand le mari surviendra à l’improviste. » Ils étaient échauffés par le vin. Tous s’écrièrent : « Allons-y ! »

Omnes; citatis equis auolant Romam. Quo cum primis se intendentibus tenebris peruenissent, pergunt inde Collatiam, ubi Lucretiam haudquaquam ut regias nurus, quas in conuiuio luxuque cum aequalibus uiderant tempus terentes sed nocte sera deditam lanae inter lucubrantes ancillas in medio aedium sedentem inueniunt. Muliebris certaminis laus penes Lucretiam fuit. Adueniens uir Tarquiniique excepti benigne; uictor maritus comiter inuitat regios iuuenes. Ibi Sex. Tarquinium mala libido Lucretiae per uim stuprandae capit; cum forma tum spectata castitas incitat. Et tum quidem ab nocturno iuuenali ludo in castra redeunt.

Ils partirent pour Rome à bride abattue. Ils arrivèrent à l’heure où la nuit commençait à tomber sur la ville ; de là ils repartirent à Collatia où était Lucrèce. Alors qu’ils avaient trouvé les belles-filles du roi avec des amis de leur âge, prenant part à des banquets ou se livrant au plaisir, Lucrèce était assise au milieu de sa maison ; elle était occupée, tard dans la nuit, à travailler la laine parmi ses servantes, à la lumière de la lampe La palme revenait donc à Lucrèce ! Elle fit bon accueil à son mari et aux Tarquins quand ils arrivèrent. Le mari qui avait gagné son pari invita aimablement les jeunes princes à rester. Le désir coupable de prendre Lucrèce de force s’empara alors de Sextus. La beauté et plus encore la vertu évidente de la jeune femme excitaient sa passion. Finalement, après avoir passé la nuit à des amusements de leur âge, ils retournèrent au camp.

Paucis interiectis diebus Sex. Tarquinius inscio Collatino cum comite uno Collatiam uenit. Ubi exceptus benigne ab ignaris consilii cum post cenam in hospitale cubiculum deductus esset, amore ardens, postquam satis tuta circa sopitique omnes uidebantur, stricto gladio ad dormientem Lucretiam uenit sinistraque manu mulieris pectore oppresso « 'Tace, Lucretia, inquit, Sex. Tarquinius sum; ferrum in manu est; moriere, si emiseris uocem. » Cum pauida ex somno mulier nullam opem, prope mortem imminentem uideret, tum Tarquinius fateri amorem, orare, miscere precibus minas, uersare in omnes partes muliebrem animum. Ubi obstinatam uidebat et ne mortis quidem metu inclinari, addit ad metum dedecus: cum mortua iugulatum seruum nudum positurum ait, ut in sordido adulterio necata dicatur. Quo terrore cum uicisset obstinatam pudicitiam uelut ui uictrix libido, profectusque inde Tarquinius ferox expugnato decore muliebri esset, Lucretia maesta tanto malo nuntium Romam eundem ad patrem Ardeamque ad uirum mittit, ut cum singulis fidelibus amicis ueniant; ita facto maturatoque opus esse; rem atrocem incidisse.

Quelques jours plus tard, Sextus Tarquin se rendit à Collatia accompagné d’une seule personne, sans rien dire à Tarquin Collatin. Bien accueilli, car personne ne soupçonnait ses intentions, on le conduisit à sa chambre après le diner. Quand il se fut assuré qu’il ne risquait rien et que tout le monde reposait, tout brûlant de passion, il vint, l’épée nue, trouver Lucrèce qui dormait et, pressant son sein de la main gauche, lui dit : « Pas un mot, Lucrèce. C’est moi, Sextus Tarquin, je suis armé. Si tu pousses un cri, tu es morte. » Réveillée en sursaut, la jeune femme se vit privée de tout secours et en danger de mort ; pendant ce temps Tarquin lui déclarait son amour, la suppliait, mêlait les menaces aux prières, mettait tout en oeuvre pour faire céder la pauvre femme. Lucrèce demeurait inexorable. Voyant que la crainte de la mort ne suffisait pas à la faire céder, il y joignit la crainte du déshonneur : à côté de son cadavre il placerait un esclave nu, la gorge tranchée, pour qu’on dise qu’elle avait péri, coupable d’adultère avec un individu méprisable. Par ce chantage sa passion, victorieuse en apparence, vainquit la pudeur inébranlable de Lucrèce et Tarquin partit, tout fier d’avoir forcé la résistance d’une femme. Lucrèce, affligée par un si grand malheur, fit prévenir à la fois son père à Rome et son mari à Ardée ; elle leur demandait de venir, chacun avec un ami sûr ; elle avait besoin d’eux de toute urgence ; il était arrivé un horrible malheur.

Sp. Lucretius cum P. Valerio Volesi filio, Collatinus cum L. Iunio Bruto uenit, cum quo forte Romam rediens ab nuntio uxoris erat conuentus. Lucretiam sedentem maestam in cubiculo inueniunt. Aduentu suorum lacrimae obortae, quaerentique uiro « Satin salue? – Minime, inquit; quid enim salui est mulieri amissa pudicitia? Vestigia uiri alieni, Collatine, in lecto sunt tuo; ceterum corpus est tantum uiolatum, animus insons; mors testis erit. Sed date dexteras fidemque haud impune adultero fore. Sex. est Tarquinius qui hostis pro hospite priore nocte ui armatus mihi sibique, si uos uiri estis, pestiferum hinc abstulit gaudium. » Dant ordine omnes fidem; consolantur aegram animi auertendo noxam ab coacta in auctorem delicti: mentem peccare, non corpus, et unde consilium afuerit culpam abesse. « Vos, inquit, uideritis quid illi debeatur: ego me etsi peccato absoluo, supplicio non libero; nec ulla deinde impudica Lucretiae exemplo uiuet. » Cultrum, quem sub ueste abditum habebat, eum in corde defigit, prolapsaque in uolnus moribunda cecidit. Conclamat uir paterque.

Spurius Lucretius, accompagné de Publius Valerius, fils de Volesius, et Tarquin Collatin, accompagné de Lucius Junius Brutus, arrivèrent ensemble : Tarquin avait en effet rencontré le messager de sa femme juste au moment où il revenait à Rome. Ils trouvèrent Lucrèce assise dans sa chambre, accablée de chagrin. Elle se mit à pleurer en voyant arriver les siens. Son mari lui demanda si elle était souffrante : « Oui, répondit-elle ; comment en effet une femme qui a perdu son honneur pourrait-elle bien se porter ? Un homme, Collatin, a souillé ta couche ; on m’a fait violence, mais mon coeur est resté pur : ma mort en fournira la preuve. Prenez ma main et jurez de punir mon déshonneur. Sextus Tarquin m’a fait violence ; il est venu la nuit dernière avec une arme, non comme un hôte mais comme un ennemi et il est reparti après avoir pris un plaisir dont je meurs et dont il mourra aussi si vous êtes des hommes. » Ils promirent tous, l’un après l’autre. Ils cherchèrent à apaiser son tourment, affirmant que le coupable n’était pas la victime mais l’auteur de l’attentat ; c’était l’intention et non l’acte qui constituait la faute. « Fixez vous-mêmes le prix qu’il doit payer ; pour moi, bien qu’innocente, je ne m’estime pas quitte de la mort. Jamais une femme ne s’autorisera de l’exemple de Lucrèce pour survivre à son déshonneur. » Elle plongea dans son coeur un couteau qu’elle tenait caché sous son vêtement et tomba sous le coup, mourante. Son mari et son père poussèrent un grand cri.

Brutus illis luctu occupatis cultrum ex uolnere Lucretiae extractum, manantem cruore prae se tenens, « Per hunc, inquit, castissimum ante regiam iniuriam sanguinem iuro, uosque, di, testes facio me L. Tarquinium Superbum cum scelerata coniuge et omni liberorum stirpe ferro igni quacumque dehinc ui possim exsecuturum, nec illos nec alium quemquam regnare Romae passurum. » Cultrum deinde Collatino tradit, inde Lucretio ac Valerio, stupentibus miraculo rei, unde nouum in Bruti pectore ingenium. Ut praeceptum erat iurant; totique ab luctu uersi in iram, Brutum iam inde ad expugnandum regnum uocantem sequuntur ducem.

Les laissant à leur douleur, Brutus retira le couteau de la plaie et déclara en le brandissant, couvert de sang : « Prenant les dieux à témoin, je jure par ce sang, si pur avant l’outrage du prince, de lutter contre Tarquin le Superbe, contre sa criminelle épouse et contre toute sa descendance par le fer, par feu et par tous les moyens en mon pouvoir ; je jure d’abolir à tout jamais la monarchie à Rome. » Il tendit le couteau à Collatin, puis à Lucretius et à Valerius, stupéfaits de cette transformation subite : d’où cette assurance nouvelle lui venait-elle ? Répétant la formule ils prêtèrent serment. La douleur fit place a la colère et ils suivirent les instructions de Brutus qui les appelait à abattre aussitôt la monarchie.

 

 

509 Chute de la Royauté.

 

Sommaire de la période royale


 

 

Histoire de Rome: sommaire général